Passer au contenu Passer au pied de page

À un an des élections : quel parti incarne le mieux la francophonie ?

Temps de lecture : 5 minutes

TORONTO – Les enjeux francophones sont largement passés au second plan dans le feu de la pandémie mais, à chaque fois qu’un dossier a pointé le bout du nez, chacun des trois principaux camps a tenté de tirer la couverture à lui : les libéraux dans leur rôle d’alliés traditionnels, mais au caucus considérablement affaibli, les néo-démocrates comme rempart officiel à la Ford Nation, et les conservateurs comme pilotes à bord, capables du meilleur comme la création de l’Université de l’Ontario français (UOF) et du pire comme la gestion du dossier de La Laurentienne.

La politologue de l’Université d’Ottawa, Geneviève Tellier, pense le Parti libéral de l’Ontario (PLO) reste le plus à même de capitaliser les votes francophones, de par ses liens historiques avec la communauté et l’implantation de certains de ses députés dans les circonscriptions à forte présence francophone dans l’Est.

Son confrère de l’Université de McMaster, Peter Graefe apporte un bémol : « Ce rapport naturel s’est atténué ces dernières années, car il a manqué une force franco-ontarienne dans ce caucus restreint qui a fait en sorte qu’ils ont été beaucoup moins présents. Reste à voir si Del Duca (chef du PLO sans siège au Parlement) pourra se découvrir des interlocuteurs qui changeront sa vision. Ce n’est pas très présent pour lui et il a raison : il doit aller chercher des sièges dans la couronne de Toronto, plutôt que dans l’Est ou le Nord. »

Face à cette force libérale qui a perdu de son verni vert et blanc, malgré l’arrivée d’Amanda Simard et l’élection de Lucille Collard et Stephen Blais, tous trois alliés des francophones, la bagarre pour satisfaire la communauté s’est principalement jouée entre progressistes-conservateurs et néo-démocrates durant les trois premières années de gouvernance Ford.

Douf Ford, premier ministre de l’Ontario. Source : Twitter Fordnation

Le Parti progressiste-conservateur de l’Ontario (PPC) a marqué des points dans l’accès à la justice, le développement économique de la communauté ou encore la symbolique avec le drapeau franco-ontarien comme emblème et les accents sur le permis de conduire, mais n’a pas su capitaliser pleinement sur la conquête des francophones.

« Ils ont brulé des ponts importants », rappelle Mme Tellier, « que ce soit avec l’abolition du Commissariat aux services en français ou même avec l’UOF, d’abord abandonnée puis relancé, mais c’est le fédéral qui a été déterminant pour ce projet ». Et de pointer « l’occasion manquée » qu’a représentée la crise de La Laurentienne.

Laurentienne : « un acte de vandalisme politique »

M. Graefe n’hésite pas à qualifier le manque de volonté du gouvernement dans le dossier de La Laurentienne d’« acte de vandalisme politique, qui n’a pas l’écho qu’il devrait avoir à cause de la pandémie ». Cette affaire a contribué, affirme-t-il, à « l’affaiblissement du postsecondaire, déjà marqué par le manque de transfert de financement aux universités et à la réduction unilatérale des droits de scolarité ».

« Laisser tomber une institution publique importante dans ses liens avec les communautés du Nord et franco-ontariennes dans une situation de banqueroute n’a pas de bonne explication », décode-t-il, «  d’autant que les sommes ne sont pas très importantes. On a sauvé des compagnies privées, mais on ne trouve pas un cent pour La Laurentienne. L’indifférence totale de MM. Romano et Ford ne peut être autre chose qu’un genre de mépris pour ces communautés-là ».

Andrea Horwath, chef de l’opposition officielle. Archives ONFR+

L’action du gouvernement en direction de la francophonie s’est surtout manifestée quand il y avait des retombées économiques à la clé, juge le politologue de Hamilton.

Est-ce que pour autant le Nouveau Parti démocrate (NPD) s’est imposé comme le parti des francophones ? Pas vraiment, rebondit Mme Tellier qui rappelle que, dans les sondages, l’impopularité de Ford profite surtout aux libéraux.

Peter Graefe hoche de la tête : « Au niveau du NPD, ils posent des questions dans leur intérêt électoral par rapport aux sièges dans le Nord, ce qui est une bonne chose pour éviter la voix d’Ottawa. Ils ont poussé pour l’accès aux services en français et l’amélioration de l’éducation et cherchent à remplacer le PLO comme choix de la communauté, mais cette offre répond plus à la volonté de gagner des sièges dans le Nord plutôt qu’une compréhension plus profonde d’une communauté diverse. »

Dans la tête des électeurs

Dès lors, pour qui voteront les Ontariens dans un an ? La gestion de la pandémie sera-t-elle de l’histoire ancienne ou le juge de paix du scrutin du 2 juin 2022 ? « En général, les électeurs ne regardent pas trop en arrière et regardent plutôt quel parti est le plus compétent pour la suite des choses », jauge Mme Tellier. « Par contre, en cas de prochaine grosse crise, ils veulent un chef qui sait prendre les bonnes décisions. »

Doug Ford aura du mal à défendre un bilan de droite, ajoute M. Graefe, puisqu’il a gouverné « trois ans sans vraiment démarrer son programme électoral, entre un début de crises politiques à répartition et 15 mois de crise sanitaire ».

« La pandémie a changé les plans du premier ministre », abonde Mme Tellier. « Il voulait donner l’image d’un gestionnaire des finances publiques. On oublie ça ! Mais il a réussi quand même à mettre la barre à droite, en abolissant certains programmes comme l’assurance médicaments pour les personnes âgées et n’a pas hésité à confronter les syndicats en éducation. »

Mais, en politique, un an est une éternité, alors que la province sort lentement du cauchemar COVID-19 au fur et à mesure de la vaccination.

Steven Del Duca, chef du Parti libéral de l’Ontario. Archives ONFR+

« L’humeur populaire change avec l’amélioration dans l’économie et dans les hôpitaux », prévient M. Graefe. « Il faudra voir comment les conservateurs s’en donnent le crédit. Les partis d’opposition reviendront, eux, à la charge sur les décès dans les foyers et la réouverture précoce précédant la 3e vague (de COVID-19). »

La manière de percevoir Ford comme un chef a été façonnée par la crise depuis un an, se rejoignent les deux analystes. Et cela va jouer dans calculs électoraux des citoyens, mais une grande partie du débat sera focalisé sur l’avenir et des enjeux pragmatiques comme le logement, l’emploi, la santé et l’éducation.

« Le vrai problème pour les partis de droite, que ce soit en Ontario comme dans toutes les provinces, va être d’offrir une proposition intéressante qui correspond aux valeurs de droite, alors que la pandémie a montré un urgent besoin dans à peu près tous les secteurs », explique Mme Tellier. « Ça devient difficile de dire qu’on va injecter davantage de fonds dans la santé tout en disant qu’il ne faut pas trop dépenser. M. Ford va devoir régler cette contradiction. »

« Libéraux et néo-démocrates vont essayer de courtiser les mêmes électeurs et donc se battre entre eux », anticipe M. Graefe. « Cette situation pourrait profiter au premier ministre sortant, alors que d’un côté le NPD campe à gauche avec une leader qui n’a plus l’avantage de l’effet « nouveauté », et de l’autre : le PLO cherche à revenir plus au centre avec un leader dont le charisme tarde à se manifester. »

Les politologues Geneviève Tellier de l’Université d’Ottawa, et Peter Graefe de l’Université McMaster. Gracieuseté

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !