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Elizabeth Allard, en première ligne pour les aînés francophones

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

ORLÉANS – À 78 ans, Elizabeth Allard s’attendait à une retraite plus tranquille. Voilà la présidente de la Fédération des aînées et aînés francophones du Canada (FAAFC) en première ligne sur le dossier des foyers de soins de longue durée. Alors que la liste de décès s’allonge parmi les résidents, cette Franco-Ontarienne enchaîne les réunions et les discussions pour éviter le pire… et faire valoir la parole d’une population oubliée.

« Pour commencer, et c’est la même question que nous posons à tous nos invités chaque samedi pour la Rencontre ONFR+, comment se passe le confinement ?

Pas si pire. On est chanceux, car mon mari et moi avons notre demeure à Orléans. On est bien chez soi. On peut aller chercher notre épicerie, aller à la pharmacie acheter nos prescriptions. On obéit aux consignes. On s’occupe.

On a toutefois moins de bénéfices qu’avant. On doit faire le ménage. On s’investit encore plus pour faire à manger. On fait des petits plats plus élaborés, on mange plus santé. C’est bien. Mon mari travaille sur la généalogie, c’est son passe-temps. Mais comme moi, la société lui manque un peu.

Qu’est-ce qui est le plus difficile selon vous dans le confinement ?

Ça dépend où vous demeurez. Si vous êtes encabané, c’est cette espèce de tranquillité excessive instaurée qui inquiète. Vous allez même faire un tour de voiture, c’est mort. On sent alors qu’il y a quelque chose de pas correct qui se passe.

Comment voyez-vous cette crise du coronavirus en tant que présidente de la FAAFC ?

C’est toujours un imprévu. Quand j’étais jeune, mes grandes tantes me parlaient de la grippe espagnole. Aujourd’hui, on se retrouve dans le même cas, bien qu’on ait la technologie. On va devoir tirer des leçons de cette crise. On avait pris pour acquis tout le bon fonctionnement. On se retrouve aujourd’hui avec la réalité des choses qui ne fonctionnent pas. Le gouvernement et les organismes n’étaient pas prêts.

Les chiffres font froid dans le dos, plus de 700 aînés décédés de la COVID-19 dans les foyers de soins de longue durée en Ontario, avec des chiffres parfois terribles pour les institutions francophones, Pinecrest dans l’Est ontarien, six morts, 23 au Centre de soins de longue durée Montfort, comment réagissez-vous devant ces données tragiques ?

C’est triste (émue). Les personnes aînées sont vulnérables, mais depuis le début de la crise, ça a l’air qu’on était des gros méchants. On se fait regarder de travers, je veux dire ceux qui ont les cheveux blancs, car on pourrait être plus susceptible d’attraper le virus ! Surtout au début de la crise, on était devenu des gens qu’on ne voulait pas voir sur les bords de rue. Dans les maisons et les résidences normales, c’est difficile. Mais dans les foyers, les gens meurent tout seuls.

Le foyer de soins de longue durée Pinecrest à Plantagenet. Gracieuseté.

Pouvait-on anticiper tout cela ?

Définitivement oui ! Ça fait des années qu’il y a des problèmes dans les résidences pour aînés. Il y a eu des inspections, mais ça n’a pas l’air qu’il y ait eu de suivis. Aujourd’hui, la bête noire est sortie du placard. On se retrouve avec ce qui existait déjà : un manque de ressources, de financement, de formation pour les employés qui ne sont pas assez bien payés. Pourquoi ne pas s’être équipé et structuré en fonction de ce qu’il arrive quelque chose ? On semble vraiment ne pas avoir appris de l’histoire !

Qu’entendez-vous par mieux équipé et mieux structuré ?

On a sonné l’alarme à beaucoup de moments, et ce n’était pas suivi. Les fonctionnaires du gouvernement en Ontario se renvoient la balle entre le ministère des Services aux aînés et de l’Accessibilité et le ministère de la Santé. Il faudrait que le premier ministre, Doug Ford, amène le ministre des aînés avec lui aux conférences de presse. Au Québec, la ministre responsable des aînés [Marguerite Blais] est présente !

L’absence de lits dans les foyers de soins de longue durée a-t-elle aussi joué un rôle ?

Ça fait partie de la solution, oui. Mais la gouvernance de ces maisons-là, il va falloir que le gouvernement soit vraiment réaliste, et qu’il comprenne qu’il y a un manque de supervision, et de structures adéquates. Il y a aussi les résidences du côté privé, mais ça, c’est une business qui devient aberrante ! Les prix qu’elles chargent sont dispendieux, et il y a peu de services, sans oublier le manque de considération !

On parle aussi du vieillissement de la population qui donne davantage d’importance à cet enjeu…

Définitivement ! Les aînés sommes en plus grand nombre que les ados ! Il va falloir que le gouvernement et les autorités se démêlent dans tout ça et disent qu’il faut finir de vivre et mourir avec une dignité. Ces maisons, ce n’est pas une question de garrocher les aînés là-dedans, mais une question de continuité !

Quelle place occupe la question linguistique pour ces aînés déjà confrontés au manque de ressources de leurs résidences ?

Souvent, les services ne sont pas disponibles, ou très restreints, et il n’y a pas assez de lits. Le ratio de lits entre les francophones et anglophones est loin d’être adéquat. À Toronto, c’est terrible ! En situation de maladie ou de vieillesse, votre langue seconde ne vaut pas grand-chose. On veut être traité dans notre langue. Beaucoup de gens nous disent que leurs parents sont soignés, mais n’ont pas le service en français !

