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Anne Vinet-Roy, le nouveau visage de l’AEFO

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

TIMMINS – Il faudra dorénavant s’habituer à son nom. Depuis mardi dernier, Anne Vinet-Roy est la nouvelle présidente de l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO). Après quatre ans à la tête de l’organisme, son prédécesseur, Rémi Sabourin, ne pouvait pas rempiler pour un troisième mandat. Dans un contexte explosif dû à la rentrée scolaire sous le signe de la pandémie, et des relations orageuses avec le gouvernement Ford, la nouvelle présidente devra vite trouver ses marques.

« En février dernier, vous étiez élue à la tête de l’AEFO, avec l’exigence de succéder à Rémi Sabourin en date du 1er septembre. Entre-temps, la pandémie est arrivée, avec de nouveaux défis immenses pour les enseignants des 12 conseils scolaires de langue française. Êtes-vous toujours préparée ?

Dans le monde syndical, il y a toujours des défis. On sait qu’il y a une influence politique toujours présente, mais cela fait partie de l’engagement. Il faut l’accepter !

Est-ce de gros souliers à chausser que de succéder à Rémi Sabourin ?

Je connais très bien Rémi. C’est un collègue à moi de longue date. On a commencé notre carrière d’enseignant au même moment. Rémi a fait un excellent travail, dans des conditions parfois difficiles. C’est un rôle important, mais je me sens prête !

Le président de l’AEFO Rémi Sabourin lors du débrayage, jeudi 13 février. Archives ONFR+

Avant ce poste de présidence de l’AEFO, vous occupiez les fonctions de présidente de l’Association canadienne de l’éducation de langue française (ACELF) depuis 2016, et aussi de la Fédération des enseignantes et des enseignants de l’Ontario (FEO). Est-ce que ces fonctions vous ont préparée ?

Ces deux organismes m’ont aidée effectivement à tisser des partenariats avec le monde de l’éducation. Je pense être maintenant bien branchée !

Cette rentrée est inédite, on le dit souvent, avec l’enjeu des mesures de précaution sanitaires. On l’a vu encore la semaine dernière, l’AEFO et les trois principaux syndicats enseignants anglophones sont montés au front contre le gouvernement, avec le dépôt d’une requête à la Commission des relations de travail de l’Ontario (CRTO). Pourquoi ?

Malheureusement, ce qui a été mis en place par le gouvernement ne répond pas aux exigences de santé et de sécurité, à cause de la nature du virus. Nous faisons beaucoup de travail pour l’expliquer. Les conditions d’apprentissage ne sont pas réunies.

Quelles améliorations demandez-vous ?

Déjà, il y a un défi concernant la ventilation dans les écoles. Le gouvernement a imposé des normes pour les juges et les avocats, mais pas pour l’éducation. Les messages sont un peu contradictoires, c’est comme si l’éducation n’était pas nécessaire.

Ensuite, vient l’enjeu financier. Le port du masque, les produits nettoyants aident, mais toutes ces choses-là coûtent beaucoup d’argent, et le financement donné aux conseils scolaires n’est pas suffisant.

Enfin, le nombre d’élèves dans les salles de classe pose un problème. On impose un mètre de distance partout, c’est suffisant, alors que deux mètres seraient plus appropriés. Beaucoup de nos membres nous envoient des photos où l’on voit que parfois c’est très difficile de faire respecter ce un mètre entre la distance des pupitres et des élèves.

Avez-vous été assez écoutés par le gouvernement ?

Chaque fois que nous avons été consultés par le gouvernement, nous n’avons pas été écoutés, ce qui fait que cette rentrée est pour nous inquiétante. Tous les syndicats en éducation auraient dû être consultés, que ce soit les enseignants ou le personnel de soutien. Le gouvernement n’a pas consulté de façon réelle. Or, ce sont les enseignants et le personnel de soutien sur le terrain qui sont le mieux placés pour évaluer les besoins des élèves !

La solution proposée par le gouvernement que vous, les syndicats, rejetez, serait de piocher dans les fonds de réserve des conseils scolaires. Pourquoi cette proposition ne vous satisfait pas ?

Tous les conseils scolaires n’ont pas un fonds de réserve suffisant. À la base, le gouvernement aurait dû faire le nécessaire en finançant ces mesures. Encore une fois, ils disent qu’ils ont consulté des experts, mais d’autres experts en santé préconisent quelque chose de différent. Les experts disent des choses contradictoires.

Lors d’une conférence de presse, mercredi dernier, le premier ministre Doug Ford a déclaré qu’il préférait se fier aux scientifiques qu’aux présidents de syndicats qui possèdent, selon lui, un diplôme de littérature anglaise. Comment percevez-vous cet argument ?

Il s’agit d’une campagne de provocation de la part du gouvernement Ford et de son ministre de l’Éducation, Stephen Lecce, laquelle dure depuis plusieurs semaines. Il oublie cependant qu’il y a des organismes de parents qui sont du même avis que les enseignants.

Ce climat délétère entre les syndicats enseignants et le gouvernement Ford, lequel date d’avant la pandémie, et même d’avant les grèves de l’hiver, comment l’expliquez-vous ?

