Claudia Leboeuf : une vie au service du développement culturel récompensée
[LA RENCONTRE D’ONFR]
TORONTO – Récipiendaire du Prix Paulette-Gagnon, remis cette fin de semaine au congrès de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), Claudia Leboeuf a consacré plus de quatre décennies à la structuration, l’administration et la survie des institutions culturelles et communautaires francophones de la province. Rencontre avec une bâtisseuse qui a préféré l’ombre éclairée des coulisses à la lumière des projecteurs.
« Recevoir le Prix Paulette-Gagnon, ça représente quoi pour vous?
C’est un honneur immense, vraiment. Ça me fait énormément plaisir. Vous savez, je suis à la retraite depuis l’âge de 65 ans – cela fait maintenant 27 ans! Je continue de faire du bénévolat, mais je ne travaille plus. Qu’on se souvienne de mon parcours et qu’on me décerne une telle reconnaissance aujourd’hui, c’est très touchant.
Qu’est-ce qui vous a amenée au départ vers l’univers théâtral et le milieu artistique?
D’origine française, j’ai suivi des cours pour devenir comédienne de théâtre à Paris quand j’avais 16-17 ans. C’était dans des écoles réputées, aux côtés de personnalités qui ont formé tant de grands artistes, et d’autres professeurs qui ont vu passer de grands talents. J’ai suivi ces cours pendant trois ans, mais je n’ai jamais joué sur scène.
Au moment où mon professeur m’a dit : « Tu es prête, tu dois aller jouer », j’ai eu peur. J’avais 20 ans, le milieu était extrêmement compétitif, avec des auditions réunissant 300 personnes pour 30 places. L’insécurité m’a freinée.
En revanche, j’ai eu la chance extraordinaire de bifurquer vers l’envers du décor. J’ai commencé comme assistante de production pour un producteur de l’ORTF (l’ancien diffuseur public français). On enregistrait des émissions de radio directement dans les cabarets de Paris.

Vous y avez certainement fait des rencontres marquantes…
C’était fascinant pour une jeune femme de 20 ans! On assistait aux lancements de disques et on croisait tous les grands : Charles Aznavour, Sacha Distel, Eddy Barclay… Par la suite, j’ai travaillé pour une agence de tournées d’orchestres et de cirque qui gérait l’exclusivité des carnavals de Lisbonne et de Porto, et envoyait des artistes jusqu’en Afrique du Sud. C’est là que j’ai découvert le monde du cirque, des gens d’une modestie incroyable qui faisaient un travail colossal.
Comment s’est déroulée votre arrivée à Toronto dans les années 1970?
Je suis arrivée à Toronto en octobre 1972. Dès janvier 1973, j’ai décroché un emploi auprès de Micheline Saint-Cyr, la fondatrice et directrice de la Chasse-Galerie, le centre culturel canadien-français de Toronto. Avec elle, j’ai côtoyé d’immenses talents venus du Québec comme Yvon Deschamps, Renée Claude, Diane Dufresne, Julie Vigneault…
Mon deuxième mentor a été Omer Deslauriers, alors président du Conseil des affaires franco-ontariennes et proche du premier ministre Bill Davis. En tant que secrétaire de direction, je l’ai accompagné dans des tournées à travers toute la province à la rencontre des communautés francophones. Puis un jour, il m’a poussée à voler de mes propres ailes en me disant : « Vous ne pouvez pas rester secrétaire toute votre vie, vous devez aller plus loin. »

C’est là que le théâtre vous rattrape finalement : comment vous êtes-vous retrouvée à la tête du Théâtre du P’tit Bonheur, l’ancêtre du Théâtre français de Toronto (TfT)?
En février 1979, le Théâtre du P’tit Bonheur n’avait plus d’administrateur depuis un an. C’est le président du conseil d’administration qui gérait tout tant bien que mal. Le théâtre s’apprêtait à déménager à la Cour Adélaïde, un bâtiment magnifique. Bien que j’aie des bases en gestion grâce à mes études, diriger une compagnie théâtrale était un défi immense. Les fonctionnaires des conseils des arts et les membres du CA m’ont beaucoup épaulée au début. Finalement, ces 11 saisons à la direction ont été la plus belle expérience de ma vie professionnelle.
Quels étaient les plus grands défis de l’époque?
Maintenir les finances au noir! (rires) C’était un équilibre financier précaire. Si une ou deux pièces ne marchaient pas dans la saison, les revenus chutaient et on glissait rapidement vers les déficits et les lignes de crédit.
J’ai travaillé pendant près de neuf ans avec le directeur artistique John Van Burek. C’était une collaboration formidable. Il arrivait avec ses projets de saison, je faisais mes calculs et je devais lui dire : « John, ça ne passe pas financièrement, il faut couper ou changer des pièces. » Il devait adapter sa programmation tous les ans, à l’exception du grand classique – qu’il s’agisse d’un Molière ou d’un autre grand texte -, auquel on ne touchait jamais car il attirait les écoles et le public.
Malgré des moyens limités, nous étions extrêmement dynamiques : nous présentions cinq productions pour adultes, trois pour enfants, et nous organisions deux tournées, dont une nationale. Avec le Cercle Molière à Winnipeg, nous étions l’une des plus anciennes compagnies théâtrales francophones en milieu minoritaire au pays.

