Marie-Christine Morin : de la FCCF à l’UNESCO, faire avancer la culture francophone
[LA RENCONTRE D’ONFR]
OTTAWA – Marie-Christine Morin prendra la tête, le 7 avril, de la Commission canadienne pour l’UNESCO. Après huit ans à la direction de la Fédération culturelle canadienne-française, elle dresse le bilan et trace les contours des défis à venir pour la francophonie.
« C’est quoi votre histoire avec le rouge?
C’est drôle comme question. Je porte beaucoup de rouge, c’est vrai. Je pense que ça vient de ma grand-mère, qui en portait beaucoup. J’ai toujours associé cette couleur à quelque chose de dynamique, lié au feu, à l’action. Il y a une énergie dans le rouge qui me parle. Je dirais que c’est ma couleur. J’aime aussi le bleu, qui est plus apaisant, mais le rouge reste très présent.
Vous avez été nommée secrétaire générale de la Commission canadienne pour l’UNESCO. Que représente ce rôle pour vous?
C’est une continuité du travail que j’ai entrepris à la Fédération culturelle canadienne-française, notamment en matière de développement durable. Je vais poursuivre dans la même veine, mais à un autre niveau, avec un réseau de partenaires plus large et une ouverture plus internationale. C’est une très belle opportunité pour la suite.

Vous avez été directrice générale de la FCCF depuis 2018. Huit ans plus tard, quel bilan faites-vous de ce parcours?
Je suis très fière du chemin parcouru. Et je parle au « nous », car c’est le fruit d’un travail collectif, avec un réseau, un conseil d’administration et des partenaires. De grandes avancées ont été réalisées pour la francophonie, notamment en arts et culture.
Je pense au travail avec le milieu de l’éducation et aux progrès numériques, à la fois prometteurs et transformateurs. Des programmes comme PassepArt et ImmersArt ont permis à des élèves francophones et en immersion d’accéder à des activités artistiques, culturelles et patrimoniales.
Le secteur artistique et culturel est désormais reconnu dans la Loi sur les langues officielles comme un pilier du développement des communautés. C’est le résultat d’une mobilisation importante du secteur pour faire valoir cette nécessité auprès des décideurs.
Nous avons aussi mis en place des mécanismes pour mesurer l’impact de nos actions dès le départ. Aujourd’hui, des données concrètes démontrent les retombées pour les élèves, les enseignants, les artistes, les communautés et les organisations.
Le défi maintenant est de pérenniser ces acquis et de continuer à démontrer leur importance pour la francophonie et le développement des communautés.
Concrètement, quel a été l’impact de votre action à la FCCF en termes de développement et de financement?
Lorsque je suis entrée en poste en 2018, le budget de la FCCF était d’environ 675 000 $ par année. En 2026, l’organisation atteint près de 6 millions de dollars en recettes.
Cette croissance a permis une accélération importante des initiatives. La majorité de ces fonds est redistribuée dans l’écosystème, notamment à travers des programmes de microfinancement pour les organismes, ainsi que des initiatives numériques qui offrent des services et réinjectent des ressources dans le milieu.
C’est donc un développement concret, qui a permis de soutenir directement les acteurs sur le terrain et qui continue d’avoir un impact réel. C’est aussi ça, le pari de l’action : générer des moyens et les redistribuer pour faire avancer le milieu.
Quels défis avez-vous observés?
Le travail intersectoriel est exigeant. Il faut apprendre à construire un langage commun entre des secteurs qui ne fonctionnent pas de la même façon. Par exemple, le secteur de l’éducation et le secteur artistique et culturel sont nécessairement complémentaires, mais on ne parle pas toujours le même langage. Cela demande du temps, de l’écoute et de l’humilité.
L’autre défi est celui du financement. Les modèles actuels sont souvent sectoriels et ponctuels, ce qui complique la pérennisation des initiatives, même lorsqu’elles fonctionnent.

