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Explosions à Beyrouth : les Libanais de l’Ontario effondrés

Temps de lecture : 4 minutes

Deux puissantes déflagrations ont réduit en cendres, ce mardi, le port et une partie du centre-ville de Beyrouth, au Liban, faisant plus de 100 morts et plus de 4 000 blessés, selon le bilan provisoire de la Croix-Rouge. Cette énième tragédie au pays du Cèdre a ébranlé la diaspora en Ontario, où vivent près de 60 000 Libanais. ONFR+ a rencontré ces francophones qui, entre tristesse et espoir, décrivent un avenir incertain dans une région déjà frappée par une triple crise : économique, géopolitique et sanitaire.

Lizbeth Ayoub est dévastée. « Toute ma famille en dehors de mes parents est au Liban. J’ai pu joindre mes proches. Ils vont bien, mais je suis inquiète pour eux. J’ai de la famille dans l’immeuble qui est complètement parti dans l’explosion. Par chance, ils n’étaient pas à la maison. »

Cette étudiante en neurosciences à Toronto cherche encore des réponses à ses questions.

Si la cause de la catastrophe fait encore l’objet d’une enquête, plusieurs sources gouvernementales écartent la thèse d’un attentat. Une cargaison de 2 700 tonnes de nitrate d’ammonium – une substance chimique hautement toxique – stockée négligemment dans la zone portuaire pourrait expliquer le drame.

Jessica Neaime, étudiante en Sciences politiques à Toronto. Gracieuseté

« C’est désastreux », réagit Jessica Neaime qui étudie les sciences politiques à Toronto. « Ma première réaction a été d’appeler mon papa qui travaille à l’université de Beyrouth, juste à côté du port. Il était choqué. Des murs autour de lui étaient par terre. On s’est posé des questions, car on ne savait pas si c’était une attaque », dit-elle, encore marquée par les bombardements israéliens de 2006.

Quelle que soit la raison exacte des explosions, ce drame a en effet subitement rappelé aux Libanais de l’Ontario que le pays de leurs racines est en perpétuel sursis dans un Moyen-Orient en ébullition.

En proie à une grave crise économique et une instabilité politique chronique, le Liban connaît, depuis octobre, des manifestations populaires anti-corruption qui n’ont débouché sur aucun changement majeur.

Le poumon économique du pays parti en fumée

« C’est une mauvaise nouvelle, car le port était le poumon économique du Liban », regrette Amir Abdul Reda, lui aussi installé à Toronto. Or le pays s’est massivement endetté depuis 30 ans, pour se reconstruire au sortir de la guerre civile de 1975-1990.

Selon lui, cet accident vient ajouter un problème de plus dont le pays se serait bien passé.

« Le Liban est sur une zone de faille entre l’Iran et l’Arabie saoudite, mais aussi entre Israël et les groupes armés comme le Hezbollah. Ça amène souvent des tensions, notamment avec les États-Unis qui ont récemment imposé des sanctions économiques contre les banques libanaises. »

Le Torontois Amir Abdul Reda. Gracieuseté

Amir Abdul Reda décrit un cercle vicieux sur fonds de crise monétaire qui puise son origine dans une mal-gérance des fonds publics.

« Après les tensions régionales, la crise économique et la pandémie, l’explosion du port est une quatrième couche qui inquiète tous les Libanais, qu’ils soient au pays ou à l’extérieur. »

« Ce qui se passe en ce moment, c’est du jamais vu », abonde Lizbeth Ayoub. « La crise économique touche tout le monde et, en plus de ça, il y a la pandémie. Avec ces explosions, c’est une accumulation d’inquiétudes », dit celle qui s’est réfugiée au Canada en 1990.

« Transformer les souffrances en quelque chose de positif »

« Depuis neuf mois, on vit dans une situation difficile », confie Jessica Neaime à propos des manifestations pour le changement, appelées communément la Révolution d’octobre.

« On avait tous beaucoup d’espoir au début, mais les partis traditionnels ont divisé le mouvement », dit-elle. « Le Liban traverse une phase qui va sûrement durer des années, mais je me dis qu’il faut peut-être une grosse crise pour changer le système. Je reste optimiste et j’espère qu’on va transformer ces souffrances en quelque chose de positif pour l’avenir. »

« Il n’y a pas eu d’alternative concrète aux dirigeants locaux », regrette d’un même souffle Amir Abdul Reda, avançant que les opinions progressistes et libérales n’ont pas trouvé d’écho au sein du peuple. « Un proverbe dit qu’on ne donne pas la tâche de reconstruction à l’équipe de démolition », résume-t-il.

« Les deux camps, qui reflètent les pro et les anti-Syrie, ne sont jamais arrivés à s’entendre, se préoccupant plus de leurs intérêts internationaux que du peuple. Ils ont fait du Liban un terrain de guerre. »

Lizbeth Ayoub, étudiante en neurosciences à Toronto. Gracieuseté

« La seule chose qu’on peut faire, c’est garder la communication avec la famille restée là-bas et apporter notre soutien moral », glisse Lizbeth Ayoub.

Pour elle, l’avenir du pays passe par les « leaders qui sont forts, qui s’inquiètent pour leur peuple et donnent l’opportunité aux jeunes d’arranger l’économie ».

« Il y a des gens qui ne peuvent pas manger en ce moment. On doit changer ça », croit-elle, saluant des manifestations pacifiques. « On est des gens de paix. On veut résoudre les problèmes avec diplomatie, sans retomber dans la guerre. Tout le monde rêve de retourner au Liban, mais c’est impossible. Mon avenir est ici. Le Canada m’a tout donné : l’éducation, la paix, la sécurité. »

Tant que les tensions régionales perdureront, le Liban ne pourra pas se relever, estime Amir Abdul Reda qui redoute une crise humanitaire.

« Le Fonds monétaire international (FMI) ne fera pas de geste tant qu’il n’y aura pas de vraie volonté de réforme. On doit changer les choses de l’intérieur du pays. »

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