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Black Lives Matter : après la révolte populaire, l’immobilisme politique ?

Temps de lecture : 7 minutes

Dans le climat explosif du meurtre de l’Américain George Floyd et des chutes mortelles de Korchinsky (Toronto) et Njoko (London) durant une intervention policière, des milliers de manifestants ont réclamé, au printemps dernier, dans plusieurs villes de l’Ontario, la réaffectation de fonds de la police à des problématiques d’urgence sociale et de lutte contre le racisme. Mais depuis, qu’est-ce qui a réellement changé ? L’émotion a-t-elle débouché sur des actions concrètes, durables et d’envergure ?

En ce Mois de l’histoire des Noirs, pour plusieurs intervenants franco-ontariens, l’éradication du racisme systémique et des injustices raciales appelle à bien plus que de grands discours.

« Quels changements ont eu lieu, quelles nouvelles lois ont été votées ? À part de belles paroles, je n’ai vu absolument rien ». La conférencière, écrivaine et sociologue Rachel Décoste mesure le décalage entre les engagements politiciens pris sur le vif et la lenteur du système à appliquer de nouvelles politiques, alors que des vies humaines sont en jeu.

À la suite du décès du Franco-Ontarien Njoko, mis en lumière par ONFR+, et sous la pression du mouvement Black Lives Matter, la Ville de London a voté la création d’une équipe en santé mentale qui doit voir le jour en avril. Peu de villes ont suivi son exemple. Il n’y a pas encore eu de suite tangible à Sudbury, tandis que Toronto envisage bien une telle équipe, mais pas avant 2022.

Ce procédé d’intervention permettrait de ne pas recourir à des agents armés dans les cas de santé mentale, mais plutôt de confier le soin à des experts en santé ou de la sphère sociale de désamorcer l’escalade psychologique. Sauf que le temps presse et les drames se poursuivent, comme l’illustre la mort cet hiver de D’Andre Campbell, un jeune Noir lui aussi en crise mentale, abattu par un policier, à Brampton.

Sur les murs de Toronto, la mémoire D’Andre Campbell, tué par un policier à Brampton, en décembre dernier. Crédit image  : Rudy Chabannes

De son côté, la Ville d’Ottawa a tout juste débuté des consultations communautaires pour asseoir son nouveau secrétariat anti-racisme chargé d’identifier la discrimination dans ses politiques.

Selon Sébastien Aka Kouakou, le bilan reste bien maigre, huit mois après les manifestations qui ont secoué la province, et ces événements n’auront servi à rien si les élus ne montrent pas plus de conviction.

« Les décideurs ne doivent pas dormir, mais au contraire se mettre au-devant de la scène et envoyer un message fort », clame le coordonnateur de l’ACFO Hamilton qui consacre une partie de sa thèse doctorale aux migrations et relations ethniques. Il estime que la classe politique a tardé à reconnaître l’existence du racisme systémique sur le moment.

En juin dernier, le premier ministre Doug Ford avait d’abord nié la présence d’un racisme systémique aux racines profondes au Canada, avant de faire volte-face, sous une avalanche de critiques. À son arrivée au pouvoir, son gouvernement avait aussi aboli la Direction générale de l’action contre le racisme, censée s’attaquer au fléau des injustices raciales.

Sébastien Aka Kouakou, coordonnateur de l’ACFO Hamilton et doctorant à l’Université Western, à London. Gracieuseté

M. Aka Kouakou craint que le soufflet populaire ne retombe sans avoir porté ses fruits. « Les décideurs auraient dû reconnaître sur le champ que la situation est déplorable. La réponse politique est trop lente et forcée par l’action communautaire. »

Si les politiciens n’agissent pas, Mme Décoste pense qu’il faut tout simplement les remplacer. « Tout ce monde qui a manifesté en Ontario devra se réveiller le jour des élections et aller voter pour éviter le statu quo, car les politiciens ne réagissent que quand ils sont menacés de ne pas être réélus. »

L’urgence de la diversité dans toutes les institutions

L’activiste ottavienne croit aussi que la résistance des élus au changement vient du fait qu’ils ne saisissent pas l’ampleur du racisme systémique, car ils n’en sont pas victimes eux-mêmes. Une classe politique ouverte à la diversité serait plus prompte à réparer les failles du système.

« Là où les élus ne sont pas directement affectés par les mesures policières, pour les Noirs et les autochtones, ça devient une question de vie ou de mort », dit-elle. « Ce n’est pas une coïncidence si la Ville de London, qui est un des rares exemples à avoir fait un mini changement, a deux Noirs élus sur son conseil municipal. »

Rachel Décoste, conférencière, écrivaine et sociologue à Ottawa. Gracieuseté

Carlo Handy Charles renchérit : « On a besoin de représentants noirs qui reflètent la couleur et la réalité des gens, et qui ne soient pas que des pions placés pour appliquer des politiques à travers eux. Ils ont une voix à porter. Ça passe par la reconnaissance de la compétences des Noirs, aussi valable que celles des Blancs qui occupent la plupart des postes dans les gouvernements. »

En matière de diversité, ce doctorant en sociologie à l’Université McMaster – dont les travaux portent sur l’ethnoracialisation, le nationalisme et l’intégration des Haïtiens au Canada -, signale que de nombreuses universités ontariennes ont abordé le racisme anti-Noir de façon frontale en reconnaissant qu’il est structurel et en ouvrant des postes de chercheurs noirs, un exemple dont devraient s’inspirer les autres sphères institutionnelles.

