Nathalie Lachance, héritière et porte-voix d’une francophonie albertaine centenaire
[LA RENCONTRE D’ONFR]
EDMONTON – Présidente de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), organisme porte-parole de la francophonie albertaine, Nathalie Lachance a un agenda plutôt chargé, entre le 100e anniversaire de son organisme, le Mois de la francophonie et plusieurs combats à mener en faveur des services en français dans sa province, le tout en 2026, désigné par le gouvernement albertain Année de la francophonie. Cap à l’Ouest!
« L’ACFA souffle ses 100 bougies cette année. Qu’est-ce que cela représente pour vous personnellement?
C’est phénoménal! L’ACFA, qui oeuvre depuis un siècle, trouve ses origines dans une rencontre de 400 francophones réunis à Edmonton le 13 décembre 1925. C’est impressionnant de penser qu’à ce moment-là il y ait eu autant de personnes à se mobiliser pour fonder notre association l’été suivant, en 1926.
Ça témoigne d’une vision et d’un courage remarquables. Ces leaders, femmes et hommes, ont cru à l’importance de s’organiser pour assurer la vitalité de la communauté. Personnellement, je ressens beaucoup de gratitude envers ces bâtisseurs qui ont voulu que notre langue demeure vivante et vibrante ici.
Si vous deviez retenir une poignée de moments charnières pour la francophonie albertaine au cours de ces 100 dernières années, ce serait lesquels?
Je pense notamment à la loi de l’ACFA 1964 qui a permis l’incorporation des associations régionales sous le même organisme, renforçant ainsi la structure communautaire. Il y a aussi eu la grande bataille juridique qui a mené à l’arrêt Mahé (la Cour suprême confirmant alors le droit des parents francophones à la gestion de leurs propres écoles). L’affaire Piquette, du nom du député néo-démocrate Gilles Piquette qui s’est vu refuser le droit de parler français à l’Assemblée législative, a également marqué les esprits.
Un autre moment important a été la création de la Fondation de l’ACFA. Lorsque l’ACFA a vendu un terrain qui lui appartenait, plutôt que d’utiliser les fonds à court terme, elle a choisi d’investir pour l’avenir. Ces fonds sont aujourd’hui réinvestis dans la communauté.
Enfin, le renouveau démographique des dernières décennies, grâce à une immigration francophone importante, a profondément transformé notre communauté. Près de 30 % des francophones de l’Alberta sont nés à l’extérieur du pays. Cela change le visage de la francophonie et la rend plus diversifiée et dynamique.

Comment l’ACFA s’est-elle transformée et adaptée à cette évolution au fil du temps?
L’ACFA s’est modernisée tout au long de cette période. Sa reconnaissance dans une législation provinciale, l’incorporation des régionales sous son aile et le soutien à des organismes sectoriels ont été des étapes importantes. Plusieurs services initialement offerts par l’ACFA ont évolué vers des structures spécialisées, comme le Réseau santé Alberta.
Récemment, nous avons recalibré nos relations internes afin de mieux définir les rôles et les responsabilités. Ce n’était pas une transformation radicale, mais un ajustement continuel et stratégique pour mieux préparer notre deuxième siècle d’existence.
La désignation gouvernementale de 2026 comme Année de la francophonie albertaine, est-ce juste symbolique ou réellement concret?
C’est symbolique, mais aussi très concret. Cette reconnaissance nous donne une visibilité accrue et permet à l’ensemble des organismes francophones de rayonner davantage. Nous y voyons par exemple l’occasion d’augmenter la présence d’artistes francophones dans les événements communautaires à travers la province ou encore de multiplier les initiatives culturelles. C’est une reconnaissance importante du travail accompli.
La francophonie albertaine est-elle suffisamment visible politiquement?
Oui, c’est une visibilité accrue. Nous avons déjà connu des périodes où les relations étaient davantage confinées au secrétariat francophone. Aujourd’hui, nous avons accès à plusieurs ministres et une écoute réelle. Durant le Mois de la francophonie albertaine, nous multiplions les rencontres politiques. Cette visibilité est en croissance et nous la vivons très bien au moment du Mois de la francophonie lorsqu’on passe du temps avec les élus.

