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Karine Ricard, une place dans l’histoire du théâtre francophone

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

TORONTO – Comédienne, dramaturge et aussi conseillère scolaire… La Franco-Torontoise Karine Ricard porte plusieurs chapeaux, à l’écran comme sur les planches et dans sa vie de parent. Et à partir de juillet, elle sera également la directrice artistique du Théâtre français de Toronto (TfT), une nomination historique.

« Le 1er juillet prochain, vous succéderez à Joël Beddows à la direction artistique du Théâtre français de Toronto. Comment vous préparez-vous à cette nouvelle fonction ?

Je travaille en ce moment avec l’équipe du TfT. Je participe à des réunions, je rencontre les personnes qui travaillent avec le théâtre, on me présente… Cela m’aide à mieux comprendre mon rôle et à prendre la mesure de mes fonctions. La pandémie me facilite les choses, car ça me permet de participer à plus de rencontres sur Zoom que je ne pourrais le faire en personne. C’est un apprentissage moins à-pic (Rires) !

Quelle est votre vision pour le Théâtre français de Toronto ?

J’ai envie de conserver ce qui a été fait ces dernières années, notamment l’intérêt pour le théâtre classique et de répertoire, car il y a une demande de la part des écoles et du public. Il sera donc important que l’on continue d’en produire.

Je veux aussi encourager la relève et la création d’ici. Nous avons beaucoup de dramaturges en émergence, nous voulons les soutenir.

Enfin, je m’intéresse à ce qui se fait au niveau de la francophonie internationale, autant pour exporter les œuvres de nos créateurs, que pour faire venir des spectacles ici.

Crédit image : Joseph R Adam

Durant son mandat, M. Beddows a beaucoup insisté sur la programmation jeunesse. Partagez-vous cette priorité ?

J’ai deux enfants, en 3e et 5e année, il est donc très important pour moi qu’ils puissent avoir accès à du théâtre en français à leur âge, mais aussi quand ils seront adolescents. Nous avons réussi à aller chercher ce public avec le concours d’écriture Les Zinspiré.e.s et on va continuer.

Pourquoi est-ce si important pour vous ?

En allant chercher le public très jeune, on va chercher notre public du futur. C’est donc dans notre intérêt (Rires) ! Mais je pense aussi que faire valoir les arts et la culture en français est d’autant plus important quand tu évolues en contexte minoritaire.

Dans une entrevue avec le Toronto Star, vous disiez qu’il y a un an, vous n’auriez jamais pensé postuler pour un tel emploi. Qu’est-ce qui vous a convaincu de le faire ?

Les choses ont beaucoup changé depuis la dernière année. On voit plus de femmes noires qui prennent des postes importants, comme Kamala Harris [vice-présidente des États-Unis], mais aussi, ici dans le milieu artistique, avec Weyni Mengesha au Soulpepper Theatre ou Mumbi Tindyebwa Otu au Obsidian Theatre Company. Cela nous montre que nous pouvons avoir accès à ces postes-là !

Je me souviens, avant de me présenter au poste de conseillère scolaire en 2018, je me suis demandé si les gens voteraient pour quelqu’un comme moi. J’ai été la première femme noire à siéger sur ce conseil scolaire et encore aujourd’hui, je suis la seule personne noire autour de la table. Il y a encore cette peur de l’inconnu.

Vous devenez la première femme noire à être nommée directrice artistique d’un organisme théâtral francophone à l’extérieur du Québec. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Pour moi, ce qui est important, c’est d’occuper ce poste, car j’adore le théâtre, je suis passionnée par les arts… Mais je trouve aussi important que les médias parlent de ma nomination et disent que je suis la première femme noire à occuper cette fonction, car j’espère que ça va encourager d’autres personnes à faire pareil et leur ouvrir des portes. Je voudrais que ça incite les gens, quelle que soit leur ethnie, à s’impliquer.

Le mois de février est le Mois de l’histoire des Noirs. Qu’est-ce que cela évoque pour vous ?

Au fil des ans, j’ai participé à plusieurs événements qui étaient reliés au Mois de l’histoire des Noirs. Et nous allons poursuivre ça au TfT. Je pense que c’est très important, également dans les écoles, de prendre le temps de parler et d’apprendre l’histoire de nos héros noirs, dont une grande partie a été ignorée ou oubliée.

Gracieuseté Théâtre français de Toronto

Avant de devenir directrice artistique, vous êtes avant tout comédienne et dramaturge. Comment allez-vous faire pour concilier tous ces chapeaux ?

Avant moi, d’autres ont réussi à le faire et je pense que ça fait partie du rôle d’une directrice artistique. Je suis avant tout une artiste et j’ai besoin de ça pour exprimer ma vision, faire quelque chose de plus personnel. Comme directrice artistique, ma vision doit être plus globale et tournée vers les artistes.   

Comme comédienne, vous jouez aussi bien en français qu’en anglais. Est-ce par manque d’opportunités en français ?

J’ai toujours voulu jouer en anglais. C’était plus difficile au Québec, mais ici, la plateforme est beaucoup plus grande. Et puis, étant bilingue, cela double le nombre d’opportunités.

Est-ce difficile de jouer dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle ?

C’était très difficile au début (Rires). Je vivais uniquement en français et donc, les mots que j’utilisais en jouant ne dégageaient pas cette émotivité, cette vibration, que peuvent avoir des mots qu’on utilise tous les jours. Au départ, j’avais l’impression de mentir quand je jouais en anglais !

Depuis, cela m’est passé. Ça fait 15 ans que je suis à Toronto, mon conjoint est anglophone et ma vie est donc partagée entre le français et l’anglais. Je me l’approprie donc mieux.

