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La Fête de la Saint-Jean-Baptiste existe aussi à l’extérieur du Québec

Temps de lecture : 6 minutes

OTTAWA – La Fête de la Saint-Jean-Baptiste aurait de lointaines racines dans la célébration du solstice. Relancée au Canada en 1834, ce n’est que vers 1840 que cette fête va confirmer sa place dans le calendrier des Canadiens français. Devenue Fête nationale du Québec depuis les années 1970, on la célèbre encore dans plusieurs communautés francophones du Canada.

Co-auteur de l’ouvrage Entre solitudes et réjouissances : Les francophones et les fêtes nationales (1834-1982) l’historien Marcel Martel décrit la façon dont la Saint-Jean était traditionnellement célébrée par les francophones vivant ailleurs qu’au Québec avant la Seconde Guerre mondiale.

« La Saint-Jean-Baptiste était célébrée dans l’Ouest et en Ontario de la même manière qu’on célébrait la Saint-Jean-Baptiste au Québec. C’est-à-dire qu’on commençait par une procession avec le fameux Saint-Jean-Baptiste, puis on avait une messe. Ça se déroulait habituellement le matin. Une fois que c’était terminé, on avait un pique-nique, voire des discours patriotiques. Il y avait aussi des activités en famille, des activités sportives. Mais contrairement au Québec, il n’y avait pas de feu de joie ni de feu d’artifice », précise M. Martel de l’Université York à Toronto.

Toujours à la même époque, en Ontario on fêtait la Saint-Jean-Baptiste à Ottawa, de même que dans le Nord de la province et aussi, de temps à autres, à Windsor.

Il faut dire que la Saint-Jean n’est pas encore un jour férié et n’est pas célébrée chaque année par toutes les communautés. « Souvent, ce qu’on va observer », explique M. Martel, « en Ontario, mais surtout au Manitoba, en Saskatchewan et en Alberta, c’est que le 24 juin va être célébré le 1er juillet… qui est une journée de congé pancanadienne ».

Mais après des décennies de célébrations canadiennes-françaises et catholiques de la Saint-Jean-Baptiste, le Québec va donner une nouvelle dimension à cette fête.

« Vers la fin des années 1970, le gouvernement de René Lévesque fait deux changements importants. D’abord, la Saint-Jean-Baptiste devient la Fête nationale des Québécois », souligne Marcel Martel, qui ajoute qu’elle devient ainsi plus inclusive car elle est désormais la fête de tous, sans distinction de religion ou d’origine ethnique. L’autre changement important, c’est que cette fête, qui était un jour de congé non-rémunéré depuis 1925, va devenir un jour de congé payé.

Cette appropriation de la Saint-Jean-Baptiste par le Québec déplait à certains et est accueillie avec un haussement d’épaules par les autres. Il n’en demeure pas moins que, si cette fête s’est rependue au Canada, c’est en grande partie grâce aux Québécois qui l’ont apportée dans leurs bagages jusque dans les champs aurifères du Yukon.

Première fête de la Saint-Jean-Baptiste en 1901, au Yukon. Source : Archives du Yukon/Collection Eric Forest Joseph

Les deux francophonies du Yukon

C’est en 1901 que la Fête de la Saint-Jean-Baptiste a été célébrée pour la première fois au Yukon.

« Il y avait deux grandes francophonies, deux sociétés : celle des champs aurifères, des mineurs, et celle de Dawson City, de l’administration », explique le président de la Société d’histoire franco-yukonnaise (AFY), Yann Herry.

 « Aujourd’hui ce sont surtout de grands rassemblements musicaux communautaires organisés par l’AFY, mais on y retrouve toujours, comme au début du 20e siècle sur les champs aurifères, les stands de nourriture et de boisson, l’aire pour les enfants avec des concours et le lancer du fer à cheval pour les plus vieux ainsi que la danse. Ensuite, la fête continue chez les musiciens autour d’un feu jusqu’à l’aube », évoque-t-il.

Cette année, l’Association franco-yukonnaise a été contrainte d’annuler ou de reporter certains événements.

En Colombie-Britannique, le directeur général de la Société historique francophone, Maurice Guibord, confirme que « les Canadiens français sont dans la province depuis le temps de la traite des fourrures, soit le début des années 1800. La Saint-Jean est célébrée depuis les années 1960 par leurs descendants ainsi que par les francophones qui s’y installent. Des communautés francophones existaient déjà dans les villes de Vancouver, Maillardville/Coquitlam, Surrey, Prince George, Kamloops, Kelowna, Prince George, Victoria, Nanaimo, Campbell River, Comox et Powell River », énumère l’historien.

Cependant, cette année encore, les célébrations seront affectées par la pandémie.