Comment décririez-vous l’état de la culture francophone aujourd’hui?
C’est un milieu vibrant et résilient, mais aussi fragile. Les artistes et les travailleurs culturels vivent dans une grande précarité. La pandémie a encore fragilisé le secteur, et les transformations numériques viennent aussi bouleverser les modèles.
Il y a donc de grands enjeux qui exigent à la fois de la résilience et une présence soutenue. Je crois que des organisations comme la Fédération culturelle canadienne-française, ainsi que ses membres, jouent un rôle essentiel pour donner une voix à ce secteur. Un secteur qui a besoin de se rassembler, d’exprimer ses besoins pour bien fonctionner et de faire reconnaître ses réalités dans les décisions prises à tous les niveaux, notamment en ce qui concerne le numérique.
Malgré tout, la culture demeure essentielle. Elle est au cœur de l’identité, de la cohésion sociale et du développement des communautés. Elle est fondamentale pour un pays.
Votre rapport à la francophonie et à la culture a justement un lien avec le théâtre…
Mes premiers souvenirs culturels passent par le théâtre. Au primaire, une enseignante de français (aussi ma professeure de piano) m’a invitée à une sortie au Théâtre Denise-Pelletier avec des élèves du secondaire.
C’était ma première expérience de théâtre professionnel, et elle a été déterminante. Elle a ouvert des horizons et rejoint une sensibilité que j’avais déjà, notamment à travers la musique.
J’ai ensuite fait beaucoup de théâtre amateur, où j’ai rencontré mon mari, formé à l’École nationale de théâtre du Canada à Montréal. Je n’en ai pas fait carrière, mais mon attachement aux arts, lui, ne m’a jamais quittée.
Peut-on craindre des coupes similaires à celles envisagées au Québec dans la culture à l’école?
Toute coupe fait mal dans un secteur déjà fragile : les impacts sont immédiats. Des initiatives comme PassepArt et immersArt sont essentielles, surtout en région. Sans elles, plusieurs élèves n’auraient tout simplement pas accès aux arts et à la culture. Nos évaluations (2019–2023) le démontrent : sans ce soutien, ces activités n’auraient pas eu lieu dans plusieurs écoles francophones.
Les retombées sont concrètes : accès à la culture, ouverture à la diversité, bien-être des élèves. Pendant la pandémie, ces activités ont même contribué à briser l’isolement et à réduire l’anxiété.
Ces impacts sont mesurés. Il est donc crucial de maintenir ces financements. Oui, des coupures sont possibles, d’où l’importance pour les milieux artistique et éducatif de se mobiliser pour assurer la pérennité de ces initiatives.

Le plaidoyer traditionnel suffit-il encore pour faire avancer le milieu francophone, ou faut-il changer d’approche?
J’ai fait le pari de l’action en arrivant à la Fédération. Cela ne veut pas dire abandonner le plaidoyer, il reste essentiel, mais il doit être rigoureux et appuyé par des données. Documenter l’impact de nos actions est fondamental pour porter des arguments solides.
Le pari de l’action, c’est tester, innover, essayer à petite échelle, ajuster en cours de route, puis déployer ce qui fonctionne. Cela suppose aussi de se donner le droit à l’erreur.
À la FCCF, nous avons privilégié une approche de co-construction avec le milieu, notamment avec le secteur de l’éducation. Il ne s’agit pas d’imposer des solutions, mais de répondre à des besoins réels, en collaboration avec les acteurs concernés. C’est ce qui permet de développer des initiatives pertinentes et durables.
Au fond, action et plaidoyer vont de pair : les résultats sur le terrain nourrissent le discours, qui permet ensuite de faire avancer les choses à un autre niveau. »
LES DATES-CLÉS DE MARIE-CHRISTINE MORIN
2017 : Directrice adjointe de la Fédération culturelle canadienne-française
2018 : Directrice générale de la Fédération culturelle canadienne-française
2025 : Reçoit la Médaille du couronnement du roi Charles III
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.