Une loi sur les services en français ne serait-elle pas plus préférable à la simple politique actuelle?
La politique actuelle nous a permis de réaliser beaucoup de progrès, et ce peu importe qui est au pouvoir, et elle est accompagnée d’un plan d’action bien aligné avec nos priorités. Près des trois quarts des mesures du dernier plan provincial correspondaient à nos demandes. Une loi serait souhaitable, mais nous croyons qu’il reste encore beaucoup à accomplir dans le cadre actuel.
Quels services en français nécessitent des progrès urgents?
La santé demeure prioritaire, malgré les avancées. En éducation, nous avons 48 écoles, mais il faut encore développer l’offre et surtout le continuum car il n’y a pas encore de services de garde en français à travers toute la province. Certains endroits sont des déserts en la matière. Quant au postsecondaire, il y a un nombre limité de programmes… Il devrait y avoir davantage d’options.
La justice progresse. Par exemple, deux arrêts de la Cour suprême garantissent le français dans les causes criminelles et on peut établir un testament en français, mais l’accès à cette justice dépend souvent de la disponibilité de juges bilingues.
Les soins de longue durée représentent aussi un défi important, surtout dans une province où la population francophone est dispersée sur tout le territoire. On manque de places (en foyers de soins de longue durée). On en a un peu à Edmonton et dans le Nord de la province mais pas à Calgary où se trouve le tiers de la population franco-albertaine.

Un de vos chevaux de bataille est l’accès à des professionnels de santé en français partout dans la province. Où en est le projet pilote de clinique mobile?
Il avance très bien. Dans le cadre de l’entente fédérale-provinciale de 2023, l’ACFA et le Réseau santé Alberta ont obtenu 5,4 millions de dollars sur trois ans. Cela a permis une étude approfondie des besoins en santé et le déploiement d’une clinique mobile, active depuis l’automne dernier.
Plus de 2000 personnes se sont identifiées comme capables d’offrir des services de santé en français. Il existe aussi un fort intérêt pour des formations linguistiques spécialisées en santé. La clinique répond à des besoins géographiques, mais aussi culturels, notamment auprès des populations immigrantes moins bien servies. On demeure optimiste que cette entente sera renouvelée au 31 mars prochain.
Vous avez été agente de développement au sein du Campus Saint-Jean, puis conseillère scolaire durant 11 ans et avez présidé le Conseil scolaire Centre Nord pendant trois ans. Cette expérience en éducation vous sert-elle aujourd’hui dans vos fonctions?
Absolument. Cela m’a permis de comprendre en profondeur le système d’éducation en français et l’importance de la construction identitaire. Les écoles sont au cœur de la communauté francophone. Cette expérience m’a sans aucun doute donné des outils et un réseau précieux pour mon rôle à l’ACFA.
À titre de fonctionnaire au sein du ministère Services aux Autochtones Canada, vous avez travaillé au niveau fédéral sur les questions autochtones, un sujet qui vous passionne. Les liens entre francophones et peuples autochtones sont-ils à renforcer, selon vous?
Il y a toujours du travail à faire. Nous partageons plusieurs éléments en commun sur lesquels on doit bâtir : l’attachement à la langue, à la culture, et des défis similaires. La réconciliation est un enjeu national, pas seulement francophone. Il faut continuer à bâtir des ponts à l’échelle de tout le Canada.

