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Josée Forest-Niesing, l’avocate des Franco-Ontariens au Sénat

[LA RENCONTRE D’#ONFR] 

OTTAWA – Il y a un peu plus de quatre mois, Josée Forest-Niesing rejoignait Lucie Moncion comme seconde franco-ontarienne nommée au Sénat par le premier ministre Justin Trudeau. Si la période d’apprentissage n’est pas terminée, la Sudburoise se montre ambitieuse quant à ses objectifs.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

« Voilà quelques mois déjà que vous êtes entrée au Sénat. Comment se passe votre adaptation ?

Dès que j’ai été assermentée, j’avais mille questions, mais pas la bravoure pour les poser, sachant que c’était sûrement des questions niaiseuses… (Elle rit) Mais j’en ai posé quelques-unes, suffisamment pour savoir que le travail commençait tout de suite !

On se sent donc un peu bousculé, mais c’est extraordinaire, car avec ce poste, on est entouré de gens qui veulent notre succès. Au départ, on ne comprend rien, mais on apprend, comme pendant toute sa vie, même si j’ai encore énormément de questions.

Était-ce comme vous l’imaginiez ?

Comme juriste, je pensais avoir une bonne idée de ce que faisait le Sénat et de ce qu’on attendait de moi. J’avoue avoir été très ignorante ! (Elle sourit) Même si notre rôle est clair, l’exécution de notre travail, c’est différent. Pour chaque vote, il y a des heures et des heures d’études, de débats, de rencontres, de recherches pour s’assurer que quand on vote, on est certain de notre décision, dans le but de bien représenter tous les Canadiens.

Pour quelles raisons avez-vous voulu devenir sénatrice ?

Évidemment, c’est un honneur d’avoir été sélectionnée, mais sans vouloir paraître imbue de moi-même, j’ai toujours eu le sentiment que tout ce que j’ai fait au cours de ma vie m’a conduit ici.

En même temps, quand j’ai reçu l’appel du premier ministre, je me suis dit « Oh, mon doux, ils se sont trompés ! Je ne suis pas sûr de mon coup. Je n’ai pas tant que ça à apporter… ».

Mais j’ai promis au premier ministre de ne pas le décevoir et je tiens à cette promesse.

Votre nomination était très attendue par la communauté franco-ontarienne. Elle est intervenue tout juste avant les coupures du gouvernement provincial qui ont secoué l’Ontario français. Comment avez-vous vécu ces décisions ?

Si je n’avais pas déjà été nommée sénatrice, je me serais sentie interpellée et j’aurais trouvé un moyen de passer à l’action. Mais comme sénatrice, j’ai tout de suite senti que je pouvais faire quelque chose et que ça pouvait avoir un impact. Avec d’autres sénateurs, on a discuté et conjointement avons rédigé une motion.

La sénatrice franco-ontarienne, Josée Forest-Niesing, lors de son assermentation. Crédit image : Sénat du Canada

Cette motion en appui aux Franco-Ontariens, présentée par la sénatrice Julie Miville-Dechêne, a d’ailleurs suscité de vifs débats en coulisses, en décembre, que certains ont jugés partisans. La motion n’a finalement pas été adoptée. Qu’en pensez-vous ?

J’aurais bien évidemment souhaité que cette motion soit adoptée tout de suite et les premiers débats nous laissaient penser que ce serait le cas. Ça m’a surprise et déçue !

Mais ce n’est peut-être pas une mauvaise chose qu’on n’ait pas voté en décembre. Car ça va permettre de garder ce sujet-là sur le devant de la scène et de continuer à en parler publiquement. On va reprendre les discussions et j’espère que cette motion va redevenir prioritaire et que tous nos collègues vont voter en faveur.

L’objectif, c’est de reconnaître en Chambre l’importance des langues officielles de notre pays, d’enjoindre le premier ministre et la ministre Joly [Tourisme, Langues officielles et Francophonie] d’entreprendre des discussions en vue de collaborer avec leurs homologues provinciaux, Doug Ford et Caroline Mulroney, pour trouver des solutions et éviter les coupures et tous gestes qui pourraient porter atteinte aux services en français en Ontario.

Les conservateurs avaient proposé un amendement à cette motion auquel vous vous êtes opposée. Pourquoi ?

Parce que cet amendement avait pour effet de diviser et s’éloignait de l’objectif initial de notre motion qui était l’importance des langues officielles et non, « Qui sont les peuples fondateurs ? ».

Est-ce que cet exemple ne démontre pas que le Sénat reste un lieu partisan ?

La réforme qu’a menée Justin Trudeau pour rendre le Sénat indépendant est importante. Avant, je ne sais pas à quel point le Sénat pouvait jouer son rôle de second regard pleinement, car ça ne devenait qu’une répétition de ce qui se faisait à la Chambre des communes. Mais il y a encore des gens qui sont attachés à cet ancien système partisan.

Pour ma part, comme membre du groupe indépendant, je ne m’identifie à aucune plateforme politique. Depuis ma nomination, j’ai déjà voté contre le gouvernement à une occasion et je ne veux jouer aucun jeu politique.


« Je prends difficilement l’impact des manigances politiques »


Parmi les dossiers auxquels vous vous intéressez particulièrement, il y a celui de l’accès à la justice dans les deux langues officielles. Pourquoi est-ce que cela vous tient tant à cœur ?