Karine Ricard (à gauche) dans the Number game de James Schultz. Gracieuseté

La COVID-19 a un effet très négatif sur le milieu artistique. Comment est-ce que cela se passe pour vous ?

On fait l’école à la maison, ce qui est un défi quand on doit travailler en même temps. On est interrogée continuellement. Ça fait de longues journées pour les enfants qui ont ensuite besoin de sortir. L’isolement est difficile. Nous avons une bulle de quatre personnes, mais je pense à ma mère et aux gens qui sont seuls. Le confinement n’est pas fait pour eux. Même à quatre, on ressent la solitude, on manque de contacts. Ça affecte tout le monde.

Et dans votre vie professionnelle, quel a été l’impact ?

Ça a été une année débile pour moi ! J’écrivais une pièce, Les sept péchés capitaux, avant le confinement, qui a été présentée en baladodiffusion au festival Les Feuilles vives cet automne. C’est un travail qui est encore en chantier. Parallèlement, j’ai travaillé sur plusieurs projets avec le TfT, je tourne une série jeunesse pour CBC/Radio-Canada, j’ai participé au Flippons de TFO, j’ai préparé mes entrevues pour le poste au TfT… Étrangement, je n’ai pas manqué de travail !

Comment ça se passe, un tournage, en temps de COVID ?

Il y a toute sorte de protocoles à suivre, on nous demande parfois des tests avant les tournages, on doit remplir des formulaires, porter des lunettes, des masques, des visières… C’est assez compliqué sur un plateau, car il y a beaucoup de monde et on travaille de très près. Quand on joue avec un autre comédien séparé par un plexiglas, ça complique les choses. C’est un peu absurde, mais on n’a pas le choix.   

Pensez-vous que la pandémie va changer à long terme votre métier et le milieu de la culture ?

C’est sûr que ça m’inquiète, car les compagnies et les théâtres dépendent des bailleurs de fonds et avec toutes les dépenses qu’ont fait les gouvernements pour combler les effets de la pandémie, on ne sait pas comment seront les subventions dans les prochaines années. On sait que les arts sont souvent les premiers à être coupés, donc on va surveiller ça.

Vous vivez à Toronto depuis 2004. Qu’est-ce qui vous a conduit à déménager dans la Ville Reine ?

Je voyais qu’il y avait des obstacles pour moi au Québec. Il y avait très peu de rôles pour des femmes noires et même quand mon agente poussait, on lui disait que même si les productions étaient ouvertes à la diversité, celle-ci représentait surtout Montréal et pas le reste du Québec. Je voyais donc plus d’opportunités au Canada anglais.

Et même si aujourd’hui, les choses ont un peu changé, ça ne va pas assez vite à mon goût. Ça fait 20 ans que je suis sortie de l’école et je pense qu’on devrait être beaucoup plus loin. Dans le milieu francophone, on est en retard.

N’est-ce pas décevant pour vous de ne pas avoir pu faire une carrière au Québec ?

Si, bien sûr, car c’est là où je suis née. C’est frustrant de ne pas pouvoir pratiquer mon art chez nous. Et j’encourage la nouvelle génération noire et d’autres cultures à prendre sa place. À l’époque, j’étais seule dans ma gang.

Avez-vous des occasions, aujourd’hui, de jouer au Québec ?

Ça arrive, mais avec deux enfants, c’est un peu plus compliqué. Et puis, mes choix dépendent moins de l’endroit que du projet.

Cela fait donc près de 17 ans que vous vivez à Toronto. Qu’est-ce qui vous plaît dans cette ville ?

J’ai toujours été fascinée par les différents quartiers de Toronto. Les univers sont tellement différents d’un quartier à l’autre, mais il y a toujours une certaine chaleur, une vie de quartier dans chacun d’entre eux…

Karine Ricard avec le drapeau franco-ontarien, le 25 septembre 2019, pour le Jour des Franco-Ontariennes et des Franco-Ontariens. Source : Facebook

Le TfT est une institution importante de la francophonie torontoise depuis 1967. Comment, de votre côté, avez-vous découvert la francophonie en Ontario lorsque vous êtes arrivée de votre Québec natal ?

On m’avait déjà parlé du TfT avant que je décide de partir pour Toronto. Je connaissais des gens là-bas et je savais qu’il était possible de travailler en français. J’étais aussi au courant de l’existence des Franco-Ontariens, même si j’ai été surprise par cette communauté hors de Toronto. C’est quelque chose de méconnu au Québec.

Outre votre métier de comédienne, vous êtes aussi conseillère scolaire pour le Conseil scolaire Viamonde. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous impliquer dans ce rôle ?

J’ai deux enfants qui sont dans ce conseil scolaire et je trouvais important de m’impliquer, d’autant plus en milieu minoritaire. On travaille très fort pour avoir une éducation en français, je veux donc aider.

Les écoles de langue française ne sont pas toujours équivalentes par rapport aux écoles de langue anglaise. Est-ce que le choix d’inscrire vos enfants à l’école en français a été difficile ?

Non, car c’était important pour moi de communiquer avec mes enfants dans ma langue maternelle. Et puis, mon conjoint comprend bien cette richesse. Et comme il a un peu appris le français, il sait à quel point ça demande du travail pour maîtriser cette langue sans le faire à l’école (Rires) !


LES DATES-CLÉS DE KARINE RICARD :

1975 : Naissance à Montréal

1999 : Étudie à l’École de théâtre de Saint-Hyacinthe

2004 : Déménage à Toronto

2018 : Élue conseillère scolaire pour le Conseil scolaire Viamonde

2019 : Deux prix Dora Mavor Moore pour la pièce Les Zinspiré.e.s

2021 : Nommée à la direction artistique du Théâtre français de Toronto

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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