Plus de 150 ans après Louis Riel, l’idéal d’un Manitoba bilingue refait surface
[ONFR À WINNIPEG]
WINNIPEG — 1870 : Le Manitoba voit le jour. Son fondateur, Louis Riel, rêve de bâtir une province bilingue. Plus d’un siècle et demi plus tard, voilà que cet idéal résonne à nouveau, ravivé par la voix du premier ministre Wab Kinew. De Riel à Kinew, nous nous sommes rendus à Winnipeg, notamment dans son fief francophone, Saint-Boniface, avec une interrogation : 2026 marquera-t-elle l’avènement d’une seconde province bilingue au pays?
Du Centre culturel franco-manitobain à la maison d’enfance de la célèbre romancière Gabrielle Roy, en passant par l’université — la seule institution postsecondaire entièrement francophone de la province —, le quartier pourrait bien résumer la vision qu’avait du Manitoba Louis Riel. Une province bilingue et inclusive où les Métis se mariaient aux différentes cultures, avec le français, l’anglais et les langues autochtones en symbiose. Sa tombe, une statue à son effigie et un musée abritant plusieurs artefacts, se retrouvent d’ailleurs dans les rues de ce quartier, qui est l’un des seuls au Canada à être considéré comme bilingue.
Par-delà les flots de la rivière Rouge, qui scinde la ville en deux, bat le cœur francophone de Winnipeg. Des cafés, librairies et commerces locaux de l’avenue Taché au boulevard Provencher, Saint-Boniface s’épanouit, se distinguant du reste de Winnipeg par son caractère francophone unique dans la ville.
C’est là que près de 30 % des 60 000 habitants ont le français comme langue maternelle. À l’échelle du Manitoba, environ 3 % de la population est francophone, mais plus de 10 % des Manitobains anglophones connaissent aussi le français.

Près de 150 ans plus tard, la promesse de leur premier ministre résonne auprès des francophones que nous avons rencontrés dans les environs.
« C’est une bonne chose. Ça met la francophonie de l’avant et ça prouve que la francophonie ici a de l’importance », affirme Julien, un jeune homme venu de France il y a 10 ans.
« On est déjà des membres fondateurs de la province, et c’est à peu près le temps », nous lance Joseph à quelques pas des Jardins St-Léon, une icône familiale et un repère pour les francophones de Saint-Boniface, de Saint-Vital et des environs.
« Pour nous, oui, c’est facile parce que les gens connaissent », nous répond l’une des propriétaires de l’établissement fleurissant en été, Janelle Rémillard, lorsqu’on lui demande comment se passe la gestion d’une entreprise dans les deux langues.
« On est établis depuis les années 90, et les francophones de la communauté savent qu’on offre un service en français et que nos employés sont francophones », poursuit celle qui a repris, avec ses frères, l’entreprise familiale fondée par leurs parents.

« Ça fait partie de notre offre à nos clients, mais on est définitivement en milieu minoritaire », nuance-t-elle, précisant que la ville de Winnipeg offre des services en français, mais que ceux-ci restent limités.
« C’est vraiment toi qui décides si tu vis en français », mentionne Stéphane que l’on croise sur le campus de l’Université de Saint-Boniface.
« C’est principalement en anglais, sauf qu’il y a des endroits où tu peux parler français », résume Gilles, un Québécois qui a récemment déménagé à Winnipeg.
Le bilinguisme vu par les anglophones
Mais comment un Manitoba définitivement bilingue est-il perçu par les anglophones? Certains n’ont pas voulu en parler lorsque nous les avons approchés, tandis que d’autres ignoraient qu’une telle intention était dans les plans.
« Je veux dire, nous sommes déjà un pays très diversifié, alors je ne vois pas pourquoi pas », lance en anglais Matthew, un jeune travailleur rencontré au centre-ville de Winnipeg.
« Je ne savais pas, en fait, que ce n’était pas une province officiellement bilingue, admet-il. Ma copine est métisse, elle parle français et je pense que ce serait formidable que ce soit officiellement reconnu. »
Bien qu’elle soit bien perçue, une province « définitivement bilingue », comme ne cesse de le répéter le premier ministre Wab Kinew, ne se fera pas sans attente advenant le cas où une telle promesse verrait le jour.
« Moi, je pense que les services de santé, ça devrait être la priorité. Il y a beaucoup de gens, surtout des nouveaux arrivants qui ne parlent que français, qui ont vraiment besoin d’un accompagnement en santé », estime Gabriel Tougas, rencontré à la Fourche, un lieu historique de la ville.
« Un problème gigantesque ici, ce sont les garderies francophones. Il y a définitivement une pénurie et toutes mes amies de mon âge qui ont des enfants cherchent des garderies francophones, et il n’y en a juste pas assez », illustre Janelle Rémillard.
« Je suis une ancienne professeure en immersion, et nous avons beaucoup de personnes qui veulent apprendre le français », conclut Hélène Beauchemin dans une allée de fleurs des Jardins St-Léon.
Un premier ministre au-devant de la scène
« C’est grâce à Louis Riel si je parle français », a déclaré l’an dernier Wab Kinew, né à Kenora dans le nord-ouest de l’Ontario et scolarisé en immersion française au Collège Béliveau à Winnipeg.
Les francophones parlent depuis longtemps de devenir plus bilingues, explique Derrek Bentley, le président de la Société de la francophonie manitobaine (SFM). Mais qu’un premier ministre le fasse?
« Je n’ai jamais entendu ça, continue-t-il. Nomme-moi un premier ministre, autre que celui du Nouveau-Brunswick, qui est sorti publiquement pour dire : ‘On vise à être de manière véritablement bilingue, puis on va concrètement franchir des étapes pour y arriver’, non seulement en développant un plan, mais même en disant : ‘Ça, c’est important, on le fait’ », louange Derrek Bentley.

