Le ministre de la Francophonie canadienne et de la Langue française Jean-François Roberge estime avoir «trouvé une faille» dans le système d’immigration francophone hors Québec. Crédit image: THE CANADIAN PRESS/Graham Hughes
Politique

Des immigrants francophones contournent le système d’Ottawa avec des « pit stops » au Canada, selon Québec

Le ministre de la Francophonie canadienne et de la Langue française Jean-François Roberge estime avoir «trouvé une faille» dans le système d’immigration francophone hors Québec. Crédit image: THE CANADIAN PRESS/Graham Hughes

OTTAWA – Le fédéral décerne la résidence permanente à des immigrants francophones hors Québec alors que ceux-ci ne font que prétendre habiter à l’extérieur du Québec, « sans jamais quitter leur appartement montréalais » ou en faisant un simple passage éclair « pit stop » dans une autre province. C’est ce qu’affirme le ministre québécois Jean-François Roberge, qui se présente en « lanceur d’alerte » contre les « fichiers Excel merveilleux » présentés par Ottawa sur l’immigration francophone.

Chaque année depuis 2022, le nombre d’immigrants francophones s’installant hors du Québec a augmenté. Le fédéral a atteint ses cibles d’immigration francophone, oscillant entre 4,4 % et 8,9 % de nouveaux arrivants hors Québec durant les quatre dernières années.

Mais pour Jean-François Roberge l’atteinte de ces cibles présentées par Ottawa via « des fichiers Excel merveilleux » masque la réalité sur le terrain.

« Des gens viennent au Québec, prétendent habiter à l’extérieur du Québec, font un pit stop, mais sans jamais quitter le territoire québécois, et Ottawa se félicite d’avoir recruté des immigrants francophones au Manitoba, en Ontario ou au Nouveau-Brunswick alors que, dans les faits, ce n’est pas toujours le cas. Il y a quelque chose à faire », presse M. Roberge.

Jean-François Roberge est ministre de la Langue française et de la Francophonie canadienne à Québec pour le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ). Celui qui a aussi été ministre de l’Immigration au Québec de 2024 à 2026 soutient que des immigrants francophones obtiennent leur résidence permanente « sans jamais quitter leur appartement montréalais ».

« Je suis en quelque sorte un lanceur d’alerte dans cette situation-là, mais ce n’est pas le Québec qui perd là-dedans, c’est le reste de la francophonie canadienne. Donc, moi, je pense que ça prend des relayeurs pour corriger cette situation », lance le ministre en entrevue.

L’ancien ministre de l’Immigration au Québec a tenu ces propos lors de Mobilisation franco, un événement à Ottawa réunissant des centaines de personnes du Québec et de la francophonie canadienne. Il a ensuite répété la même chose en entrevue.

« Je crois qu’il y a une faille dans le programme fédéral d’immigration francophone hors Québec », relève-t-il.

Le ministre de la Francophonie canadienne et de la Langue française Jean-François Roberge lors du colloque Mobilisation franco le lundi 4 mai. Crédit image : Inès Rebei

Jean-François Roberge n’a pas donné de détails quant à l’ampleur du phénomène, que ce soit à grande ou à petite échelle. Nous avons sollicité son bureau afin de connaître les données ou les faits qui étayent ces affirmations et de savoir s’il pouvait chiffrer la situation. On nous a toutefois fait savoir qu’aucun autre commentaire ne serait émis.

« Je n’ai jamais vraiment entendu parler de ce phénomène », admet la chercheuse en immigration francophone et professeure à l’Université d’Ottawa, Luisa Veronis.

« Cela peut être des anecdotes, des témoignages administratifs, des impressions de terrain; donc ça peut arriver, c’est absolument plausible, mais on n’a pas vraiment de données pour vérifier », ajoute celle qui est titulaire d’une chaire de recherche sur l’immigration et les communautés franco-ontariennes.

« Je n’ai jamais constaté ça. Je n’ai jamais vu ça… Si ça arrive, ce serait de façon exceptionnelle », a indiqué Marc Miller, ancien ministre de l’Immigration au fédéral de 2023 à 2025.

Sous la direction de ce dernier, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a accru le nombre de nouveaux arrivants francophones au pays.

L’immigration francophone hors Québec dans les cinq dernières années

AnnéeEn nombreEn pourcentage
202529 6308,89 %
202430 5657,2 %
202319 6354,69 %
202216 3804,44 %
202169501,95 %

Marc Miller a noté, à cet égard, qu’il y a « beaucoup de gens qui parlent français et qui veulent quitter le Québec justement pour présenter une demande et devenir des résidents permanents ailleurs ».

« Mais je n’ai jamais vu une demande qui serait de nature frauduleuse ou qui induirait les gens en erreur », a indiqué l’actuel ministre de la Culture et des Langues officielles dans le gouvernement Carney.

Au moment d’écrire ces lignes, le bureau de la ministre de l’Immigration au fédéral Lena Diab n’avait pas répondu à nos questions.

Fermeture d’un programme d’immigration québécois

Dans son discours, Jean-François Roberge a appelé les acteurs de la francophonie canadienne à faire preuve de « franco-vigilance » et à « surveiller les politiciens, pour que l’on fasse ce que l’on dit ». Luisa Veronis soutient que le « pit stop » auquel fait allusion le ministre est possible, car une fois que les gens obtiennent la résidence permanente, ils sont libres de circuler au pays.

« Donc, peut-être que certains retournent au Québec, peut-être que certains ne quittent jamais Montréal, c’est fort possible… Mais pour en fait mesurer le phénomène, il faut des données », commente-t-elle.

En février, Radio-Canada a révélé qu’un nombre croissant d’immigrants temporaires quittaient le Québec pour d’autres provinces, ce nombre ayant quadruplé entre 2024 et 2025. Ces immigrants québécois passaient par le programme Entrée express, une voie d’accès à la résidence permanente pour les immigrants qualifiés où la maîtrise du français donne davantage de points.

Selon Luisa Veronis, si un tel phénomène survient comme l’avance M. Roberge, « c’est assez nouveau, c’est au cours de la dernière année ». Car cela contraste avec ce qui se vit sur le terrain dans les services d’accueil à l’extérieur du Québec qui sont dépassés par la demande, soulève la professeure.

La chercheuse en immigration francophone de l’Université d’Ottawa, Luisa Veronis. Gracieuseté

« Si vous demandez aux fournisseurs de services, ils voient les nouveaux arrivants, ils sont là, c’est concret. Maintenant, si quelques-uns retournent au Québec ou restent au Québec, je pense que c’est probablement une très faible minorité », avance-t-elle, soutenant que cela ne risque pas de nuire à la francophonie hors Québec en raison des forts taux de migration interprovinciale.

La chercheuse avance que l’annonce par le Québec de la fermeture du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) — un programme de résidence temporaire ouvrant la voie à la permanence — pourrait avoir incité certains immigrants à se tourner vers les programmes fédéraux.

« On ferme le PEQ, ces gens ne vont pas disparaître dans l’air. Ils doivent aller quelque part. Leur objectif est de rester », souligne Luisa Veronis.