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Jean-Rock Boutin, survivant et à la défense des aînés francophones

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

HAMILTON – Depuis 30 ans, Jean-Rock Boutin est porteur du VIH. Une condition de santé qui a influencé sa vie, ses choix, ses combats… Après FrancoQueer, et Action Positive VIH/Sida, ce Beauceron d’origine a décidé de repartir en mission en intégrant la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario (FARFO) il y a deux ans. Une association dont il est aujourd’hui président. À l’heure où l’épidémie de coronavirus tue dans les foyers pour aînés, rencontre avec le militant.

« Pour commencer, parlons de cette épidémie de COVID-19 qui déferle en Ontario et dans le monde. À titre de président de la FARFO, comment voyez-vous cela ?

C’est vraiment une situation extraordinaire. On doit improviser en se basant sur d’autres situations similaires, comme la crise du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère). Au niveau de l’influenza, chaque année, les foyers sont durement frappés. Il y avait peut-être un manque de préparation. Les centres pour aînés et les municipalités étaient un peu laissés à eux-mêmes, et beaucoup de ces maisons de retraite n’ont pas pu réagir promptement. Les directives étaient à la fois claires et pas claires.

Dans ces conditions difficiles, quel peut être justement le rôle de votre organisme ?

La FARFO a été chanceuse, car on a connu un essor au cours des derniers mois. On a reçu des financements que l’on n’avait pas avant. Nous avons pu obtenir des fonds du gouvernement fédéral en partenariat avec la Fédération des aînées et aînés francophones du Canada.

Il s’agit de développer un Senior Centre Without Walls et offrir des activités en ligne. Le but, c’est de connecter avec les gens isolés chez eux pour leur fournir toutes sortes d’activités. On sait que nos clubs comme les clubs d’âge d’or et d’autres fonctionnent bien, mais beaucoup de gens sont isolés chez eux.

Concrètement, qu’est-ce que cela va signifier pour les aînés francophones ?

Sur le terrain provincial, on veut en mettre en place le programme Connectaîné en invitant les gens à s’inscrire. Les aînés vont pouvoir se brancher aux rencontres en ligne. Il y aura un deuxième volet pour distribuer des tablettes pour ceux qui n’en ont pas, et participer à nos programmes en ligne. On va déployer sur le terrain des instruments pour le faire, avec des bénévoles qui vont initier les aînés à cette technologie.

On pourra organiser de l’aide et des visites à domicile pour les personnes isolées, et donner de l’information par exemple sur la santé des aînés directement à domicile.

Ce programme Connect’aîné, peut-on dire qu’il tombe au bon moment, alors que beaucoup d’aînés sont confinés chez eux en raison de la pandémie ?

C’est presque une prémonition ! On aurait souhaité que la crise n’arrive pas, mais ça tombe à point effectivement ! L’isolement social est un fléau qui augmente les coûts de santé, du fait que ces aînés isolés ont une tendance à mal manger, à ne pas faire d’exercice ! Ils se laissent mourir tranquillement !

Diriez-vous que les aînés ont été oubliés par les programmes gouvernementaux, ce qui expliquerait les incidents de cette semaine, comme par exemple à la résidence Pinecrest, à Bobcaygeon, avec notamment 20 décès en raison de l’épidémie de COVID-19 ?

Non, je ne dirais pas ça. On peut ne pas être d’accord, on peut avoir été renversé et choqué par les coupes du gouvernement provincial en novembre 2018, mais au niveau des aînés, M. Ford avait promis d’aider, et il a livré la marchandise ! La FARFO a par exemple obtenu une partie des 1 million de dollars d’une enveloppe dans le cadre de l’entente Canada-Ontario. On a déjà eu des tables de concertation, malheureusement à cause de la pandémie, certaines ont dû être annulées, mais elles seront résinstaurées.

Jean-Rock Boutin (à gauche) accompagné de la ministre des Affaires francophones de l’Ontario, Caroline Mulroney. Gracieuseté

Quels sont ces services spécifiques que les aînés francophones ont besoin aujourd’hui ?

Au niveau social, y a plusieurs initiatives qui se font pour garder les aînés actifs, mais quand il y a une perte d’autonomie, c’est là que les problèmes arrivent. Les aides à domicile, les wound care, les soins à domicile en français se font alors rare. Je parle ici des popotes roulantes, des auxiliaires familiales, et même des intervenants plus spécialisés comme les ergothérapeutes.

Le problème se pose-t-il pour l’accès aux maisons de retraite et les maisons de soins de longues durées ?

Au niveau des maisons de retraite francophones, ce n’est pas assez ! Le Centre d’Accueil Héritage [Le nom commun pour décrire la Place Saint-Laurent de Toronto, gérée par les Centres d’Accueil Héritage (CAH)] est la seule maison de retraite francophone à Toronto, alors qu’il en faudrait des dizaines ! Souvent, ce sont des maisons de retraite bilingues où le français est secondaire, avec très peu de services en français à l’intérieur !

Dans la région de Hamilton où je réside, les entités font un excellent travail, mais il n’y a aucune maison de soins de longues durées. Si les francophones y veulent un lit, ils doivent se rendre soit au Foyer Richelieu Welland ou au Pavillon Omer-Deslauriers qui se situe à Toronto !