Beaucoup d’aînés ne vivent pas en résidences cependant, et sont contraints de ne pas voir leurs enfants et petits-enfants, est-ce un problème sous-estimé selon vous ?

Je vois ça d’une façon plus large que l’épidémie. Dieu merci, on a la technologie, mais il y en a tout de même qui sont bien moins équipés. Ça reste un problème. Psychologiquement, on a tout de sorte d’affaires. C’est la raison pour laquelle je pense que les activités intergénérationnelles sur le long terme pourraient aider, car, comme aînés, on se sent un peu inutile présentement. Ça serait bon pour le moral des aînés, mais aussi pour les enfants. C’est bon de parler à quelqu’un d’autre sans trop le connaître et échanger nos idées, à propos de ce qui nous arrive.

Vous avez été présidente de la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario (FARFO) de 2013 à 2017, puis maintenant vous êtes à la tête de la FAAFC. Quel rôle peuvent jouer ces organismes ?

Nous, à la FAAFC, on fait des soumissions, on demande des argents et on les redistribue dans chaque représentation provinciale. Les provinces ont chacune des différences, et elles ont elles-mêmes des avenues et choix possibles pour le financement.

Nous pouvons aussi donner l’impulsion pour des programmes comme par exemple Connectaîné pour lequel nous avons obtenu du financement avant la pandémie. Grâce à ce programme, les aînés isolés vont pouvoir se brancher aux rencontres en ligne, et ainsi avoir de l’information et des conseils.

Elizabeth Allard dans le cadre de ses fonctions de présidente de la FAAFC. Source : Facebook FAAFC

Pourquoi avoir choisi de défendre les aînés ?

J’avais 61 ans quand j’ai pris ma retraite en tant qu’employée au gouvernement fédéral. À un moment donné, je me suis rendue dans un magasin, et j’ai eu 10 % d’escompte parce que j’étais une aînée. Je suis rentrée à la maison en me disant, qu’est-ce que je fais avec ça ?

Je voulais lutter contre l’âgisme et moderniser la société à l’aspect du vieillissement. J’ai commencé à faire partie de la FAFO. On m’a demandé de réécrire les règlements. Le cerveau sert à la société, même si on a une marchette. On est une génération qui sommes passés à travers beaucoup de choses. On a vécu des situations qui nous donnent supposément des leçons. Vieillir est un art, même si on dit que la jeunesse est un cadeau.

Diriez-vous que les aînés, incluant vous, sont plus résilients avec l’âge ?

Oui ! Entre amis, on se parle, et on se rappelle des épidémies que nous avons vécues jeunes et de ce que nos parents nous racontaient. On est rendu à ce stade-ci…

Rappelons quand même votre parcours au gouvernement, où vous étiez notamment, en fin de carrière, directrice des Langues officielles pour le ministère de la Défense nationale et des Forces canadiennes. Il y avait déjà donc un engagement dans la cause francophone avant votre retraite…

Oui, mais je ne pouvais pas m’impliquer dans les organismes de la francophonie. Il fallait que je sois loyal envers mon employeur. Mon engagement était professionnel avec l’importance des deux langues au pays, mon rôle à défendre, et puis oui c’était vraiment un programme qui devait être suivi et demeurer. Aujourd’hui, je constate l’importance de moderniser la Loi sur les langues officielles du Canada.

Voyez-vous des progrès pour les francophones en milieu minoritaire au Canada ?

Maintenant, on peut faire une plainte, et revendiquer plus facilement, mais là où le bât blesse, ce sont les oublis ! Malheureusement, après tant d’années, on n’est pas encore rapide ! L’exemple récent de l’étiquetage unilingue pour les produits désinfectants et nettoyants, c’est juste aberrant !

Les communications sont-elles assez bilingues en Ontario durant cette crise ?

Non ! On fait pitié en Ontario ! Au Québec les communications sont mieux ! Il a fallu chialer pas mal en Ontario pour donner de la traduction. Personne de francophone ne se présente aux points de presse. La ministre aux Affaires francophones, Caroline Mulroney, je le regrette, est absente et déconnectée !

On dit la commissaire aux services en français, Kelly Burke, très effacée durant cette crise, et Raymond Théberge, le commissaire aux langues officielles, plutôt discret, quel est votre avis ?

(Hésite). Ils pourraient être plus présents. Mme Burke ne l’est pas, c’est dommage. M. Théberge a fait une coupe de sorties, mais il devrait être plus présent et s’assurer que toutes les provinces fassent des efforts !

Est-ce que c’est la pire crise de votre vivant que les aînés ont à vivre ?

Ces dernières années en tout cas, oui ! Avant, on avait eu le Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Malgré les technologies, on est chanceux, on ne manque pas d’argent, mais c’est une situation très difficile. »


LES DATES-CLÉS D’ELIZABETH ALLARD :

1942 : Naissance à Ottawa

1961 : S’enrôle dans la Milice des Forces canadiennes et reçoit sa commission d’Officier

2001 : Directrice des langues officielles pour le ministère de la Défense nationale et des Forces canadiennes, poste qu’elle occupe jusqu’à sa retraite en 2003.

2012 : Médaille du Jubilé de diamant de la reine Elizabeth Il

2013 : Élue présidente de la Fédération des aînés et retraités francophones de l’Ontario (FAFO), laquelle deviendra au cours de son mandat la FARFO.

2017 : Devient la présidente de la Fédération des aînées et aînés francophones du Canada (FAAFC)

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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