Cinq faits historiques sur la contribution des communautés noires en Ontario
L’histoire franco-ontarienne est souvent racontée à travers un prisme relativement homogène, centré sur la colonisation française, la survivance linguistique et les luttes institutionnelles. Une lecture qui, au fil du temps, a laissé dans l’ombre une partie essentielle de ce récit : la contribution des personnes noires francophones à la construction du territoire ontarien.
Le gouvernement de l’Ontario a décidé d’y remédier en introduisant un apprentissage obligatoire sur l’histoire des Noirs dans les cours d’histoire. Dès la rentrée 2026, les élèves de 7e, 8e et 10e année apprendront des notions sur la contribution de la communauté noire à la fondation du Canada. Pour marquer le début du Mois de l’histoire des Noirs, nous avons décidé de vous livrer cinq faits historiques marquants.
L’historien Amadou Ba, qui est aussi professeur à l’Université Laurentienne se sent particulièrement interpellé par cette absence qui, selon lui, ne relève pas du hasard. « L’histoire des Noirs au Canada n’a pas été enseignée. On n’en parlait pas, elle ne faisait pas partie des récits transmis, et à force de ne pas être racontée, elle a fini par s’effacer de la mémoire collective », explique-t-il. Une amnésie collective qui touche aussi de plein fouet la francophonie ontarienne.
Une présence noire francophone antérieure à 1867
Contrairement à une idée largement répandue, la présence noire francophone en Ontario ne débute pas au XXe siècle. Elle précède même la création officielle de la province en 1867.
« Quand on parle de l’Ontario, il faut se rappeler qu’il n’existait pas encore comme tel. On parlait du Haut-Canada, qui faisait partie d’un espace beaucoup plus vaste hérité de la Nouvelle-France », rappelle Amadou Ba.

Dès la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, des hommes noirs sont présents dans les réseaux économiques francophones, notamment dans la traite des fourrures. Voyageurs, guides, interprètes ou manœuvres, ils circulent dans le corridor des Grands Lacs et de la rivière des Outaouais, autour de régions comme Nipissing, Mattawa, North Bay ou le lac Supérieur.
« Certains étaient libres, d’autres réduits en esclavage, mais ils travaillaient avec des francophones, parlaient français et faisaient partie de ces réseaux », souligne l’historien.
Cette réalité demeure pourtant largement méconnue, y compris dans le Nord de l’Ontario. « Beaucoup de gens ne savent pas qu’il y avait des Noirs dans ces régions dès cette époque-là », constate-t-il.
Mathieu Da Costa, une figure fondatrice à nuancer
Toute réflexion sur la présence noire francophone ancienne au Canada fait inévitablement émerger la figure de Mathieu Da Costa. Interprète noir ayant accompagné les premiers explorateurs français au début du XVIIe siècle, il est souvent présenté comme la première personne noire connue en Amérique du Nord française.
Amadou Ba insiste toutefois sur la nécessité d’apporter une nuance essentielle.
« Mathieu Da Costa est une figure extrêmement importante, mais il n’a pas vécu en Ontario », précise-t-il.
Les sources historiques situent sa présence en Acadie, à Port-Royal, lors des voyages de Samuel de Champlain entre 1604 et 1605. « Il était interprète auprès des Mi’kmaq, ce qui montre qu’il avait déjà voyagé dans les Amériques et appris leur langue. Ce n’était probablement pas son premier voyage. »
Si Da Costa ne peut être considéré comme un Franco-Ontarien noir, il demeure néanmoins une figure fondatrice, rappelle l’historien.
« Il est une figure importante, parce qu’il montre que la présence noire francophone existe dès le début de la colonie », rappelle Amadou Ba. Une reconnaissance qui dépasse le milieu universitaire, souligne-t-il, rappelant que Postes Canada lui a rendu hommage et qu’une école élémentaire de Toronto porte aujourd’hui son nom.
L’esclavage noir dans des foyers francophones
Autre réalité longtemps occultée : l’existence de l’esclavage au Canada, y compris en Ontario, et au sein même de foyers francophones.
« L’esclavage a existé jusqu’en 1833. Avant l’arrivée massive des loyalistes anglophones, le Haut-Canada comptait une forte présence francophone », explique Amadou Ba.
Des personnes noires réduites en esclavage travaillent alors comme domestiques, jardiniers ou ouvriers au service de familles francophones. Elles apparaissent dans les registres paroissiaux, souvent baptisées en français, mais rarement nommées de façon détaillée.
« La personne noire a été reléguée au rang de bien meuble. On ne jugeait même pas utile d’inscrire son prénom dans les archives », souligne l’historien.
Cette absence de noms contribue aujourd’hui à l’effacement de cette histoire. « Les personnes noires étaient bien présentes, mais leurs noms n’ont pas été conservés dans les archives. À force de ne pas être enregistrée ni enseignée, leur histoire s’est perdue », résume le professeur Ba, rappelant les travaux de l’historien Marcel Trudel sur l’esclavage en Nouvelle-France, dont les réalités s’étendent aussi au territoire ontarien.
Défendre un territoire qui exclut : la guerre de 1812
La contribution des Franco-Ontariens noirs s’inscrit également dans l’histoire militaire du pays. L’exemple le plus marquant demeure celui de Richard Pierpoint. Né en Afrique de l’Ouest, capturé et réduit en esclavage, il arrive en Amérique du Nord avant de s’établir dans le Haut-Canada avec les loyalistes.
Lorsque éclate la guerre de 1812, Pierpoint est déjà âgé de 68 ans. Trop vieux pour combattre en première ligne, il joue néanmoins un rôle déterminant en proposant la création d’une unité militaire composée de soldats noirs. « C’est lui qui est à l’origine du Coloured Corps, qui comptera entre 400 et 500 jeunes Noirs ayant participé à la défense du Canada contre l’invasion américaine », explique Amadou Ba.

