À Ottawa, une friperie transforme le rétro en acte écolo
OTTAWA – La friperie Lainey’s Luck redonne vie aux vêtements en misant sur la réparation, le recyclage et le savoir-faire local. Un petit bastion de consommation durable face à la mode jetable.
Ils sont rapidement devenus leur produit vedette, particulièrement prisé par les jeunes : des tricots de laine retouchés, ornés de patchs colorés bien visibles.
Depuis l’ouverture de Lainey’s Luck en 2023, au cœur du centre-ville d’Ottawa, la petite friperie arborant comme logo un chat, Lainey, n’a cessé d’évoluer.
« Au début, tout était vendu au poids. Puis, avec l’évolution du quartier et l’arrivée de nouveaux magasins rétro, nous avons ajusté notre modèle », explique Jamil Shariff, copropriétaire avec Samantha Dodd.
Aujourd’hui, une partie des articles est vendue à l’unité. Tout est soigneusement trié, lavé, parfois réparé, puis étiqueté avant d’être mis en rayon.
« Je fais partie des premières générations de garçons qui ont pu suivre à l’école des cours traditionnellement réservés aux filles, comme la couture, au lieu du travail du bois ou de la photographie. Une révolution à l’époque », raconte Jamil.
Mais cette culture de la réparation et de la récupération se perd, déplore cet ancien expert en développement durable.
« Les gens n’ont plus vraiment ces habiletés, constate Jamil. Leur réflexe : jeter et racheter. Ils préfèrent le prêt-à-porter. »
Et c’est justement ce que la boutique tente de renverser.

Faire du neuf avec du vieux
Lainey’s Luck propose aussi des créations uniques, issues de collaborations avec des artisans locaux, certains provenant d’un refuge voisin, qui réutilisent la matière première récupérée à la friperie.
Mitaines, bonnets, mouchoirs, sacs, chandails, jupes, chaussures, mais aussi savons locaux, tableaux et pots de plantes : chaque pièce a son histoire, que les propriétaires savent raconter.
« Nous sauvons tellement de choses de l’enfouissement, tellement de vêtements qui auraient pu finir à la poubelle, et c’est quelque chose qui compte beaucoup pour nous », confie Samantha.
Pour Jamil, la solution passe par « la revalorisation des compétences locales de couture, un changement d’attitude envers la qualité, et une réflexion plus large sur nos habitudes de consommation ».
Il reconnaît toutefois que ce virage culturel est difficile, mais il reste déterminé à faire sa part.
Engagés dans sa communauté et pour l’environnement
Avant de se consacrer à la friperie, ce natif d’Ottawa a travaillé comme consultant en efficacité énergétique et en énergies renouvelables, entre autres au Tadjikistan, au Cameroun et au Bénin, après des études à Londres. La pandémie a mis un frein à sa carrière internationale.
Son engagement environnemental ne date pas d’hier. En 2008, il publiait 50 Green Projects for the Evil Genius (McGraw Hill TAB), un guide « do-it-yourself » proposant des idées pour réduire la consommation, recycler et adopter un mode de vie plus durable.
« Si je continue ce projet de friperie, c’est parce que je crois à ce défi : contribuer, à mon échelle, à une solution durable à un problème global », dit-il.

Samantha, elle, a travaillé toute sa vie dans la restauration et le service avant de se lancer à son compte. Amoureuse du vintage et des vêtements de seconde main, elle trouve enfin dans cette boutique un sentiment d’utilité et d’alignement avec ses valeurs.
Elle aime imaginer la vie d’un chandail : acheté neuf, porté, puis revenu à la boutique pour être aimé une seconde fois.
Le principal défi pour Sam et Jamil demeure la qualité catastrophique de la mode jetable (fast fashion) : des vêtements conçus pour être portés une ou deux fois, impossibles à réparer durablement.
« Parfois, on ne sait même pas quoi en faire. Ce n’est ni utilisable, ni recyclable, ni acceptable en don », déplore Jamil.
Malgré tout, ils persévèrent et cherchent sans cesse de nouvelles solutions.
Un engouement pour le seconde main
Le magasin attire désormais davantage de clients, même si les débuts ont été difficiles.
« Nous arrivons aujourd’hui à payer le loyer, près de 4000 dollars, et à nous verser un petit montant, mais le projet reste fragile. Les mois de décembre, janvier et février sont particulièrement lents. La fièvre d’achat de neuf autour du vendredi fou n’aide pas », dit-il.
Samantha est tout de même optimiste. Selon elle, la période des Fêtes sera plus active que l’année dernière, la boutique offrant désormais davantage d’articles-cadeaux (sacs et chapeaux recyclés, t-shirts revalorisés, plantes, savons locaux, etc.).

Elle constate déjà une amélioration : les ventes ont augmenté par rapport à l’an passé et la réputation de la boutique commence à se répandre.
« Il y en a pour toutes les bourses, des pièces très abordables et d’autres plus chères, en fibres naturelles, qui durent longtemps et font de beaux cadeaux. »
Elle souligne également le rôle social de la friperie. De nombreuses personnes en situation d’itinérance viennent y chercher des vêtements.
Ce qui lui plaît le plus? « Rendre les gens heureux. Les aider à trouver leur vêtement. »
À l’approche du week-end, elle prépare déjà les plus beaux chandails de Noël, en prévision d’un achalandage accru pour des cadeaux estampillés Lainy’s Luck.
Pour la petite histoire, Lainey, le chat adopté par Sam et Jamil, doit sa place sur le logo à son propre coup de chance. Recueilli par le couple, le veinard incarne à sa façon cette seconde vie que la boutique offre aux vêtements.