Passer au contenu Passer au pied de page

Damien, infirmier aux soins intensifs, « le tsunami va frapper »

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

OTTAWA – Plusieurs courriels et des messages sur les réseaux sociaux nous renvoient à cette évidence : dans les hôpitaux, la préparation à la COVID-19 monopolise les professionnels de la santé. Certains acceptent l’entrevue, si et seulement si les questions sont validées par leurs employeurs… Puis finalement, Damien*, infirmier aux soins intensifs à Ottawa, nous dit oui. Deux conditions posées : le respect de son anonymat et ne pas citer le centre hospitalier dans lequel il travaille. Pendant 40 minutes, et sans filtre, le jeune homme livre ses inquiétudes, ses craintes, et sa colère. Une Rencontre ONFR+ avec un anonyme franco-ontarien, un « soldat inconnu » dans ce combat incertain contre la pandémie. Comme Damien, ces milliers d’infirmiers et médecins au front aujourd’hui pourraient bien être les héros de demain…

« Vous êtes employé aux soins intensifs dans un hôpital. Pouvez-vous nous dire quel est le moral actuellement du personnel soignant ?

Pour les employés, le niveau de stress est beaucoup monté. Bien que nous ayons des réunions tous les jours, nous n’avons jamais de réponses claires. Pourtant, les patients nous posent beaucoup de questions sur le coronavirus. Généralement, les patients qui ont été testés avec le coronavirus ont un dossier. Il y a un stress quand on voit ce dossier.

On sait que beaucoup de patients dans l’hôpital où je travaille ont été testés. Aux soins intensifs, ce nombre de patients atteints du coronavirus commence à monter, même si ce n’est encore pas beaucoup.

Avez-vous été au contact d’une personne atteinte du coronavirus ?

J’en ai vues oui, mais ce ne sont pas mes patients. Je n’ai pas été en charge de les soigner.

Qu’est-ce que vous dit exactement la direction ?

On nous dit que la capacité des soins intensifs va prochainement être à 200 %, que ça va être vraiment différent que faire du nursing. Aujourd’hui, nous sommes encore à 75 % de notre capacité. On sera peut-être devant le fait de décider d’arrêter de soigner des patients. On ne sait jamais vraiment quand et comment ça va nous frapper, si ça va être comme à New York.

Même en Italie au-dessus de 60 ans, certains patients n’ont pas les ressources pour être soignés, donc je ne sais pas si on ne va pas en venir à ce point-là. Ça serait contre les études de nursing qui disent que l’on doit tout faire pour sauver la vie du patient !

Est-ce qu’il y a des plans sur la table pour faire face à l’épidémie ?

Ils (la direction) nous présentent les plans qu’ils essayent de mettre en marche. Tout est centré sur comment ça va se passer dans l’hôpital, comment on va l’implémenter. Les plans sont vraiment mis en place pour limiter l’exposition des patients.

Actuellement, nous avons déjà une unité dédiée aux patients atteints de la COVID-19. Ces infirmiers qui sont exposés à la COVID n’ont pas le droit d’aider ceux qui ne sont pas exposés.

Peut-on parler d’un fort niveau de stress ?

À vrai dire, on essaye de s’informer le plus qu’on peut, sur ce qu’on ne peut pas faire, comme le droit de refus de travail. Il y a des étages où l’ambiance est beaucoup plus différente que d’habitude. Certains médecins disent que ça va être correct, mais d’autres ne savent pas à quoi s’attendre. Face à l’épidémie, on va dire que les réactions sont très divisées.

Et pour vous ?

C’est stressant oui ! Je ne sais pas à quel niveau on va être obligé de travailler. L’hôpital vient de se donner le droit de changer la convention collective pour 14 jours afin de forcer les gens à aller travailler dans un autre service, ou les forcer à aller travailler aux urgences. Souvent les gens ne sont pas entraînés pour cela…

Est-ce que vous faites déjà des heures supplémentaires ?

Ça n’a pas encore commencé, car la vague n’a pas frappé. La quantité de patients dans l’hôpital est plus basse que d’habitude, car on ne fait plus de chirurgie élective, mais seulement des chirurgies non planifiées.

Crédit image : monsitj-iStock-Getty-Images-Plus-via-Getty-Images

Vous dîtes que la vague n’a pas encore frappé, mais est-ce qu’on peut la comparer à un tsunami ?

Oui c’est ça ! Ça va frapper d’un coup ! On va passer de 75 % de capacité aux soins intensifs à 200 % de capacité ! C’est vraiment difficile à dire quand il va frapper, mais on sait que le tsunami va frapper ! Ce tsunami sera là quand il n’y aura plus de lits en soins intensifs avec respirateurs !

Est-ce que l’hôpital dispose d’assez de lits de soins intensifs et de respirateurs ?

Ça va dépendre vraiment comment la vague va arriver ! Je ne connais pas le nombre exact de lits et de respirateurs disponibles !

Ottawa est pour le moment beaucoup moins frappée par l’épidémie de coronavirus que Toronto. On parle d’une trentaine de cas. Est-ce que cela vous rassure tout de même ?

