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Folie immobilière à Toronto : pas de places pour des femmes violentées

Temps de lecture : 4 minutes

TORONTO – La crise du logement à Toronto a un effet domino sur les refuges pour femmes victimes de violence. Depuis trois mois, la Maison d’hébergement francophone de Toronto doit refuser toutes les nouvelles demandes, car ses résidentes prêtes à partir sont incapables de se trouver un autre logis.

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

« Au cours des trois derniers mois, nous n’avons pas eu de départs. Les femmes prêtes à quitter notre maison ont des revenus limités. Il n’y a pas de logements à Toronto à un prix acceptable. Elles restent donc plus longtemps chez nous, nous empêchant d’en accueillir d’autres », confie Jeanne-Françoise Mouè, directrice de la Maison d’hébergement pour femmes francophones de Toronto.

Le prix moyen d’un logement avec une chambre à coucher à Toronto avoisine maintenant les 2 100 $ par mois. Et bien souvent, une preuve d’emploi est exigée par les propriétaires d’appartements. Dans le contexte actuel, plusieurs femmes qui séjournent à la maison d’hébergement sont incapables de se replacer dans le marché immobilier torontois et doivent demeurer au refuge n’ayant nulle part où aller.

Jeanne-Françoise Mouè, directrice de la Maison d’hébergement pour femmes francophones de Toronto. Crédit image : Archives #ONfr

Conséquence : le personnel de la Maison doit refuser les nouvelles arrivées, malgré les récits dramatiques des femmes au bout du fil. « Les intervenants doivent dire non à des femmes qui appellent en disant qu’elles sont dehors et que leur sécurité est compromise. On ne peut pas les accueillir. Et ce sont des demandes que nous avons au quotidien. C’est très difficile », affirme Mme Mouè.

Normalement, ces femmes francophones en détresse devraient être référées à des maisons anglophones, affirme-t-elle. Mais les treize autres refuges pour femmes victimes de violence débordent, aussi, révèle Mme Mouè. Les femmes qui ont impérativement besoin d’un lieu sécuritaire atterrissent parfois dans des refuges d’urgence, qui ne sont pas aptes à transiger avec des femmes violentées. Résignées, certaines femmes décident aussi de demeurer dans leur milieu de vie violent, affirme Jeanne-Françoise Mouè.

Une deuxième maison francophone nécessaire

La maison d’hébergement francophone reçoit du financement pour 20 lits. Mais les 20 femmes qui séjournent à la Maison sont bien souvent accompagnées par leurs enfants, ce qui fait parfois grimper le nombre de pensionnaires à près d’une quarantaine. Des lits de camp sont installés dans les chambres pour les enfants.

L’organisme provincial Action ontarienne contre la violence faite aux femmes est conscient de la problématique. Il tente de sensibiliser les élus à la situation depuis un bon moment.

« Les maisons d’hébergement avaient été créées pour de l’hébergement d’urgence de moins de trois mois. Actuellement, la fréquentation est d’en moyenne six mois. Elles sont en surcapacité, en raison du manque de logements abordables. Et si la situation est plus critique à Toronto, ça touche aussi à peu près toute la province », affirme la directrice de l’organisme Maïra Martin.

Maïra Martin est la directrice générale de l’Action ontarienne contre la violence faite aux femmes. Crédit photo : gracieuseté, Pratiquo

Elle se réjouit au moins que le gouvernement Ford ait maintenu une annonce d’augmentation des budgets faite par les libéraux, il y a un an. Contrairement aux centres d’aide aux femmes victimes de violence sexuelle, les CALACS, les centres d’hébergement ont pu profiter d’une légère augmentation de leur budget. « Une augmentation de 3 % qui permet de payer pour la hausse des prix de la nourriture, de l’entretien… mais ça ne règle pas le problème du manque de lits », ajoute-t-elle.

Avec l’arrivée d’un nouveau gouvernement, elle craint devoir recommencer tout le travail de sensibilisation fait auprès du gouvernement libéral pendant des années.  « On avait une stratégie, on entrevoyait une augmentation dans l’offre de services. J’ai l’impression qu’on repart à zéro », lance Mme Martin.

Depuis plusieurs années, la directrice de la Maison d’hébergement de Toronto exige des gouvernements qui se succèdent qu’une seconde maison francophone voit le jour dans le Grand Toronto. Rien ne bouge et les décisions fiscales du gouvernement Ford ne laissent rien présager de bon, croit Jeanne Françoise Mouè.

« Avec le message que nous avons du gouvernement, je ne pense pas qu’on va lancer de nouvelles initiatives. Ils veulent couper les dépenses. », lance-t-elle. Et le conflit à peine voilé entre le gouvernement Ford et son homologue fédéral ne vient pas aider les choses. « Le gouvernement fédéral pourrait financer la construction d’une nouvelle maison. Mais si le fédéral finance l’infrastructure, ce qui serait possible, la province doit quand même financer le fonctionnement. Et ça ne semble pas une possibilité », observe-t-elle.

#ONfr a invité le ministère des Services à l’enfance et des services sociaux et communautaires à réagir à ces besoins pressants d’organismes qui aident les femmes ontariennes en détresse. Au moment de mettre sous presse, le ministère n’avait pas été en mesure de fournir des réponses à nos questions.


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