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Heather Morrison, combattre la COVID-19 en français à Charlottetown

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

CHARLOTTETOWN – Dans l’Ontario français, le nom d’Heather Morisson n’est guère connu. L’histoire est différente du côté des Acadiens de Charlottetown, à l’Île-du-Prince-Édouard. La médecin hygiéniste en chef de la province insulaire a acquis une notoriété nouvelle avec la crise sanitaire sans précédent. Ses conférences bilingues très remarquées lui ont permis d’être selectionnée sur la liste des dix francophones les plus influents en contexte minoritaire, publiée début janvier. Entrevue en français avec la principale combattante contre la COVID-19 à l’Île-du-Prince-Édouard.

« Le 4 janvier, Francopresse a dévoilé la liste des dix francophones les plus influents en contexte minoritaire. Quelle fut votre première réaction en vous voyant sur la liste ?

J’étais très surprise que j’étais connue comme ça, et fière d’avoir fait les efforts pour répondre à autant de questions en français pendant toutes ces années.

Mon mari est francophone, et lui aussi était surpris de me voir sur la liste. Je remercie les médias francophones pour leurs excellentes questions tout au long de l’année dernière. Grâce à leurs questions, ils m’ont aidé.

Vous êtes donc mariée à un francophone, ce qui expliquerait votre attrait pour le français.

Chez moi, j’entends le français en permanence. Mon mari parle seulement français aux enfants, alors c’est important pour notre famille, et pour mes enfants. Les enfants vont à l’école de langue française, et mes filles sont allées en immersion après qu’elles aient eu 12 ans… Aussi, il y a toujours les résidents et résidentes à l’île qui parlent français. Je remarque qu’immédiatement, ça créer un lien quand je leur parle en français.

Comment avez-vous appris votre français ? On se doute que n’est pas courant dans une province qui compte un peu moins de 5 000 francophones pour plus de 140 000 résidents.

Ma mère était l’une des fondatrices de Canadian Parents for French. J’ai fait aussi l’école d’immersion. Mais après l’école, je n’ai pas beaucoup parlé avant de rencontrer mon mari.

Pourquoi selon vous est-ce important de maîtriser les deux langues officielles ?

J’habite dans un pays avec les deux langues officielles. Je considère que pour les documents, l’information sur internet, c’est important que ce soit traduit en français. Au Bureau du médecin hygénieste en chef de l’Île-du-Prince-Édouard, je m’assure toujours qu’on ait eu la chance de traduire les documents en français.

Sur l’île, il y a une communauté dans la région Évangéline et beaucoup de francophones y travaillent. J’essaye de mon mieux de parler en français avec ce groupe de personnes.

Est-ce difficile de mettre en place une traduction en français ?

Je pense en tout cas que c’est important, mais je reconnais que c’est plus difficile pour mes collègues, mais je considère qu’il y a des francophones qui habitent partout. Si je pouvais parler plus de langues, je le ferais. Je sais que le docteur Horacio Arruda [directeur national de santé publique Québec] parle bien les deux langues officielles. Depuis le début, j’essaye vraiment de donner des réponses dans les deux langues et que mes communiqués soient le plus bilingues possible.

Parlez-vous en français parfois avec vos collègues du Bureau de santé ?

(Hésitation). Je ne leur parle pas en français, non malheureusement, la plupart ne sont pas capables de le maîtriser.

Heather Morrison lors d’une conférence de presse mardi 26 janvier. Capture écran You Tube

Vous êtes née à Ottawa, mais avez déménagé à l’Île-du-Prince-Édouard quand vous étiez encore en bas âge pour finalemement faire votre carrière dans cette province. N’avez-vous jamais pensé à déménager ?

En fait, je suis partie faire mes études en Angleterre, puis à Halifax, et à Toronto. Je n’avais jamais pensé que j’aurais un poste sur l’île. Quand j’ai eu la chance de travailler ici, j’ai compris que je pouvais prendre soin d’une communauté que j’aime et que j’apprécie. Je me considère comme chanceuse.

Parlons des chiffres de la pandémie à l’Île-du-Prince-Édouard. Depuis le début de la pandémie, on parle de « seulement » 111 cas, pour aucune hospitalisation et aucun décès. Comment explique-t-on ces résultats somme toute encourageants en comparaison des autres provinces ?

Les insulaires ont très bien fait, et ont bien suivi les mesures de santé publique. Nous avons mis en place des mesures aux frontières de l’île, ce qui a beaucoup aidé à maîtriser le nombre de cas.

