Société

La fin annoncée des sites de consommation supervisée soulève de fortes craintes en Ontario

Centre de santé communautaire Côte-de-Sable, à Ottawa, l’un des organismes touchés par la fin du financement des services de consommation et de traitement. Photo : Amine Harmach/ONFR

Les organismes Ottawa Inner City Health et le Centre de santé communautaire Côte-de-Sable tirent la sonnette d’alarme après l’annonce du ministère ontarien de la Santé de mettre fin, dans un délai de 90 jours, au financement des services de consommation et de traitement (SCT) à Ottawa. Le ministère de la Santé a officialisé l’arrêt du financement des sept derniers sites de consommation supervisée (SCS) recevant des fonds de la province, avec fermeture effective d’ici le 13 juin 2026.

« Cette décision soudaine est extrêmement préoccupante », ont déploré les deux organisations dans une déclaration conjointe.

« Les clients qui fréquentent notre centre n’ont pas juste la chance de consommer dans un endroit propre et sécuritaire. Ils reçoivent aussi des services de santé physique et de santé mentale. Ils reçoivent le support social pour du logement, des rendez-vous et beaucoup plus », a expliqué Louise Beaudoin, directrice des services cliniques à Ottawa Inner City Health (OICH).

« L’impact va être majeur sur nos clients, nos employés et la communauté », s’indigne Louise Beaudoin, directrice des services cliniques à OICH. Crédit : OICH

Le PDG d’OICH, Rob Boyd, se dit lui aussi très inquiet des conséquences de cette décision.

« Ces services représentent souvent un point de contact essentiel avec le système de santé et les services sociaux pour les personnes qui consomment des drogues », affirme-t-il.

Selon lui, la fermeture des sites pourrait entraîner une hausse de la consommation dans l’espace public et augmenter les risques pour les personnes en situation de surdose.

« Une surdose est une urgence médicale. Chaque minute compte. Dans nos sites, nous pouvons intervenir immédiatement. Sans ces services, les gens risquent de consommer seuls ou dans des endroits isolés », explique-t-il.

Environ 50 000 visites de consommation supervisée sont enregistrées chaque année au sein du site mobile d’Ottawa Inner City Health. Le personnel intervient également dans environ 300 cas de surdose par année, toutes prises en charge sur place.

La disparition de ces services pourrait également entraîner une pression accrue sur les services d’urgence et le système de santé, en plus d’augmenter les risques de blessures et de décès liés aux surdoses, mettent en garde Ottawa Inner City Health et le Centre de santé communautaire Côte-de-Sable.

« Nous demandons au gouvernement de revenir à la table pour discuter de solutions alternatives », affirme Rob Boyd, PDG d’OICH. Crédit : OICH

Cette décision intervient dans un contexte où Ottawa a déjà perdu un site de consommation supervisée. Faute d’autorisation du gouvernement ontarien, Santé publique Ottawa (SPO) a dû mettre fin, le 1er octobre 2025, à son centre de services de consommation supervisée situé au 179, rue Clarence.

Cette fermeture s’ajoute aussi à celle de l’an dernier du site du Centre de santé communautaire Somerset Ouest en raison de la proximité avec une garderie. Le centre doit être transformé en carrefour AIDE, mais n’est pas encore pleinement opérationnel.

Pour ce qui est de la communauté, Mme Beaudoin estime que les citoyens pourraient voir davantage de personnes consommer à l’extérieur, des surdoses dans des endroits insolites ou directement sur le trottoir, ainsi qu’une augmentation du matériel de consommation abandonné dans l’espace public.

« C’est un pas en arrière, retourner au temps où on retrouvait des clients en surdose dans les allées sombres, dans les contenants à déchets ou dans des bâtiments abandonnés. C’est abandonner nos clients sans ressources! », déplore-t-elle, soulignant aussi l’impact personnel pour les employés qui vont peut-être perdre leur emploi.

Au cours des prochaines semaines, Ottawa Inner City Health et le Centre de santé communautaire Côte-de-Sable disent vouloir travailler avec leur personnel, les responsables locaux et les partenaires communautaires afin d’évaluer les impacts de la décision et de trouver des moyens d’en atténuer les conséquences.

Les deux organismes exhortent la province à revenir sur sa décision et à collaborer à l’élaboration de modèles de soins alternatifs fondés sur des données probantes et sur les besoins de la communauté.

Fin des services pour sept centres au total

Près d’un an après l’annonce de la fermeture de 10 centres de consommation supervisée à travers la province en raison de leur proximité d’une école ou d’une garderie, l’Ontario annonce la fin du financement de sept sites de consommation supervisée (SCS) supplémentaires, les derniers financés par la province.

En plus des deux sites d’Ottawa, cette mesure touche aussi deux sites à Toronto (Fred Victor et South Riverdale), ainsi qu’un site à Niagara, à Peterborough et à London.

La ministre de la Santé, Sylvia Jones, justifie ce virage par une volonté de prioriser la sécurité publique et de briser le « cycle des dépendances » en délaissant le modèle de réduction des méfaits au profit du traitement à long terme.

Une période de démantèlement de 90 jours est lancée pour se conclure d’ici le 13 juin 2026. Pendant cette phase, les usagers seront redirigés vers les nouveaux « carrefours AIDE » (HART Hubs), des centres axés sur l’abstinence et la désintoxication.

Une décision « mortelle et irresponsable » selon l’opposition

La députée néo-démocrate de Hamilton Centre, Dre Robin Lennox, a taxé cette décision de « mortelle et irresponsable », alertant sur la prolifération de surdoses dans des espaces publics, la rue, les toilettes publiques, les bibliothèques ou encore dans les transports en commun.

« Les sites de consommation supervisée sauvent des vies. Point final. Nous disposons de plus de 30 ans de données probantes provenant du Canada et d’ailleurs dans le monde démontrant que ces services réduisent les décès par surdose, limitent la propagation du VIH et de l’hépatite C, et permettent de mettre les gens en contact avec des soins », a argumenté la députée.

Le chef du Parti vert de l’Ontario, Mike Schreiner, a lui aussi dénoncé cette nouvelle vague de fermetures, avertissant qu’elles « coûteront des vies ».

Selon lui, les données montrent déjà une hausse des intoxications à Toronto depuis les premières compressions budgétaires du gouvernement Ford dans ce secteur.

Il exhorte la province à maintenir la réduction des méfaits au cœur de sa stratégie de santé mentale pour garantir des soins accessibles à tous.

Après la fermeture des neuf premiers SCS, la publication d’un rapport du Toronto Drop-In Network (TDIN) en juin 2025 mettait en lumière une hausse de 288 % des surdoses, par rapport à la même période l’année dernière.