Face à ce mal qui ronge la société, il prône une approche intersectionnelle, qui englobe tous les aspects connexes du racisme. Ainsi, à l’échelon municipal, celui qui est aussi membre du Comité consultatif des Affaires francophones de Toronto ne comprend pas pourquoi la Ville reine n’a « pas décidé de diminuer le budget de sa police ou, au moins, de le répartir en fonction des quartiers où les gens racisés ont des difficultés d’accès à l’emploi, au logement, à la santé ou encore à l’éducation. La Ville doit voir ses réalités pas seulement en termes de sécurité publique ».

Carlo Handy Charles, doctorant à l’Université McMaster, à Hamilton, et membre du comité consultatif des Affaires francophones de la ville de Toronto. Gracieuseté

Une voix commune absente pour faire pression sur les politiques

Pour rappeler les responsables politiques à leur devoir, les Ontariens racisées devraient s’organiser, conviennent plusieurs intervenants.

« Les gens ont peur de se prononcer, car il y a de l’intimidation autour d’eux », perçoit Sébastien Aka Kouakou. « Ils craignent aussi qu’une action mal revendiquée puisse entraîner des répercussions négatives sur eux et augmenter encore plus la stigmatisation. Tant qu’il n’y a pas de porte-parole pour représenter les plus vulnérables et les victimes d’injustice, on ne trouvera pas de solution », assène-t-il.

Rachel Décoste pense qu’il est cependant très difficile d’unir les Noirs derrière une même bannière, car ils sont de divers horizons géographiques, linguistiques, culturels, religieux. « Nous ne sommes pas un seul peuple. Aligner ça, c’est prend un miracle ! »

Dès lors, avec des décideurs publics peu ouverts à la diversité et des communautés racisées sans voix commune forte, comment traduire la colère des manifestants par des changements profonds et effectifs ?

C’est aux jeunes leaders qui ont manifesté d’imaginer cette nouvelle voix, tranche Émilie Crakondji, la directrice générale du Carrefour des femmes du Sud-Ouest de l’Ontario. Ce pourrait être par exemple sous la forme d’une conférence canadienne capable d’élaborer une stratégie globale et fournir un plan d’action réaliste avec des impacts concrets.

« Cette initiative doit venir des communautés noires elles-mêmes et être portée par des leaders », est-elle convaincue, ne croyant pas aux comités d’apparence mis en place par les gouvernements successifs. « On met dans ces comités des gens qui n’ont pas le profil et on les endort avec des promesses jusqu’aux prochaines élections. Ce sont des pions dans une solution à l’occidentale qu’on colore avec quelques personnes qui fonctionnent sous la tutelle d’une majorité blanche. Ça suffit. Les Noirs doivent se prendre en main ».

« La réaction et l’émotion de la rue ne mèneront nulle part. Il faut passer à la réflexion et à l’action. Les marches avaient un impact dans les années 50, mais aujourd’hui ça ne donne plus rien. Il est temps que les groupes oppressés ou marginalisés comprennent que cela prend une autre approche. »

Émilie Crakondji, directrice générale du Carrefour des femmes du Sud-Ouest de l’Ontario. Gracieuseté

Mme Crakondji regrette qu’aucun organisme ne soit capable de représenter les Noirs. « Il n’y a aucun interlocuteur valable en Ontario. Quand le gouvernement cherche des solutions, il ne trouve personne en face de lui. Toutes les tentatives ont échoué », déplore-t-elle, évoquant dans la francophonie l’UP-MREF (Union provinciale des minorités raciales et ethnoculturelles francophones), la Coalition des Noirs francophones de l’Ontario ou encore le comité MREF de l’AFO.

« Les Noirs doivent s’organiser non pas pour aller chercher des financements, mais pour défendre une cause. Or, la mentalité n’est pas prête. Il manque une vision. »

Se saisir du Mois de l’histoire des Noirs pour souder les communautés

Le Mois de l’histoire des Noirs pourrait dès lors servir de vecteur de rapprochement de ces communautés diversifiées. C’est ce que suggère M. Aka Kouakou.

« Au-delà de montrer la diversité culturelle, on pourrait s’interroger durant ce mois sur comment améliorer les politiques d’inclusion, aider les gens à regagner la dignité qui leur a été volée. On ne peut pas changer le passé, mais on peut influencer le futur en agissant sur la cohésion sociale et l’inclusion de toutes les communautés racialisées. »

En attendant, si les manifestations populaires restent la principale arme démocratique à la portée des populations afro-descendantes, Mme Décoste relève qu’elles fonctionnent par vagues successives, au gré des drames humains et que, vague après vague, elles augmentent en nombre et en attention médiatique.

« Il faut espérer qu’un jour la vague sera assez grande pour faire basculer l’establishment », confie-t-elle. « Entre temps, on va encore avec des corps ensanglantés, mais aussi des héros qui auront le courage d’agir. Et quand on regardera en arrière, le jour de la victoire, tous ceux qui auront manqué à l’appel verront leur bilan terni. »

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