Vous étiez installés à la Cour Adélaïde. Comment s’est passée cette période?
La Cour Adélaïde était un bijou d’édifice, mais nous devions le partager avec deux compagnies théâtrales anglophones. La cohabitation était parfois complexe, notamment pour le partage des dates de représentation. Malheureusement, les deux théâtres anglophones ont fini par faire faillite en laissant d’importantes dettes à la corporation du bâtiment. Le TfT, lui, a géré ses finances avec rigueur et a payé jusqu’au dernier centime ce qu’il devait. Nous avons malheureusement dû quitter ce lieu par la suite.
J’ai aussi le souvenir marquant de mon arrivée en 1979 : il fallait négocier la venue de La Sagouine avec Viola Léger, pour le mois de mai, alors que rien n’était signé. Cette comédienne de talent est devenue une amie très chère jusqu’à la fin de sa vie. C’était une femme d’une culture immense, détentrice d’un doctorat en littérature, mais d’une simplicité remarquable. J’ai aussi eu le privilège de nouer de profondes amitiés avec des figures comme Antonine Maillet, Huguette Oligny ou Guy Mignault.
Quel regard portez-vous sur ce qu’est devenu le TfT aujourd’hui? La première pelletée de terre de son futur théâtre (à laquelle vous avez pris part) après un long combat vous a-t-elle émue?
C’est devenu une véritable institution. L’équipe actuelle est formidable et d’une compétence remarquable. Je me demande parfois si j’aurais été capable de réaliser tout ce qu’ils accomplissent aujourd’hui. À mon époque, nous ne pensions pas à construire un édifice, mais plutôt à trouver des lieux existants à louer. Aujourd’hui, le TfT concrétise enfin son propre théâtre. J’ai eu le bonheur de participer à la première pelletée de terre. Comme je vais avoir 90 ans, j’ai dit en riant à l’équipe : « Dépêchez-vous de le construire, je voudrais vivre assez longtemps pour le voir inauguré! »

Après le TfT, vous avez dirigé l’Assemblée des centres culturels de l’Ontario, puis œuvré dans le domaine de la santé. Pourquoi ce changement?
Après 11 ans au théâtre, il fallait que je pense à assurer ma retraite, car les salaires dans le théâtre communautaire étaient très modestes. Je suis donc devenue directrice de l’Assemblée des centres culturels de l’Ontario. C’était l’époque de la Loi 8 sur les services en français. J’ai sillonné l’Ontario – Hearst, Chapleau, Sudbury… – pour aider les centres culturels à monter leurs demandes de subventions.
Ensuite, Omer Deslauriers m’a sollicitée pour structurer le Regroupement des intervenants francophones en santé et en services sociaux de l’Ontario (RIFSSSO). On est parti de presque rien pour bâtir un réseau solide qui a servi de fondement à ce qu’est devenu Santé en français. Même si les structures ont évolué vers les centres d’accès aux soins d’aujourd’hui, nous avons accompli un travail de pionniers.
J’ai toujours été une administrative tenace. Mon mari dit souvent que je suis têtue! Quand il s’agissait de défendre la culture ou la santé en français auprès des ministères, je ne lâchais jamais prise.

Les coupes budgétaires en culture restent un sujet récurrent, comme on le voit en ce moment avec les compressions au Conseil des arts de l’Ontario. Qu’en pensez-vous?
C’est ma grande frustration au Canada : c’est toujours la culture qui fait les frais en premier. On accorde une place disproportionnée au sport par rapport à la culture. Les gouvernements, qu’ils soient fédéral, provincial ou municipal, n’investissent pas suffisamment. Pourtant, lorsque l’histoire avance, qu’est-ce qui reste d’un peuple ou d’un pays? Sa culture, rien d’autre! Quand je vois la ténacité dont fait preuve l’équipe du TfT pour financer ses projets, je les admire profondément.
Avec le recul, n’avez-vous jamais regretté de ne pas être montée sur les planches en tant que comédienne?
Non, jamais. L’administration est le domaine où je me suis sentie la plus utile et la plus capable. Ce furent des métiers exigeants – on ne comptait pas ses heures, travaillant les soirs et les fins de semaine en réunions ou téléconférences -, mais d’une richesse humaine inestimable.
J’ai eu la chance extraordinaire d’aimer profondément chacun des emplois que j’ai occupés dans ma vie. Le TfT reste le plus beau souvenir de ma carrière, et je continuerai de le soutenir aussi longtemps que je vivrai! »
LES DATES-CLÉS DE CLAUDIA LEBOEUF
1972 : Arrivée à Toronto
1979 : Administratrice du Théâtre du P’tit Bonheur
1989 : Directrice de l’Assemblée des centres culturels de l’Ontario
1992 : Directrice du Regroupement des intervenants francophones en santé et en services sociaux de l’Ontario
2026 : Lauréate du Prix Paulette-Gagnon pour son parcours professionnel exemplaire au service de la communauté
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.