Aussi, le fait qu’on soit une île fait que les frontières sont plus faciles à contrôler. Nous avons par exemple le traversier qui va en Nouvelle-Écosse, et aux îles de la Madeleine, le pont de la Confédération sans oublier l’Aéroport de Charlottetown. On permet seulement aux insulaires de rentrer, avec des points de contrôle.

Diriez-vous que votre vie a été modifiée en raison de la pandémie de COVID-19 ?

Disons que je dois m’occuper avec beaucoup d’attention chaque jour de la COVID-19, avec des réunions opérationnelles, où l’on examine les cas, les éclosions, les aspects d’intervention. Mais j’ai une équipe excellente. J’ai beaucoup de séances d’information avec le premier ministre, Dennis King, et je parle même souvent avec mes collègues médecins hygiéniste de l’ensemble du pays. D’ailleurs, je parle au moins trois fois par semaine avec le docteur Horacio Arruda au Québec. Nous parlons en anglais, mais aussi en français. Normalement, avant la COVID-19, on parlait juste une fois par mois.

Je travaille plus fort maintenant, et j’ai moins de temps chez-moi avec la famille. C’est assez difficile, mais ils savent la raison pour laquelle je travaille fort.

Vous êtes entrée en fonction en 2007, et avez donc connu l’épidémie de grippe A (H1N1) de 2009. Quelle est la différence avec cette pandémie ?

Je pense que le nombre de personnes contaminées est plus grand cette fois. Par ailleurs, l’information est reliée tellement différemment qu’il y a dix ou 12 ans passés. C’était les personnes qui sont le plus âgées qui ont eu la plus grande mortalité avec la COVID-19. Oui, c’est beaucoup plus intense, avec un plus grand nombre. Évidemment en 2009, ce n’était pas autant de travail que maintenant, mais curieusement je ne me souviens pas de tout !

Quelle proportion de votre charge de travail à titre de médecin hygiéniste occupe aujourd’hui la COVID-19 ?

(Elle réfléchit). Parfois 100 % du temps, mais en moyenne je dirais que c’est 80 % de ma charge. D’habitude, mon travail se concentre sur la consommation de substances problématiques, comme l’alcool, les opioïdes, les problèmes de maladies chroniques comme les infections de la santé, la santé mentale aussi.

Est-ce une frustration aujourd’hui de pouvoir moins s’en occuper ?

Je sais qu’on est dans une pandémie globale, qu’il y a un besoin d’aide urgent, et que ça ne va pas durer pour toujours. Le vaccin, je sais, va prendre du temps, mais on a espoir que ça va retourner au temps où l’on pouvait prendre soin des autres.

Le Musée Acadien présent sur l’île. Archives ONFR+

Pour soigner les gens, cette situation géographique insulaire, est-ce selon vous un avantage ou un inconvénient ?

Un avantage, je pense ! On a des professionnels ici qui veulent aider à prendre soin des insulaires. Comme nous ne sommes pas en grand nombre, on peut plus facilement mesurer et s’assurer qu’on a de bons résultats. On a la confiance avec les tests et les laboratoires.

A contrario, quel est selon vous le principal défi qui se dessine ?

Le défi sera dans les prochains mois à faire vacciner la population, disons 80 % de la population contre la COVID-19. J’aimerais aussi avant de prendre ma retraite voir des personnes avec des maladies chroniques diminuer, mais on sait que ça n’arrivera pas si vite.

Pensez-vous que cette pandémie changera le monde à l’avenir ?

Bonne question ! Oui, le monde ne sera pas le même. On va voir des choses différentes, les gens vont penser plus à l’importance de la famille, d’être ensemble, mieux apprécier le contact avec les amis.

On va peut-être garder une manière de travailler qui n’est pas toujours dans les bureaux. Je ne sais pas par contre si on va garder les masques pour un bout de temps. »


LES DATES-CLÉS D’HEATHER MORRISON :

1969 : Naissance à Ottawa

1991 : Commence des études de santé publique à l’Université d’oxford en Angleterre

2002 : Devient médecin urgentiste à l’Hôpital Queen Elizabeth de Charlottetown

2007 : Nommée médecin hygiéniste en chef de l’Île-du-Prince-Édouard.

2020 : Voit son rôle prendre une importance particulière avec l’épidémie de COVID-19

2021 : Nommée par Francopresse parmi les dix personnes les plus influentes de la francophonie hors Québec

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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