Canicule : « 26 °C, pas plus » dans les logements selon un expert
[ENTREVUE EXPRESS]
QUI :
Le Dr Glen P. Kenny est professeur titulaire en physiologie à l’Université d’Ottawa. Expert des impacts de la chaleur sur le corps humain, il dirige l’Unité de recherche en physiologie environnementale.
CONTEXTE :
Les vagues de chaleur extrême sont de plus en plus fréquentes et dangereuses pour les personnes âgées ou vulnérables. Face à cette réalité, des municipalités de l’est ontarien, Russel, Casselman, Ottawa, entre autres, ont annoncé des mesures.
ENJEU :
De nombreuses personnes vulnérables restent exposées à des logements surchauffés, sans accès à un refroidissement adéquat. L’absence de normes contraignantes et le manque d’accès à la climatisation posent un risque pour la santé publique en contexte de réchauffement climatique.
« Des municipalités de l’est ontarien (Russel, Casselman, Ottawa, entre autres) ouvrent des centres de refroidissement ou recommandent d’utiliser des lieux publics climatisés. Quelles sont vos recommandations?
L’accès à ces espaces est utile, mais nos recherches montrent que ce n’est pas suffisant. Une personne vulnérable exposée toute une journée à une chaleur extrême peut voir sa température corporelle baisser temporairement en passant une ou deux heures dans un centre climatisé. Mais en retournant ensuite dans un environnement chaud, cette température remonte rapidement, parfois plus vite qu’avant.
Cela donne une fausse impression de sécurité. La personne se sent mieux, devient plus active, mais reste en danger. Il faut donc aussi informer les usagers : se sentir mieux ne signifie pas que le corps est protégé.
La ville de Toronto a récemment supporté l’achat de climatiseurs au profit de quelque 500 familles vulnérables, notamment des séniors. Que pensez-vous de cette mesure?
C’est une mesure louable et à élargir, surtout pour les personnes les plus à risque. Quand on vit dans un logement avec de grandes fenêtres exposées au soleil, la température intérieure peut grimper rapidement, comme dans une voiture.
Le danger, c’est l’exposition prolongée à la chaleur. Chez les personnes vulnérables sans climatisation, la température corporelle augmente au fil de la journée. Après quatre ou cinq heures, elle atteint un niveau élevé et relativement stable, ce qui impose un stress thermique important, avec des conséquences graves sur la santé.

Qu’en est-il des ventilateurs? Peuvent-ils aider à lutter contre les effets de la chaleur?
La température corporelle reste aussi élevée avec ou sans ventilateur. Nous l’avons démontré dans une publication du Journal of the American Medical Association (JAMA). Il peut y avoir un léger bénéfice si la température ambiante est inférieure à 33 °C. Mais à 31 °C, les ventilateurs de plafond ne sont pas efficaces, notamment pour les personnes alitées. À 28 °C, une combinaison ventilation et refroidissement pourrait être utile, mais cela reste à prouver.
Même chose pour l’immersion des jambes dans l’eau glacée : les données disponibles proviennent d’études sur des athlètes, ce qui ne reflète pas la réalité des personnes âgées. Qui va changer l’eau toutes les heures pour qu’elle reste froide? Nos résultats montrent que ce n’est pas une solution efficace.
Beaucoup de recommandations manquent de fondement scientifique. C’est pourquoi nous avons mené ces études. Pour prévenir les effets graves, il faut maintenir la température intérieure à un maximum de 26 °C. C’est la recommandation de Santé Canada. Et aujourd’hui, seul l’air climatisé permet d’y parvenir efficacement.
Que pensez-vous des propositions de certains élus, notamment de Catherine McKenney, « député·e » à l’Assemblée législative de l’Ontario, visant à imposer une température maximale dans les logements locatifs?
C’est une initiative justifiée exprimée par plusieurs élus, elle est basée sur nos recommandations scientifiques. En hiver, les propriétaires doivent garantir un minimum de chauffage. En été, il devrait y avoir des règles similaires pour éviter que les logements ne deviennent dangereux.
Ces mesures visent à protéger les personnes âgées, les enfants, les familles et tous ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre contre la chaleur extrême. Elles assurent un minimum de confort thermique et réduisent les risques graves pour la santé.
Et que dites-vous de l’impact environnemental de la climatisation?
C’est un enjeu réel. Mais en 2003, 50 000 personnes sont mortes en Europe à cause d’une vague de chaleur. En 2021, il y a eu 619 décès attribuables à la chaleur en Colombie-Britannique. La majorité n’avait pas accès à l’air climatisé.
La climatisation protège et réduit les risques. Il n’est pas nécessaire de la régler à 21 ou 22 °C. À 26 °C, nos études montrent déjà des effets sur la qualité du sommeil et la tolérance à la chaleur. Ce seuil est suffisant.
En cas de canicule, il faut l’utiliser. Une température de 33 °C provoque un stress physiologique comparable à une activité physique soutenue. Imaginez cela pour une personne âgée exposée pendant plusieurs jours. Le corps se détériore. Et c’est là que réside le vrai danger.
Quels sont les signes d’un stress thermique, chez une personne active ou au repos?
Chez une personne active, on observe une fatigue rapide, une sudation importante et des étourdissements. Mais ces signes sont souvent mal perçus. C’est pourquoi on recommande, pour les gens qui travaillent dans des conditions d’extrême chaleur (la construction, l’agriculture, etc.) de travailler en binôme : un collègue peut détecter les changements de comportement.
À mesure que la transpiration augmente, le corps perd de l’eau. Le volume sanguin diminue, ce qui oblige le cœur à travailler davantage. Cette compétition entre refroidissement et activité physique épuise l’organisme.
Chez une personne au repos, exposée à une maison chaude, la réaction est plus lente. Il faut 4 à 5 heures pour atteindre un équilibre thermique. Mais si la personne ne peut pas dissiper la chaleur, sa température continue de grimper, ce qui peut mener à un épuisement, un évanouissement ou des chutes graves. »
Les signes à surveiller sont :
- Fatigue soudaine
- Étourdissements
- Sudation abondante
- Réactions ralenties
- Fréquence cardiaque élevée
- Risque de chute ou perte de conscience