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Des derniers mois particuliers pour Félix Saint-Denis

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

EMBRUN – On a semble-t-il tout dit, et tout écrit sur Félix Saint-Denis. Depuis plus de 30 ans, l’animateur culturel est un visage incontournable du paysage franco-ontarien. Mais cette énième entrevue avec lui se justifie pleinement. D’abord, parce que la pandémie oblige à constituer une nouvelle forme de spectacles dans les écoles à l’occasion de la Journée des Franco-Ontariens, vendredi prochain. Il en sera l’un des chefs d’orchestre. Par ailleurs, les derniers mois de Félix Saint-Denis marqués par son mariage, et les disparitions de son père, puis de son frère, ont été éprouvants.

« À titre d’animateur culturel pour le Conseil scolaire de district catholique de l’Est ontarien (CSDCEO), vous organisez une série de spectacles cette année sous le thème Ensemble plus que jamais, et ce malgré la pandémie. De quoi parle-t-on au juste ?

En juin, on s’est demandé quoi faire le 25 septembre. À ce moment, on ne savait pas si l’école allait recommencer. Nous étions certains qu’on ne pouvait pas célébrer comme d’habitude, du fait des règles de distanciation sociale, mais on s’est dit de célébrer ensemble en même temps, et mieux connaître toutes nos petites régions.

Ça nous prend des choses pour les plus petits et les ados. Il y aura donc 400 programmations un peu partout, à Saint-Eugène, Nakina, Red Lake… Ça sera l’occasion idéale de mettre tous ces points-là à l’honneur, et de ne pas parler seulement du grand triangle de Sudbury, Toronto, et Ottawa.

Et donc, quels seront ces spectacles ?

À partir de ce lundi, on lance de nouvelles ressources en ligne, pour découvrir Amandine et Rosalie, qui sont en fait jouées par Karine Ricard et Nathalie Nadon. Le but est de faire découvrir aux plus jeunes ce qu’est être franco-ontarien.

Ensuite, avec ma conjointe Geneviève Ethier, on a créé un projet de 12 émissions jeunesse pour montrer l’esprit et la fierté identitaires. Ces 12 émissions, intitulées « Capsules hystériques » de L’écho, sont sur la force des régions de l’Ontario français. Chacune dure une quinzaine de minutes. On les a tournées cet été, tout en respectant la distanciation sociale. Chaque émission correspond à une personnalité franco-ontarienne inspirante, et aussi un coup de cœur régional.

Il y aura aussi des capsules de FLIP, avec des animations et des entrevues avec des personnalités franco-ontariennes connues, un concert virtuel le 24 septembre, à La Cité, du groupe Les Rats d’Swompe, et bien sûr l’émission virtuelle du grand lever du drapeau franco-ontarien, le 25 septembre, à 11h, avec Céleste Lévis, Damien Robitaille, Julie Kim, Le R Premier, Mélissa Ouimet et Yao, sous la direction artistique de Brian St-Pierre !

Justement, le 25 septembre cette année, en plus de la pandémie, est particulier, ça sera le 10e anniversaire de cette fête du drapeau franco-ontarien. Dix ans, c’est pas pire, non ?

(Hésitation). Ça tombe pile, car on va annoncer le drapeau comme emblème officiel de la province. C’est une belle reconnaissance. Ça fait 400 ans qu’il y a des francophones en Ontario ! On a été accueilli, sauvé, par les Premières Nations, et maintenant on reconnaît le caractère francophone. La motivation de célébration est là ! Il faut se rappeler que c’est en 2018 que le gouvernement actuel de Doug Ford nous a rendu le grand service de nous mobiliser ! De plus, mon grand coup de cœur, c’est le plaisir de partager avec tout le monde.

Votre père Yves qui était un francophone très engagé est décédé en septembre 2019. Aurait-il été heureux de voir tous ces spectacles ?

Oui, bien sûr ! Je suis un pur produit de la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO). J’ai grandi dans un milieu francophone, mais mon implication, c’est grâce à mon père. La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre, même si la FESFO m’a donné la philosophie du par et pour les jeunes.

Vous qui êtes d’une famille très engagée, voyez-vous des leaders émerger aujourd’hui ?

C’est difficile à parler de la relève, en l’associant seulement à un âge. Par exemple, durant la préparation des différents spectacles, j’ai travaillé avec William Burton [fondateur du mouvement Le Réveil] que je considère comme un génie. C’est un leader qui n’est pas de la relève, et avec ses 22 ans, il a sauvé des événements artistiques au printemps. On a fait 13 émissions au printemps avec différents artistes pour les aider à diffuser leurs concerts en ligne !

Comment explique-t-on cet engagement chez les Saint-Denis ?

On est vraiment plusieurs générations. Ma grand-mère Thérèse, la mère de mon père, avait confronté des inspecteurs, au temps du Règlement XVII, dans une école à Saint-Eugène. Dans les années 20, elle avait pratiqué des élèves à passer par la fenêtre, et a soufflé les pneus des inspecteurs qui passaient pour vérifier que c’était bien l’anglais qui était enseigné. Quand les inspecteurs arrivaient, les élèves sortaient les manuels en anglais. Ma grand-mère était une battante. Elle avait une passion : l’enseignement, et elle aimait les élèves.

Mon père était, comme vous le savez, un ancien président de l’ACFO locale. Mais il aimait beaucoup les arts. Il était poète et écrivain. Il était aussi enseignant de français et de théâtre à Plantagenet. Moi, sans être enseignant, j’anime notre culture !

Félix Saint-Denis en compagnie de ses parents et ses deux fils, le 1er décembre 2018 lors des manifestations contre les coupes de Doug Ford. Gracieuseté

Et vos enfants, leur transmettez-vous la même flamme ?