L’historien saskatchewanais Laurier Gareau. Gracieuseté

« Pas un moment phare » dans les Prairies

Le directeur de la Société historique francophone de l’Alberta, Denis Perreaux, mentionne que cette fête n’est pas parmi les plus en vue dans la province, mais elle n’est pas entièrement absente du paysage.

« La Saint-Jean-Baptiste / Fête nationale se trouve dans la programmation de quelques organismes de diffusion ou d’organisation d’activités communautaires en Alberta, mais je ne dirais pas qu’il s’agit d’un moment phare dans le calendrier culturel. Dépendant de la communauté ou du milieu en question, ça se fête généralement plus fort s’il y a une forte composante de la population issue du Québec. Souvent, pour eux, c’est un moment de nostalgie envers la mère patrie », indique M. Perreaux.

De son côté, l’historien saskatchewanais Laurier Gareau rappelle que « la célébration de la Saint-Jean-Baptiste remonte même jusqu’en 1885 dans les Territoires du Nord-Ouest. Durant ma jeunesse, dans les années 50 et 60, je ne me souviens pas qu’on l’ait fêtée à Bellevue ou dans la région. Même chose au Collège Mathieu où je fus élève de 1965 à 1969. Ce serait seulement dans les années 1980 que la Saint-Jean-Baptiste aurait connu un regain de vie dans la Saskatchewan ».

Mais aujourd’hui, « pour ceux qui travaillent dans les associations fransaskoises, le 24 juin est journée de congé et des activités seront organisées dans certaines communautés fransaskoises, mais ce n’est pas une fête importante pour les Fransaskois », explique Laurier Gareau.

Au Manitoba, la Saint-Jean a longtemps été une fête significative mais, aujourd’hui, c’est principalement à La Broquerie que l’on préserve la tradition.

Le groupe musical De Temps antan, sur la scène de la Saint-Jean-Baptiste au Nunavut, en 2018. Gracieuseté

Au Nunavut, la pandémie a joué un mauvais tour

Au Nunavut, l’Association des francophones a vu le jour parce que, dans les années 1980, des passionnés de hockey voulaient obtenir la retransmission des matches du Canadien de Montréal. C’est pourquoi cette fête revêt « un caractère historique et culturel pour les Franco-Nunavois », explique Christian Ouaka de l’AFN. « Ces personnes étaient pour la plupart d’origine québécoise et tentaient au mieux de se réunir pour faire vivre leur culture », poursuit-il. « La célébration de la Saint-Jean est donc une tradition héritée depuis cette époque. Depuis ce temps, les Franco-Nunavois d’origines diverses utilisent ce moment pour célébrer leur francophonie et leur patrimoine. »

« L’AFN a pour habitude, lors de cette célébration, d’organiser un spectacle musical avec des artistes francophones qui viennent de partout au pays », ajoute M. Ouaka.

« Malheureusement, avec la pandémie, nous avons dû revoir la configuration de l’activité voire même son annulation ou son report temporaire. Nous avons essayé pour l’année 2020 de tenir un spectacle virtuel pour la communauté. Il y a eu une très petite participation comparée à celles des années précédentes, en raison du fait que les Franco-Nunavois ont toujours préféré la faire en personne au Franco Centre. »

Marcel Martel est l’un des auteurs de l’ouvrage Entre solitudes et réjouissances. Gracieuseté

En Acadie, le choix du 15 août pour fête nationale

La Fête de la Saint-Jean-Baptiste n’est pas la fête de tous les Canadiens d’expression française puisque les Acadiens ont choisi d’avoir leur propre fête nationale.

« Certains notables Acadiens qui avaient assisté au Congrès de la Société Saint-Jean-Baptiste à Québec en 1880 avaient comme idée que les Acadiens adoptent aussi la Saint-Jean-Baptiste comme fête patronale pour qu’ils puissent ‘‘célébrer avec leurs cousins Canadiens’’ comme on disait à l’époque. Et puis un prêtre acadien, Marcel-François Richard, est arrivé avec la proposition d’adopter le 15 août, donc l’Assomption de la Vierge Marie », proposition qui fut adoptée après un houleux débat, raconte Joël Belliveau, chercheur invité au Centre de recherche en civilisation canadienne-française de l’Université d’Ottawa.

M. Belliveau est aussi co-auteur du livre Entre solitudes et réjouissances : Les francophones et les fêtes nationales (1834-1982), sur les francophones et les fêtes nationales. Selon lui, certains Acadiens se préoccupaient de la réaction de leurs cousins Québécois.

« Pendant plusieurs années par la suite, les journaux acadiens surveillaient la réaction des journaux québécois à cette Fête du 15 août en se demandant ‘‘Est-ce que les Canadiens français vont nous en vouloir d’avoir choisi une fête autre que la leur. Est-ce qu’on a fait une erreur ?’’ Finalement ils se sont rendu compte que, généralement, les Canadiens français les appuyaient dans leur fête », relate M. Belliveau.

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