On a vu dans le livre blanc de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) sur le vieillissement de la population, que les francophones sont très mal desservis concernant les lits dans les maisons de soins de longues durées. Les anglophones par exemple ont 1 lit pour 170 personnes, alors que pour les francophones, ce chiffre grimpe à 1 lit pour 3 400 personnes.

Outre les aînés, l’autre grand combat de votre vie, c’est la cause LGBTQ. Rappelons que vous êtes gai. Est-ce la seule raison qui vous a longtemps motivé à vous engager pour cette cause ?

On a aujourd’hui en Ontario des structures francophones pour les aînés, les élèves, le business, mais pas encore pour les LGBTQ francophones. C’est assez récent pour que les droits des LGBTQ soient assez reconnus. Il y a encore beaucoup d’homophobie, de sidaphobie, mais on manque de ressources pour faire des campagnes, et mobiliser la communauté. On travaille dessus !

Le militant francophone Jean-Rock Boutin. Source : Facebook

Il y a pourtant FrancoQueer qui existe, un organisme dont vous êtes l’un des fondateurs…

Oui, FrancoQueer pourrait prendre le lead, mais il s’agit d’un petit organisme qui manque de financement. Les bénévoles sont quatre ou cinq, ils travaillent à temps plein dans un emploi à côté. Ils font déjà beaucoup de bénévolat pour gérer souvent des problèmes. Il n’y a pas de direction générale, d’entité administrative, et nous n’avons jamais pu obtenir des fonds nécessaires.

On avait quelques fonds pour organiser une Franco-Fierté, nous avions commencé à l’organiser, mais c’était des fonds ponctuels. Les conservateurs fédéraux ont finalement coupé ces fonds.

Il y’a tout de même beaucoup d’organismes œuvrant pour les LGBTQ…

Oui mais à part Franco-Queer à travers la province, très peu d’organismes sont par et pour les francophones. Prenons l’exemple d’Egale Canada, qui est soi-disant un organisme bilingue, mais il ne ne fait rien pour les francophones ! À l’inverse, les organismes sont multiples en anglais, pour répondre aux besoins de la communauté, je pense par exemple au théâtre gai Buddies in Bad Times pour les anglophones à Toronto. En parlant des organismes, il y a aussi le Rainbow Alliance arc-en-ciel. Leur site web est en français, mais il n’y a aucun événement prévu pour les LGBTQ en français !

Est-ce que votre militantisme est né du décès de votre compagnon qui rappelons-le a perdu son combat contre le SIDA en 1991 ?

On était ensemble depuis une dizaine d’années, et il est décédé 1er décembre 91. Ça a mis un moment pour tourner la page, et j’ai décidé d’aller à Toronto l’année suivante pour le faire le deuil. J’ai commencé à travailler aux Centres d’Accueil Héritage qui recherchait un gestionnaire de cas et coordonnateur des bénévoles.

Cela faisait des années que je voulais venir à Toronto. Je venais souvent visiter cette ville pendant le week-end… C’était un rêve qui se réalisait de déménager à Toronto, et de travailler en français. J’avais déjà vécu à Boston, puis à New York, quand j’étais jeune en travaillant sur des chantiers de construction, donc c’était un rêve de pouvoir vivre de nouveau dans une grande ville.

Et depuis trois ans, vous vivez à Hamilton, pourquoi ?

Avec mon compagnon, nous avions fait le choix d’acheter un édifice à Hamilton en 2014, une affaire en or, tout en restant à Toronto. En 2016, le propriétaire a décidé de doubler le prix du loyer du loft où nous résidions dans le quartier de la Distillerie à Toronto. C’est pourquoi l’année suivante, nous avons décidé de déménager définitivement à Hamilton en occupant l’un des logements vacants de notre édifice !

Pour terminer, ce combat que vous menez depuis plus de 30 ans contre le VIH, comment se passe-t-il ?

Cela fait effectivement 32 ans, et je suis un survivant ! J’ai eu beaucoup de problèmes reliés au VIH, le fait de ne plus pouvoir travailler du jour au lendemain, de tomber en dépression, d’avoir eu des problèmes de santé mentale.

C’est grâce entre autres à une personne comme Marcel Grimard que je m’en suis sorti. On voulait créer un organisme LGBTQ ensemble, car on trouvait que beaucoup de francophones étaient mal desservis, ils avaient besoin d’aide et mourraient en anglais. On a créé FrancoQueer et ça a connu rapidement un gros succès. Ça m’a sorti de cette léthargie, et m’a redonné le goût de la vie. Faire de l’action communautaire à mon rythme m’a sauvé !

Et aujourd’hui, comment va la santé ?

Je suis en parfaite forme dans la mesure où ma virologie est indétectable. Je n’ai pas de problèmes majeurs, et suis toujours dans l’action ! »


LES DATES-CLÉS DE JEAN-ROCK BOUTIN :

1952 : Naissance à Saint-Prosper (Québec)

1992 : Arrivée à Toronto

2005 : Co-fondation de FrancoQueer, dont il en sera le président jusqu’en 2016.

2009 : Co-fondation d’Action positive VIH/sida

2017 : Déménage à Hamilton

2019 : Élu président de la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario (FARFO)

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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