L’avantage, c’est que c’est une ville plus petite, mais avec une densité de population moins grande. Le problème reste le même cependant : si les gens continuent à sortir dehors, ça va quand même se propager lentement, et l’hôpital ne va plus être capable d’accueillir du monde !

Il y a une polémique qui commence à enfler selon laquelle les hôpitaux manquent de masques pour protéger les professionnels de la santé. Qu’en est-il de l’hôpital dans lequel vous travaillez ?

(Hésitation). Mercredi, on a reçu un courriel nous disant que l’on doit utiliser deux masques par quart de travail. Finalement, l’hôpital est revenu sur sa décision dans un nouveau courriel.

Normalement aux soins intensifs, on n’en porte pas toujours. On le porte si on doit être exposé à quelqu’un par exemple qui a la grippe. On ne peut jamais théoriquement réutiliser un masque. On est supposé aller voir le patient à chaque heure puis retirer le masque. Or, tous les patients en soins intensifs n’ont pas la grippe par exemple, donc nous ne sommes pas amenés à porter constamment un masque. S’il y a une surcharge en raison du coronavirus, alors, il faudra donc plusieurs masques dans la journée.

La majorité du temps, on se fait dire par la direction de l’hôpital que le masque est correct, mais notre syndicat dit qu’on devrait utiliser les masques N95 en tout temps !

Il y a une polémique aussi sur le manque de dépistage. Peut-on tester tout le monde par exemple dans l’hôpital où vous travaillez ?

Les gens qui arrivent à l’hôpital avec détresse respiratoire se font tester, mais la durée de temps devient de plus en plus longue pour avoir le résultat. Ça prend de 10 à 12 jours ! C’est une des choses qu’on devrait travailler. Il y a habituellement un laboratoire à Toronto qui confirme les tests. Maintenant avec la crise, un seul laboratoire ne suffit plus, donc l’hôpital cherche de nouveaux laboratoires.

Comment percevez-vous en tant qu’infirmier les différentes annonces gouvernementales ?

Il y a encore selon moi beaucoup trop de commerces, et restaurants « essentiels ». Il ne devrait plus avoir cette possibilité de chantiers de construction, plus rien d’ouvert ! Les élus devraient être beaucoup plus stricts, et limiter vraiment les sorties. Ce qui devrait être essentiel, ce sont les pharmacies, les épiceries, le médecin, et peut être des magasins d’équipement pour la maison comme Home Depot, s’il y a une urgence, que l’eau ne fonctionne plus dans une maison.

Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford. Capture écran ONFR+

Qu’est-ce qui ne devrait alors plus être essentiel ?

Si on va au même niveau qu’en Chine, les transports en commun ne devraient pas continuer à fonctionner, ou alors seulement pour ceux qui travaillent dans un service essentiel ! On devrait limiter la quantité d’autobus qui fonctionnent en même temps. Les pénalités devraient être beaucoup plus sévères.

Tous les restaurants même le take out devraient fermer, car on ne sait pas si le cuisinier a éventuellement des symptômes.

Au Québec, on dit qu’ils peuvent avoir des amendes si on veut faire des partys, mais en Ontario, cela semble plus difficile à appliquer.

Diriez-vous que le Québec fait mieux que l’Ontario dans la gestion de cette crise ?

Je dirais que oui, car ils ont vraiment restreint les déplacements de population. Ils mettent des amendes, eux !

Votre métier consiste à travailler aux soins intensifs. Qui sont vraiment ces patients ?

La majorité du temps, ce sont des gens intubés, qui ne peuvent pas respirer sans une assistance. C’est généralement la seule place où ils peuvent être. La sédation est alors donnée, et on essaye de garder les gens assez confortables.

On a parlé du stress ressenti par les médecins, mais est-ce que les autres patients que vous rencontrez ont le moral ?

Les patients veulent clairement retourner chez eux, et ne veulent pas être exposés. Qu’on le veuille ou non, si quelqu’un n’a pas la COVID-19, il a plus de chance d’être exposé dans un hôpital que chez lui, donc, ils veulent essayer de retourner à la maison le plus vite possible. Tous les patients veulent toujours retourner à la maison, mais c’est encore plus vrai maintenant !

Vous êtes infirmier, est-ce la situation la plus difficile que vous ayez eu à vivre ?

Oui ! Aucun doute !

On voit beaucoup d’hommages se multiplier en ce moment pour le personnel soignant, est-ce que vous vous sentez assez soutenu ?

Par le public oui, par le gouvernement, non, pas du tout !

Qu’est-ce qui vous passionne dans votre métier, et pourquoi continuer à le faire malgré les épreuves comme celles que nous vivons maintenant ?

J’aime voir les gens récupérés et aller mieux, j’aime les voir être capables d’être indépendants après leur hospitalisation ! C’est cela qui me motive à continuer ! »

* Le prénom a été volontairement changé pour respecter la demande d’anonymat de la personne en entrevue

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
9+