Oui ! Ma fille Marie-Ève qui a 28 ans, est enseignante de théâtre dans une des écoles les plus multiculturelles. Mon autre fille, Anik, qui a 31 ans, est régisseuse. Elle a fait beaucoup de tournées avec moi. Avec mon actuelle compagne Geneviève, j’ai deux petits garçons que j’ai appelés Olivier, en hommage à Olivier Le Jeune, le premier noir de la colonie de la Nouvelle-France. Mon autre fils a été nommé Étienne, en hommage à Étienne Brûlé.

La question est délicate, mais comment va le moral après les décès de votre père, puis de votre frère Thierry, dans une noyade à Casselman, en avril dernier ?

J’ai vécu une année de montagnes russes. Mais mon père, peu avant son décès, avait eu le couronnement de sa vie, le 24 juin 2019. Une délégation franco-ontarienne avait eu la chance d’ouvrir le défilé de la Fête nationale du Québec à Montréal. Mon père avait travaillé pendant 40 ans à tisser des liens entre le Québec et l’Ontario. Il n’aurait jamais pensé à ça auparavant.

Je me suis marié avec ma compagne l’été dernier, puis je suis devenu grand-papa au printemps l’an dernier.

Félix Sant-Denis en compagnie de sa famille, avec son frère Thierry (au milieu). Gracieuseté

Mon frère, c’est un accident terrible, en plein milieu du confinement. Il était porté disparu, alors que l’état d’urgence était décrété. On ne pouvait pas avoir l’aide des pompiers. J’ai dû faire appel à des amis. On a passé cinq jours à le chercher ! C’était vraiment intense. Ce mois d’avril a été à la fois le pire mois de ma vie, mais avec un élan de solidarité. On partage des valeurs dans ces événements significatifs.

Comment s’est matérialisé cet élan considérable de solidarité ?

L’avis de recherche de mon frère avait été partagé 600 fois ! Du monde le cherchait même à Hearst. Ça faisait chaud à cœur. L’Ontario français, c’est ma famille. Je suis de l’Est ontarien, mais aussi du Nord ou du Sud de la province.

Quand mon frère était porté disparu, des inconnus m’ont offert des bateaux, des drones pour le retrouver. Ça donne beaucoup de force, pour moi et Geneviève, et c’est une façon de s’accrocher à une belle énergie, et de redonner à cette communauté.

Je me souviens aussi que Marc Keelan-Bishop avait fait une belle illustration de la caresse franco-ontarienne pour ma famille et moi, cela m’avait touché !

L’illustration de Marc Keelan-Bishop dont parle Félix Saint-Denis. Gracieuseté

Vous êtes animateur culturel depuis plus de 30 ans. N’êtes-vous pas lassé avec le temps ?

Les motivations sont diverses. Je suis chanceux. Au moins, une fois par semaine, j’ai le plaisir de recevoir un compliment qu’aimerait recevoir une personne normale une fois dans sa vie. On touche des vies avec l’animation culturelle. Avec l’Écho d’un peuple, on avait quatre générations humaines réunies sur les spectacles !

J’ai toujours eu le don de motiver une foule, mettre les autres en scène, leur donner de la confiance, faire du coaching en studio. Quand je vois qu’on peut amener des jeunes et moins jeunes, à sortir de la coquille, à avoir un sentiment de bien-être, cela me motive !

Ce vivre-ensemble va d’ailleurs me manquer cette semaine (ému). Ça fait partie de mes habitudes de donner des tapes dans le dos à tout le monde !

Parlons de l’Écho d’un peuple, le spectacle retraçant les 400 ans de culture française en Amérique du Nord et en Ontario. Peut-on espérer un retour au méga-spectacle, mis entre parenthèses depuis 2008 ? On se souvient même qu’une consultation pour l’éventuelle relance avait été lancée.

Disons que les résultats de la consultation ne nous aident pas. Tout le monde est favorable, mais c’est difficile pour relancer le grand spectacle, bien que l’on continue les spectacles régionaux. L’environnement financier n’est pas là. Il y a des programmations, comme le festival de musique La Nuit sur l’étang, qui vont recevoir des fonds spéciaux chaque année. Or, comme nous sommes un méga-spectacle, nous ne pouvons pas prétendre recevoir un financement spécial.

L’Écho d’un peuple a été le projet qui a brisé la glace à Prescott et Russell. Ils sont venus, ensuite, chercher Sylvain Charlebois pour créer le département du tourisme à Prescott Russell [Tourisme Prescott-Russell].

Par contre, on a appris à faire, et l’on s’est diversifié avec les spectacles en région ! On a même été jusqu’au Nunavut. On est rendu à plus de 350 000 spectateurs au total, et 33 000 comédiens différents qui ont joué dans l’Écho d’un peuple !

Est-ce qu’avec la pandémie, on parle néanmoins de pertes ?

Non, car le ministère de l’Éducation a été un champion. On s’entend que la programmation Ensemble plus que jamais est une programmation pour les écoles. On oublie de remercier les fonctionnaires, des femmes et des hommes qui ont à cœur notre culture et sont capables dans les différents ministères de trouver rapidement des alternatives. »


LES DATES-CLÉS DE FÉLIX DE SAINT-DENIS :

1966 : Naissance à Hull

1982 : Première participation aux activités de la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO)

1987 : Embauché à la FESFO comme agent de développement

1999 : Édite avec son père Yves et Christian Quesnel Nous ! : 101 faits historiques de l’Ontario français 

2004 : Première du méga-spectacle l’écho d’un peuple

2015 : Reconstitution du débarquement de Samuel de Champlain au pays des Hurons-Wendat, dans le cadre des 400 ans de l’arrivée de Champlain.

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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