« Certainement dans l’histoire des 20e et 21e siècles, je pense que c’est unique », souligne le politologue Raymond Hébert, à propos de celui qui est en poste depuis 2023.
« Je ne suis pas sûr qu’il y ait un capital politique énorme à gagner. Je pense que c’est honnêtement par principe qu’il parle de ça. Ça fait partie de sa vision du Canada », ajoute-t-il.
Fort d’une expérience au sein de la francophonie de la province depuis plus de 40 ans, cet expert est une figure familière au Manitoba. Reconnu pour ses analyses de la scène politique locale, il porte un regard empreint de lucidité sur les enjeux de la province.
« Juste une loi ordinaire proclamant le français comme langue officielle au Manitoba, ça pourrait être très controversé », observe celui qui fait partie de la génération ayant vécu la crise linguistique de 1983-1984.
À l’époque, un projet de loi visant à accorder aux francophones le droit constitutionnel de recevoir des services gouvernementaux dans leur langue sème l’émoi. La tension est telle que les bureaux de la SFM sont la proie d’un incendie criminel. En 1984, le gouvernement fait marche arrière face à la pression populaire.
« Il y a un sentiment anti-francophone au Manitoba qui subsiste encore », selon Raymond Hébert.
En tenant compte des élèves anglophones qui suivent un cours de français de base, on constate que près de 15 % de la population étudiante de la province est inscrite soit dans une école de langue française, soit dans un programme d’immersion.
« J’ai un espoir que tous ces gens-là soient maintenant favorables à la francophonie, souhaite Derrek Bentley. Il y a toujours ce risque (d’alimenter un sentiment anti-francophone), mais la cause en vaut la peine. »
Un Manitoba bilingue en 2026 ou en 2027?
Wab Kinew a le vent dans les voiles, lui qui demeure extrêmement populaire auprès de la population, ce qui fait de lui l’un des premiers ministres les plus appréciés au pays. Avec des élections qui approchent en 2027, il est difficile de concevoir un changement de garde, le gouvernement néo-démocrate étant majoritaire, ce qui lui donne le luxe du temps pour mener à bien ce projet.
Raymond Hébert estime « qu’il faut s’entendre sur les mots », percevant difficilement ce que veut dire le leader néo-démocrate lorsqu’il déclare vouloir une province « véritablement bilingue ».
« Il ne parle pas de langues officielles. Il ne dit pas qu’on devrait adopter une loi rendant le français langue officielle du Manitoba », examine-t-il.
« Ça serait énorme. Ça voudrait dire ultimement un amendement constitutionnel au niveau national qui serait discuté et adopté ici au Manitoba et au Parlement fédéral. Alors ça, je pense que c’est rêver en couleur », expose avec franchise l’analyste politique.

Le gouvernement a mené au cours de la dernière année des consultations auprès de la population, principalement auprès de 2000 personnes, en majorité des francophones, bien que des participants anglophones aient également pris part au processus.
« L’année 2026 est vraiment celle où nous allons développer avec la province la façon dont on va se rendre à un Manitoba bilingue. Le but est que ce soit publié en mars 2027. Donc 2027 sera peut-être l’année où l’on en découvrira beaucoup plus », lance avec un sourire Derrek Bentley.
Amendement constitutionnel, proclamation du français comme langue officielle, renforcement de l’actuelle Loi sur l’appui à l’épanouissement de la francophonie manitobaine : la SFM veut avant tout « s’assurer que l’expérience de monsieur et madame tout le monde change sur le terrain ».
« Dans une stratégie pour devenir véritablement bilingue, ou plus bilingue, ou n’importe quel mot qu’on veut y ajouter, on doit aussi en même temps résoudre de plus grands problèmes qu’on voit dans la province, en y appliquant une lentille francophone », appelle M. Bentley, en citant notamment les soins de santé en français.
2026, 2027 ou plus loin, l’échéance et le portrait global restent encore inconnus, mais dans les rues de Saint-Boniface, le rêve de Louis Riel semble de plus en plus à portée de main.