J’ai été élevé dans une famille où la francophonie était très importante. Le mot francophonie, c’était l’autre « F*** word » ! (Elle rit) Comme jeune adolescente, j’en avais un peu ras le bol. À chaque fois qu’il fallait choisir une langue au téléphone, je sentais la présence de mon père au-dessus de moi pour appuyer sur français (Elle rit). Mais comme adolescents, à Sudbury, à l’école secondaire, on ne se parlait pas en français entre nous. Ce n’était pas cool !

Mais en dépit de cette période de temps, ça a été inculqué en moi. Et en étudiant le droit, je me suis rendue compte des lacunes épouvantables dans l’accès à la justice en français.

Comme lesquelles ?

J’ai le luxe de pouvoir passer d’une langue à l’autre, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Et quand on fait face à la justice, on n’est pas toujours à son meilleur. Et puis, même comme avocate, j’ai aussi rencontré des défis, avec des avocats en face de moi qui contestaient mon droit à plaider ou présenter mes documents en français. Ça me demandait deux à trois fois plus de travail !

Il faut sensibiliser les gens. Qu’ils réalisent que de demander un service en français ne va pas les désavantager. Et c’est là aussi le défi : il faut que l’appareil judiciaire soit organisé et mette les ressources nécessaires pour qu’on puisse véritablement avoir un accès à la justice égal dans les deux langues officielles. On a fait de petites victoires, mais il faut continuer.

Que pensez-vous de la décision du gouvernement de Justin Trudeau de ne pas appuyer le projet de loi néo-démocrate en faveur du bilinguisme des juges à la Cour suprême du Canada ?

Je pense qu’il est absolument nécessaire que les juges à la Cour suprême du Canada soient bilingues. Les traducteurs font un travail extraordinaire, très difficile, mais ça ne peut pas remplacer. Une petite erreur, une petite nuance manquée, une expression régionale mal comprise peuvent changer la teneur complète d’un témoignage.


« Un jugement ne peut reposer sur une traduction ! »


Si les langues officielles sont importantes pour vous, pourquoi ne pas siéger sur le comité permanent des langues officielles ?

Beaucoup de personnes s’attendaient à m’y voir siéger ! (Elle sourit) Mais il y a tellement de belles opportunités que c’est bien de goûter à d’autres sujets qu’on connaît moins bien. D’autant que les langues officielles vont toujours faire partie de mon ADN et que ça me permet d’apporter cette perspective dans d’autres domaines. Je vais être la personne, dans ces autres comités, qui va se soucier des langues officielles et ajouter cette composante aux discussions.

Il suffit de voir ce qui s’est passé avec le projet de refonte de la Loi sur le divorce, un projet qui prévoit une première refonte de la Loi depuis 33 ans. Dans tous ces changements, à la suite d’une discussion à la Chambre des communes, il y a eu un amendement pour tenir compte du besoin d’accorder le service dans les deux langues officielles. Ça va faire un grand changement et c’est un exemple de l’importance d’apporter ce genre de perspective à la table.

Vous avez récemment découvert votre héritage métis. Comment est-ce que ça s’est passé ?

Nous l’avons découvert à la mort de ma grand-mère paternelle. Sa mère était Abénakise. On l’a su en trouvant un certificat de mariage, signé par le curé de la paroisse, où mon arrière-grand-mère est décrite comme « sauvage ». Mon père comme ses frères et sœurs ne le savaient pas.

Je comprends la raison. Mon père était de Verner, un petit village à 100 km de Sudbury. À cette époque-là, il y avait un risque de discrimination qui a sans doute poussé ma grand-mère à ne pas dévoiler cet héritage. Enfin, c’est ce qu’on imagine, car peut-être qu’elle-même ne le savait pas…

Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Ça m’a ouvert une nouvelle porte et je continue à trouver ma place dans tout ça. J’ai toujours été intéressée par la culture autochtone. Je trouve la spiritualité, le respect de la nature, la sagesse, la patience de cette culture admirables. Ça fait partie de mon héritage, je dois lui rendre hommage et être à la hauteur de tout ça et en apprendre davantage.

Vous avez été avocate pendant plus de 20 ans, mais pendant vos études vous avez connu des expériences très variées. Entrepreneuse en construction, agente spéciale de la Gendarmerie royale du Canada… Est-ce que vous cherchiez encore votre voie ?

(Elle rigole) Peut-être ! Mais pour être honnête, depuis que je sais parler, j’ai toujours dit que je voulais devenir avocate. Mais comme beaucoup d’autres domaines m’intéressaient, je voulais m’assurer d’avoir considéré toutes les options.

En terminant, quel objectif vous donnez-vous comme sénatrice ?

Le rôle de sénateur donne énormément de pouvoirs et de privilèges et j’ai l’impression que seuls mon imagination et le temps vont me limiter pour faire tout ce que je veux accomplir. Mais ce que je voudrais, comme dans tout ce que j’ai fait auparavant, c’est laisser la place dans un meilleur état que quand j’y suis arrivée. C’est tout simple, mais c’est beaucoup ! »


LES DATES-CLÉS DE JOSÉE FOREST-NIESING :

1964 : Naissance à Sudbury

1990 : Membre du Barreau du Haut-Canada

2002 : Présidente de l’Association des juristes d’expression française de l’Ontario (AJEFO)

2010 : Ordre du mérite de l’AJEFO

2010 : Présidente de la Fédération des Associations de juristes d’expression française de common law

2018 : Nommée sénatrice par Justin Trudeau

Chaque fin de semaine, #ONfr rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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