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Dans le Nord, le caribou s’invite dans la campagne

Gracieuseté

KAPUSKASING – La colère gronde dans le Nord de l’Ontario. La protection du caribou, une espèce en danger de disparition, risquerait d’avoir des impacts désastreux sur l’économie, particulièrement l’industrie forestière, croient plusieurs entreprises et politiciens. La question est explosive et les candidats de tous les partis marchent sur la corde raide en pleine campagne électorale.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

«Pour survivre, le caribou a besoin d’un grand espace boréal non perturbé par l’activité industrielle», selon la Fondation David Suzuki, un organisme sans but lucratif qui vise la protection de l’environnement. «La province a un plan pour protéger le caribou, mais ne l’applique pas entièrement», dénonce l’environnementaliste Rachel Plotkin, qui travaille pour la Fondation.

Depuis cinq ans, l’industrie forestière n’a pas à respecter le plan de protection du caribou. Le gouvernement ontarien en a décidé ainsi face aux menaces de pertes d’emplois évoquées par l’industrie et différents intervenants du Nord. L’industrie peut donc poursuivre ses travaux forestiers, même si cela nuit à l’habitat du caribou, selon les groupes environnementalistes.

En 2012, le gouvernement fédéral a dévoilé le Programme de rétablissement du caribou des bois et il a exigé des provinces des actions en ce sens. Au cours des derniers jours, le fédéral a indiqué que les mesures prises par l’Ontario, jusqu’à maintenant, ne respectaient pas la directive, citant notamment l’exclusion de l’industrie forestière.

La réponse de l’industrie forestière est sans appel: si le gouvernement ontarien limite les coupes d’arbres pour protéger les caribous, les emplois disparaîtront. «Il y aurait un impact social et économique généralisé. Selon certaines études, on compterait jusqu’à 2800 pertes d’emplois et une diminution du produit intérieur brut de l’Ontario de 270 millions de dollars», affirme Ian Dunn, directeur des politiques relatives à la forêt au sein de L’Association de l’industrie forestière ontarienne.

Ian Dunn lance un message à l’intention des partis politiques qui se font la lutte dans cette élection. «Dans cette élection, les candidats doivent décider quel futur ils veulent pour l’Ontario rural et le Nord. La foresterie apporte des emplois payants et stables pour les régions de l’Ontario qui en ont le plus besoin», lance-t-il.

L’entrée du village de Hearst. Archives #ONfr

Le maire de Hearst, Roger Sigouin, est l’un des plus féroces opposants aux mesures proposées pour protéger le caribou. Il affirme que son administration a dépensé plus de 200 000$ en frais juridiques pour mener la lutte. «La gang de bureaucrates de Toronto, c’est une gang de lâches. Ils n’ont jamais été capables d’aller voir l’habitat du caribou dans le Nord de leurs yeux», lance-t-il. «Si l’industrie forestière meurt, notre communauté va mourir», ajoute-t-il.

 

Nathalie Des Rosiers repousse l’ultimatum

Il aura fallu moins de quarante-huit heures à Nathalie Des Rosiers, suite à sa nomination comme ministre des Richesses naturelles et des Forêts en janvier dernier, pour poser un geste majeur dans le dossier du caribou.

Le vendredi 19 janvier dernier, elle a renouvelé pour deux ans l’exemption de l’industrie forestière aux mesures de protection du caribou. Du même souffle, elle annonçait la création d’un groupe d’experts pour conseiller le gouvernement sur la suite des choses.


«Ce groupe d’experts comprendrait des représentants des municipalités du Nord, des dirigeants autochtones, des chercheurs scientifiques et des praticiens de la foresterie.» -Nathalie Des Rosiers


Il n’en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres chez les groupes environnementaux. «C’est un manque flagrant de leadership. L’industrie forestière bénéficie d’une exemption des règles de protection de l’environnement», dénonce Marie Moucarry qui travaille pour la campagne forêt de l’organisme environnemental Greenpeace. «Le timing est bizarre», note-t-elle.

Plusieurs intervenants croient que le gouvernement a renouvelé l’exemption pour deux ans, afin que le dossier ne lui nuise pas trop pendant la campagne électorale et pour gagner du temps.