Qu’est-ce qui a amenée la Québécoise que vous êtes en Alberta?
J’ai grandi au Québec, fait une maîtrise à l’Université de Moncton et travaillé deux ans à Ottawa avant de rencontrer un Albertain et de m’installer ici en 1999. Je suis tombée en amour de l’Alberta, de ses Rocheuses, de ses prairies, de la chaleur de sa population… C’est une belle province où les relations humaines sont chaleureuses du fait que la population reste petite. On peut facilement rejoindre et parler à tout le monde.
Qu’est-ce que les Franco-Ontariens ignorent des Franco-Albertains? Surprenez-nous!
Beaucoup oublient que le français fut la première langue européenne parlée en Alberta. On ignore aussi souvent notre diversité : environ 25 % des Franco-Albertains sont établis depuis plusieurs générations, 40 % viennent d’autres provinces et 30 % de l’international. Enfin, il existe ici une multitude d’accents. Le français albertain est pluriel et vibrant.
Cette diversité est-elle suffisamment prise en compte dans la communauté?
Beaucoup de progrès ont été réalisés, mais il reste du travail. Nos écoles offrent un exemple inspirant d’inclusion. Nos élèves vivent l’inclusion dans les classes comme tout le monde devrait la vivre. Beaucoup de ponts ont été bâtis entre les communautés. Il y a une reconnaissance des bâtisseurs issus de diverses communautés, notamment noires. On les a célébrés lors du Mois de l’histoire des Noirs en février dernier.
Je pense aussi à tout le travail que fait l’organisme Kayanou avec la Société historique pour documenter cela. Nous avons également lancé le 1er mars, sur notre site web, les « FRABuleux reflets : 100 visages, 100 histoires de la francophonie albertaine », qui présentent des profils variés qui illustrent cette richesse. Cette valorisation du parcours de chacun crée quelque chose de magique.

Les Albertains son appelés à l’automne prochain à se prononcer par voie référendaire notamment sur cinq questions ayant trait à l’immigration. Le climat actuel de défiance vis-à-vis de l’immigration en Alberta vous inquiète-t-il?
On a défénitivement des inquiétudes. On était plusieurs à être rivés sur nos écrans au moment de l’annonce de ce référendum, qui intervient dans un contexte où on ne sent pas cette pression-là. Nous devrons faire beaucoup de pédagogie dans les prochains mois pour rappeler les bénéfices de l’immigration.
L’immigration francophone est essentielle à notre vitalité démographique et économique. La modernisation de la Loi sur les langues officielles en 2023 vise à ramener la proportion francophone canadienne à 6,1 %, son niveau de 1971. On a besoin de l’immigration pour ça.
Et si un référendum menait à un rejet accru de l’immigration? Que feriez-vous?
Nous n’en sommes pas là. On va passer beaucoup de temps à parler haut et fort de l’importance et des bénéfices de l’immigration qui reste un fort vecteur économique qui ouvre à l’Alberta des marchés. Nous continuerons à mettre de l’avant cette contribution qui ne profite pas seulement à la francophonie mais aussi à toute la société.

L’ACFA s’est publiquement prononcée contre le mouvement indépendantiste, cette semaine. Les velléités séparatistes qui font jour dans l’Ouest représentent-t-elles un danger pour la francophonie albertaine?
Absolument et nous demeurons vigilants. Le nombre de signatures requises pour obtenir une question par référendum a été diminué et le temps requis pour les obtenir a été allongé. Y aura-t-il une telle question sur le séparatisme au référendum du 19 octobre? Ça reste encore à déterminer. Nos protections constitutionnelles et fédérales, notamment à travers la Charte des droits et libertés et la Loi sur les langues officielles, sont essentielles pour nous. Alors oui, nous avons des inquiétudes profondes.
Sur le plan international enfin, l’Alberta devrait-elle marcher sur les traces de la Nouvelle-Écosse (membre observateur depuis 2024) et du Manitoba (candidat cette année) en postulant à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), selon vous?
Je serais favorable à cette démarche. La francophonie albertaine est l’une des plus dynamiques au pays. Être représentée à l’international permettrait de reconnaître son essor et d’ouvrir davantage de perspectives économiques et culturelles. »
LES DATES-CLÉS DE NATHALIE LACHANCE
1969 : Naissance à Sainte-Marthe-sur-le-Lac (Québec)
1996 : Débute sa carrière au Ralliement national des Métis (Ottawa)
1999 : devient agent de développement au sein du Campus Saint-Jean (Edmonton)
2003 : Entre dans la fonction publique fédérale
2023 : Élue présidente de l’ACFA, puis réélue en 2025
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.