© Musée canadien de la guerre
Pour l’historien, cette période marque un moment rare d’alliance. « Pour la première fois, des Noirs, des Autochtones, des Français et des Anglais vont s’unir pour défendre le territoire. » Pourtant, la reconnaissance tarde à venir. Richard Pierpoint meurt en 1837, à un âge avancé, sans jamais avoir pu obtenir l’autorisation de retourner sur sa terre natale du Sénégal.
Invisibilisation et anglicisation des communautés noires francophones
Au fil du XIXe siècle, plusieurs facteurs contribuent à l’effacement progressif de cette histoire noire francophone. L’anglicisation généralisée du Canada, la domination britannique et l’arrivée massive de populations anglophones marginalisent les communautés francophones, y compris noires.
« Les francophones eux-mêmes avaient leur propre lutte à mener pour la survie de leur langue. Ça laissait très peu de place aux Noirs », analyse Amadou Ba.
À cela s’ajoute le fait que de nombreuses migrations noires ultérieures proviennent de milieux déjà anglophones, notamment des États-Unis ou des Caraïbes. « Le surnombre anglophone a rendu la francophonie noire encore moins visible », poursuit-il.
Résultat : peu de lieux patrimoniaux, peu de commémorations et une mémoire fragmentée. « L’histoire des Noirs au Canada n’a pas été enseignée. On n’en parlait pas, et à force de ne pas en parler, elle s’est effacée », déplore l’historien.

Compléter le récit
Pour Amadou Ba, reconnaître l’histoire des Franco-Ontariens noirs ne signifie pas réécrire le passé, mais le compléter. « Enseigner cette histoire, ce n’est pas diviser, c’est permettre de construire une société plus cohérente et plus consciente de son héritage », affirme-t-il.
À l’heure où l’Ontario commence timidement à intégrer l’histoire des Noirs dans son curriculum scolaire, le défi demeure immense. Mais une chose est certaine : la francophonie ontarienne ne peut pleinement se comprendre sans reconnaître celles et ceux qui, longtemps, ont contribué à la bâtir dans l’ombre.