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Claudette Tardif fait ses adieux au Sénat

La sénatrice franco-albertaine, Claudette Tardif (au centre avec une veste rouge). Crédit image Sénat du Canada

[LA RENCONTRE D’ONFR]

OTTAWA – La sénatrice Claudette Tardif a tourné une page importante de sa carrière professionnelle, le 2 février. Près de 13 ans après son entrée à la Chambre haute, la Franco-Albertaine a décidé de prendre sa retraite. #ONfr lui a parlé à quelques jours de son départ.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«Mme Tardif, vous avez annoncé votre intention de prendre votre retraite à compter du 2 février. Qu’est-ce qui a motivé votre choix?

J’y avais déjà songé cet été et j’ai encore beaucoup réfléchi pendant le temps des Fêtes. Ça a été une décision vraiment difficile à prendre, car j’adore ce que je fais. Mais le travail de sénatrice est très exigeant, avec beaucoup de déplacements et de gros sacrifices pour les familles.

Après une carrière professionnelle de 50 ans, dont près de 13 ans comme sénatrice, j’ai donc jugé que c’était le bon moment. Mes petits-enfants me demandaient souvent ce que j’attendais pour arrêter! (elle rit) Aujourd’hui, pour ma famille, mes proches et ma santé, je pense qu’il est temps pour moi de tourner la page.

Que retenez-vous de ces années passées au Sénat?

Que c’est un travail très exigeant! Mais j’ai été très fière de pouvoir servir les Canadiennes et les Canadiens et je me sens privilégiée d’avoir eu cette chance et d’avoir ou, avec plusieurs de mes collègues, faire avancer les dossiers de la francophonie. Je me suis entièrement dévouée à mon travail et j’ai eu des opportunités incroyables, comme celle de travailler avec trois chefs du Parti libéral du Canada, Stéphanie Dion, Michael Ignatieff et Bob Rae, quand j’étais leader adjointe de l’Opposition au Sénat. Très peu de femmes ont la chance d’occuper de telles positions de leadership. Tout cela m’a beaucoup appris, notamment sur la façon dont la politique fonctionne dans notre pays.

La sénatrice Claudette Tardif avec le chef du Parti libéral du Canada, Michael Ignatieff (au centre), en 2009. Crédit image: claudettetardif.ca

Vous avez été très investie dans le dossier des langues officielles, comme membre, puis présidente du comité sénatorial. Pourquoi était-ce si important pour vous?

C’était la continuation de mon travail dans ma province d’origine, l’Alberta. L’éducation, la francophonie, la langue française ont toujours été des dossiers qui m’ont intéressée comme enseignante et doyenne. J’ai beaucoup appris de mon passage au Sénat sur la réalité des communautés francophones au Canada. Ça m’a permis de rencontrer des personnalités extraordinaires. Des gens dévoués, passionnés, engagés et courageux qui m’ont inspirée.

Le Sénat a été au cœur de plusieurs scandales ces dernières années qui l’ont fragilisé aux yeux de l’opinion publique. Certains, comme le Nouveau Parti démocratique, en réclament la disparition, car les sénateurs ne sont pas élus, mais nommés. Qu’en pensez-vous?

Je pense que souvent notre système parlementaire est mal compris. Je suis d’ailleurs heureuse de l’exercice de modernisation qui est mené et qui va permettre notamment de diffuser certains débats afin de montrer aux Canadiens l’importance de notre travail, qui est notamment d’étudier en profondeur les projets de loi.

Avez-vous des regrets par rapport à des dossiers que vous n’êtes pas parvenus à faire avancer?

C’est sûr que j’aurais aimé faire plus, mais je suis contente de ce que j’ai pu apporter, notamment dernièrement pour que soit étudiée en profondeur la modernisation de la Loi sur les langues officielles. Ça n’a pas été fait depuis son adoption il y a presque 50 ans. Cette étude nous permet de nous rendre dans différentes régions pour entendre les besoins sur le terrain. C’est très différent quand on est sur place! En Colombie-Britannique, on a notamment beaucoup entendu parler de la question de l’accès aux écoles de langue française. Je pense que cette étude va avoir des retombées et un impact positifs pour les communautés de langue officielle en situation minoritaire et pour tout le pays. Et j’espère que le gouvernement en tiendra compte.

Comment jugez-vous l’actuel gouvernement sur la question des langues officielles?

De manière générale, après des années où le dossier des langues officielles a été traité de façon très minimaliste, je vois aujourd’hui un certain rattrapage et j’entends de beaux discours. Mais maintenant, il faut passer aux actions!