C’est un gouvernement populiste, dont les arguments sont surtout de montrer que les autres ont tort, plutôt que de proposer des solutions.

Le problème vient, selon vous, de la couleur politique du gouvernement ou des personnes en place ?

(Hésitation). Il faut reconnaître qu’il y a souvent un problème avec les gouvernements conservateurs qui voient l’éducation comme une dépense, mais il y a un problème de personnalité de MM. Ford et Lecce, et par ricochet, de leur approche qui n’aide pas.

La présidente de l’AEFO, Anne Vinet-Roy. Gracieuseté : AEFO

Parlez-nous un peu de votre parcours. On se doute qu’en tant que présidente de l’AEFO, vous avez dû commencer votre carrière comme enseignante ?

Tout à fait. Je suis originaire de L’Orignal, dans l’Est ontarien, mais je suis restée dans la région de la Capitale-Nationale durant ma jeunesse. J’ai finalement déménagé à Timmins lorsque j’ai eu un poste d’enseignante, ici, en 1992. Finalement, mon mari et moi avons décidé de rester.

Quant à mon parcours de militante, j’ai d’abord siégé sur le conseil d’administration de l’Ordre des enseignants, puis travaillé à unité locale de l’AEFO, puis l’unité provinciale. J’ai travaillé en étroite collaboration avec la FEO. D’une manière ou d’une autre, j’ai toujours eu un lien étroit avec l’AEFO.

Comment le métier d’enseignant a évolué selon vous ?

Le style de vie que les parents vivent a changé. Avant, ils prenaient plus le temps. On en demande de plus en plus au monde de l’éducation, mais il est difficile de répondre aux besoins individuels, car les classes sont de plus en plus nombreuses. Ça ajoute de la difficulté.

Par ailleurs, de plus en plus de tâches administratives doivent être assurées par les enseignants, comme remplir des rapports, répondre à toutes sortes de messages des parents, des superviseurs, des conseils scolaires, aussi accepter des formations lesquelles s’ajoutent et ne sont pas toujours pertinentes.

Vous qui résidez dans le Nord de l’Ontario, voyez-vous des différents enjeux francophones entre le Nord et l’Est de la province dont vous êtes originaire ?

C’est toujours un peu le volet minoritaire versus volet majoritaire. La présence dans la francophonie varie, mais c’est la même francophonie, avec les mêmes défis. Dans le Nord de l’Ontario ou dans le Sud de la province, je remarque cependant que les ressources sont plus difficiles à obtenir. Dans tous les cas, la francophonie est pas mal la même et devient de plus en plus diversifiée.

Justement, l’AEFO n’échappe pas aux critiques sur la diversité. En marge des manifestations antiracistes, des critiques se sont fait entendre sur le manque de diversité raciale parmi les dirigeants, employés et représentants syndicaux de l’AEFO. Comment peut-on le comprendre ?

Pour nous, la diversité est un dossier très très important. On doit parler de tous les membres de l’AEFO. S’il y a quelque chose qui fait que les perceptions posent des problèmes sur des dossiers épineux, c’est à nous de les voir. Cette année, il y a un comité sur la diversité de travail qui a été formé à l’intérieur à l’AEFO. On cherche présentement des membres.

Un autre défi persistant, c’est la pénurie d’enseignants francophones en Ontario. Est-ce que la pandémie l’aggrave, selon vous ?

Elle risque de le faire, en décourageant certains de choisir ce métier sur le court terme. La pénurie a commencé lorsque le programme universitaire pour devenir enseignant est passé d’un à deux ans, il y a quelques années. Avec la pandémie, on peut s’interroger sur la possible urgence lorsque des enseignants seront malades ou contraints d’être isolés. Il faut davantage faire la promotion de ce métier.

Mais qui doit faire la promotion, le gouvernement, les conseils, l’AEFO ?

La FEO et les syndicats travaillent à la valoriser sur le plan professionnel. On a tous un rôle à jouer, avec tous les défis vécus. Mais la place accordée à l’éducation aujourd’hui n’aide pas toujours. L’éducation n’est pas aussi valorisée qu’auparavant. Mais ce que l’on a fait avec la pandémie a remis les pendules à l’heure.

Dernière question, vous vivez depuis 28 ans à Timmins. Les bureaux de l’AEFO se trouvant à Ottawa, doit-on comprendre que vous allez déménager ?

Oui ! Ça va représenter une différente routine, mais j’ai aussi l’habitude, car en tant que présidente de la FEO, j’ai vécu pratiquement un an à Toronto, au moins jusqu’au début de la pandémie en mars. Je suis donc confiante ! »


LES DATES-CLÉS D’ANNE VINET-ROY :

1970 : Naissance dans le quartier Vanier, à Ottawa

1991 : Premier poste comme enseignante français langue seconde à Ottawa

1992 : Déménage à Timmins. Commence à travailler à l’École secondaire catholique Thériault

2008 : Devient vice-présidente de l’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO) jusqu’en 2012

2016 : Élue présidente de l’Association canadienne de l’éducation de langue française (ACELF)

2020 : Élue présidente de l’AEFO

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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