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Crise à La Laurentienne : « une attaque » envers la culture franco-ontarienne

Temps de lecture : 4 minutes

SUDBURY- La fin de 69 programmes à l’Université Laurentienne est venue frapper le monde culturel franco-ontarien de plein fouet. La Laurentienne, c’est le berceau du drapeau franco-ontarien et de la Nuit sur l’étang. « Un trou béant », « un exil des artistes », « une fierté disparue »… les coupes viennent toucher directement le cœur de la culture et de l’identité franco-ontariennes pour certains.

À Sudbury et dans la province, on s’inquiète des possibles répercussions des coupes sur les programmes à la Faculté des arts, notamment. On note la suppression du programme de Théâtre, de Littérature et Culture francophone, d’Histoire, de Géographie et de Musique (en anglais).

C’est grâce à La Laurentienne que le théâtre du Nouvel-Ontario (TNO) a fait ses premiers pas au cours des années 1970-1980. Pour la directrice du TNO, cette « hécatombe » pourrait laisser « un trou béant » dans la communauté si rien n’est fait.

« On ne peut pas faire autrement que de le prendre personnellement et de le sentir comme une attaque à notre culture et à notre situation », affirme Marie-Pierre Proulx.

« On avait des étudiants dans leurs derniers miles pour créer un spectacle et ils apprennent en pleine période d’examens que leur programme existera plus, alors c’est sûr que tout le parcours qu’ils ont imaginé doit changer. C’est sûr que les gens autour du TNO ont pris ça de façon émotionnelle », ajoute-t-elle.

«  C’est une blessure avec du sang qui coule. C’est encore frais le 1er décembre 2018 dans la mémoire des gens » – Stef Paquette

Le Sudburois et chanteur franco-ontarien Stef Paquette peine encore à croire ce qui s’est passé.

« C’est encore frais, mais je me dis : ben voyons donc. J’ai mes gogosses de La Laurentienne, mais je ne me vois pas porter ça. Il y a une fierté qui n’existe plus de dire que je suis un ancien de La Laurentienne… Dans ma tête, si je fais une chanson un jour et que quelqu’un dit que c’est un ancien de La Laurentienne qui l’a fait, je vais être en caliss. Je vais dire ; non, non, ne me mentionne pas. On est tous dans ça et je suis bouche bée. Je ne sais pas quoi penser. Je suis fâché et triste », se désole Stef Paquette.

L’artiste sudburois Stef Paquette. Source : Facebook

Pour Denise Truax, directrice des Éditions Prise de parole et autrice franco-ontarienne, La Laurentienne a commis l’irréparable.

« Il y a un milieu culturel artistique riche et l’Université Laurentienne vient de tourner le dos à ça (…). Les maisons d’édition sont aussi riches que le milieu qui les nourrit. S’il n’y a plus de nourriture qui arrive à la maison d’édition par rapport à Sudbury, qu’est-ce que la maison fait ici ? », se questionne Denise Truax.

À quel point s’inquiète-t-elle de l’impact que pourraient avoir ces coupes si rien ne change ?

« Sur une échelle de 0 à 100, ça serait à 100. Une maison d’édition est nourrie par les institutions clés qui l’entourent et l’une d’elles, c’est une université… Si tout ça disparaît, comme on ne publie pas juste des gens du Nord de l’Ontario et de Sudbury, ça ne signifie pas la fin de notre maison d’édition, mais ça remet en question notre ancrage dans la société. »

Denise Truax, directrice des Éditions Prise de Parole. Archives ONFR+

Un impact sur la communauté à Sudbury

Cette décision pourrait aussi impacter le futur des enseignants de musique, croit Robert Lemay. Ce dernier est un professeur qui enseignait deux à trois cours par session dans le programme de musique en anglais, mais qui comporterait près de la moitié de francophones, précise-t-il.

« Au moins 70 % des professeurs de musique dans le Nord de l’Ontario sont passés par chez nous », avance M. Lemay

« La plupart des gens venaient pour devenir professeurs de musique dans les écoles primaires et secondaires un peu partout en Ontario. On avait un programme en partenariat avec le programme en éducation. Alors, au lieu de faire quatre ans de baccalauréat et deux en éducation, ils faisaient tout en cinq ans. La plupart des professeurs de musique à Sudbury et dans la province sont nos anciens étudiants, soit un peu partout à Ottawa, Toronto et Kitchener. »

Est-ce que cette décision pourrait signifier un exil des artistes hors de la région ?

« Ah oui oui, absolument ! Les talents d’ailleurs venaient étudier ici à Sudbury et s’impliquaient dans la communauté. Plusieurs d’entre eux se mariaient et restaient dans le coin. Il n’y aura plus ça, ici, à Sudbury et ceux qui veulent faire une carrière musicale ou une formation plus complète vont être obligés de s’exiler », croit le professeur Lemay.

Il pointe notamment vers l’Orchestre symphonique de Sudbury qui comptait beaucoup d’anciens élèves de l’établissement sudburois.

Que réserve le futur ?

Pour la directrice du TNO, les prochaines semaines sont un moyen pour la communauté artistique, de se « rallier et de se rassembler pour pouvoir avancer ensemble ».

« J’ai l’impression que, pour nous, le milieu culturel, notre façon de faire bouger les choses dans la société, c’est par l’art que ça se passe. Il faut faire du bruit via l’art. Il y a plein de gens qui prennent la parole en passant par l’art et la poésie et il faut continuer de reprendre possession de ce territoire-là par l’art et démontrer pourquoi c’est important en le faisant », dit Marie-Pierre Proulx.

Pour Stef Paquette, les événements rappellent de mauvais souvenirs de novembre 2018.

« C’est une blessure avec du sang qui coule. C’est encore frais le 1er décembre 2018 dans la mémoire des gens qui revendiquaient pour une université francophone avec les manifestations. Ce n’est pas si loin (…). J’ai hâte de voir de quoi ça va avoir l’air dans un mois, deux mois ou trois mois. Je ne peux pas me faire à l’idée que ça va avoir l’air de ça : les coupures et that’s it, on avance. Ça ne peut pas finir de même. »

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