Récemment, la nouvelle ministre Des Rosiers a assisté au congrès annuel de l’Association de l’industrie forestière ontarienne. «La ministre a promis de limiter l’impact des politiques du caribou sur le secteur forestier, les Premières nations, les municipalités, les syndicats, les scientifiques,…», affirme Ian Dunn, de l’organisme forestier.

La ministre Des Rosiers au congrès de l’Association forestière de l’Ontario. Gracieuseté

La ministre sortante des Richesses naturelles et des Forêts a-t-elle choisi son camp? «Non. Il faut être objectif, j’ai toujours protégé l’environnement. Je pense qu’il faut une solution acceptable», a-t-elle répliqué lorsque questionnée à ce sujet par #ONfr, avant le déclenchement de la campagne électorale. «Il y a certainement un juste milieu […] Que ça soit une route, une ligne de transmission, tout a un impact sur le caribou», a-t-elle indiqué, laissant entrevoir la suite des choses sous un autre gouvernement libéral.

 

Les politiciens locaux sous pression

Les candidats de la circonscription nordique de Mushkegowuk-Baie James, dans laquelle se trouvent des municipalités comme Hearst et Kapuskasing, savent que le dossier du caribou peut avoir un impact sur leurs chances de remporter le scrutin. Les emplois sont au cœur des préoccupations de tous les candidats.

Le candidat néo-démocrate Guy Bourgouin a une dent contre les groupes environnementaux dans ce dossier. «Les meilleurs environnementalistes, c’est nous autres qui travaillons dans la forêt. Les environnementalistes montrent seulement les coupes à blanc, mais on plante beaucoup plus qu’on ne coupe. Il faut écouter la communauté et faire des études socio-économiques. Il y a une déconnexion entre le Sud et le Nord. Il y a pas seulement la propagande des environnementalistes.»

Le candidat conservateur, André Robichaud, n’est pas tendre à l’endroit des décisions du gouvernement sortant. «Où sont les caribous, on ne les a jamais vus! Des groupes environnementalistes se sont infiltrés dans les bureaux gouvernementaux. Il faut protéger le caribou là où il est vraiment, encore plus au Nord, et où il n’y a pas d’impact sur l’industrie forestière», affirme-t-il, pour sa part.

Le candidat libéral Gaëtan Baillargeon doit défendre le gouvernement sortant. «Personnellement, je trouve qu’il n’y a pas eu assez de consultations avec les Premières nations. On veut protéger les animaux, mais il y a une manière de le faire autrement sans tout transformer en parc protégé. Il faut protéger le caribou et les emplois», dit-il.

Un observateur privilégié s’attriste de la politisation du dossier à un tel niveau. «C’est devenu très politique. Malheureusement, les différents groupes simplifient à l’extrême les enjeux, les problèmes et les solutions. L’impact de l’humain sur son environnement est complexe. Le problème actuel, c’est l’accumulation. L’industrie forestière a un impact sur l’habitat du caribou, mais aussi les routes et d’autres activités humaines», dit-il, insistant sur la nécessité de protéger les espèces en danger.

«Par contre, si on limite les coupes, on peut prévoir plus de feux de forêt et une présence plus grande des prédateurs pour le caribou. Va-t-on réellement protéger l’espèce?», souligne-t-il.

Le maire de Hearst, lui, attend de voir jusqu’où les partis vont se mouiller avant de se prononcer sur leurs engagements. «Mme Wynne dit qu’elle veut trouver une solution. M. Ford semble vouloir abolir les mesures proposées. Mais quand on n’est pas au pouvoir, c’est facile de parler, je reste inquiet. Je suis prudent», laisse-t-il tomber.

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Étienne Fortin-Gauthier
Étienne Fortin-Gauthier
efgauthier@tfo.org @etiennefg

Étienne Fortin-Gauthier est journaliste depuis une dizaine d’années. Il a collaboré à plusieurs grands médias canadiens et européens, dont La Presse Canadienne, le quotidien La Presse, l’Agence France-Presse et le groupe de presse L’Avenir (Belgique). Il s’est initié aux dossiers de la francophonie canadienne lors d’un séjour au Réseau francophone d’Amérique, qui travaille de près avec les stations radiophoniques francophones en milieu minoritaire. Étienne est diplômé de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon, à Toronto, et du programme bidisciplinaire en communication et science politique de l’Université de Montréal.