J’ai été déçue que le projet de loi sur le bilinguisme des juges à la Cour suprême du Canada de François Choquette ne soit pas adopté. C’est un projet de loi que j’avais parrainé quand il s’est retrouvé devant le Sénat, en 2010, avant de mourir au feuilleton avec les élections de 2011. J’aurais aimé voir passer le projet de loi sur le bilinguisme des juges à la Cour suprême du Canada. Par ailleurs, je suis satisfaite du travail mené par Scott Brison [Président du Conseil du Trésor] et Mélanie Joly [ministre du Patrimoine canadien] en vue de moderniser le Règlement sur les langues officielles [pour la partie qui concerne les communications avec le public et la prestation de services]. Leur engagement semble sincère. Reste à voir l’ampleur que prendra cette révision.

Quel genre de modifications faudrait-il faire, selon vous?

Je pense qu’il est important qu’on élargisse le bassin de francophones en définissant mieux qui ils sont. Il faut notamment inclure les gens de mariages exogames, les immigrants qui parlent le français ou encore, les finissants des programmes d’immersion. On doit également supprimer le critère de 5 % de population francophone pour justifier des services, car il est injuste que la minorité soit dépendante de la croissance de la majorité. J’espère que le gouvernement ira dans ce sens-là.

La sénatrice Claudette Tardif (au centre) lors dune consultation en vue de la modernisation de la Loi sur les langues officielles, en 2017. Crédit image: Sénat du Canada

Ne regrettez-vous pas de quitter le Sénat alors que l’étude sur la modernisation de la Loi sur les langues officielles n’est pas terminée?

Bien sûr! Mais nous avons déjà terminé le premier volet, qui était consacré à la jeunesse et à leurs idées et aspirations pour moderniser la Loi sur les langues officielles. Un premier rapport devrait être publié très prochainement et j’en suis très fière. Je fais confiance à mes collègues, notamment le sénateur René Cormier, pour continuer ce travail.

En étant aux premières loges de la francophonie canadienne pendant toutes ces années, comment évaluez-vous sa situation aujourd’hui?

Je suis d’un optimisme prudent. Je vois qu’il y a des changements, mais je sais aussi qu’il est toujours facile pour les gouvernements de maintenir le statu quo. Dans une aussi grosse machine que le gouvernement fédéral, il y a une importante résistance au changement et il est donc difficile d’y parvenir. Il faut être patient et persévérant, car il y a encore beaucoup de travail à faire pour assurer le développement et l’épanouissement de nos communautés francophones minoritaires.

Je comprends que le gouvernement a plusieurs priorités, mais la dualité linguistique doit en faire partie! Le changement nécessite un engagement communautaire, mais aussi un vrai leadership politique. Cela passe notamment par la modernisation de la Loi sur les langues officielles, notamment pour lui donner plus de mordant et qu’il y ait des conséquences quand celle-ci n’est pas respectée. Il faut également promouvoir l’importance du bilinguisme pour permettre, comme nous l’ont demandé les jeunes, «que la vie en français soit normalisée», que ce soit une fierté et qu’on ne s’en excuse pas tout le temps.

La sénatrice Claudette Tardif à l’assemblée générale annuelle de la Fondation Franco-Albertaine en 2007. Crédit image: claudettetardif.ca

Vous êtes désormais à la retraite. Est-ce à dire que vous allez vous éloigner de tous ces dossiers?

Je ne pense pas, car je suis une personne qui aime être active. La transition va être difficile et je vais prendre quelques mois de réflexion pour passer à la prochaine étape de ma vie.

Ce qui est sûr, c’est que je vais rester engagée dans les dossiers qui me tiennent à cœur comme l’éducation postsecondaire, la francophonie dans ma province, même si je le ferai différemment. Et puis, je souhaite continuer à siéger sur le comité d’experts chargé de conseiller directement M. Brison sur la révision du Règlement sur les langues officielles.

J’ai encore plein de vie en moi et je veux encore contribuer. Je réfléchis d’ailleurs, avec mon mari, à partager nos expériences et nos anecdotes, peut-être en les écrivant.

En terminant, si vous étiez à la place de Justin Trudeau, quelle serait votre première mesure pour les francophones?

J’apporterais des changements à la Loi sur les langues officielles! Je m’assurerais aussi de passer le message aux communautés minoritaires et à tous les Canadiens de l’importance de la dualité linguistique, en rappelant que c’est une valeur fondamentale de notre pays et qu’il faut en être fier. On n’entend pas assez le gouvernement se prononcer dans ce sens-là alors qu’il y a un message à passer.»

 


LES DATES-CLÉS DE CLAUDETTE TARDIF:

1947: Naissance à Westlock (Alberta)

1968: Débute sa carrière comme enseignante au niveau secondaire à Edmonton

1995: Doyenne à la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta

2004: Vice-présidente de l’Université de l’Alberta

2005: Nomination au Sénat par le premier ministre libéral Paul Martin

2007: Leader adjointe de l’Opposition au Sénat

 

Chaque fin de semaine, #ONfr rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de douze ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.