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Radio-Canada

La liberté d’expression : tragique ou belle utopie d’un monde sensible

Temps de lecture : 5 minutes

La récente controverse impliquant des chroniqueurs de Radio-Canada utilisant le mot en « n » à la radio en 2020 a refait surface cette semaine. C’est après que le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) ait sommé le diffuseur de s’excuser, que de nombreuses voix s’élèvent face au jugement du Conseil. Cet événement soulève certaines questions : cette décision est-elle une atteinte à la liberté d’expression ? Quel avenir le journalisme peut-il dessiner au travers d’exceptions et de mots tabous ?

Au moment de l’émission Le 15-18 du 17 août 2020, Annie Desrochers et le chroniqueur Simon Jodoin discutaient de la suspension d’une professeure de l’Université de Concordia, qui avait utilisé le mot en « n » dans un cadre pédagogique. Elle citait le titre de l’essai Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières. Pour en parler, les chroniqueurs ont donc cité quatre fois, le titre du livre sur un segment de six minutes.

Le 29 juin dernier, le CRTC indiquait que ce segment ne respectait pas la Loi sur la radiodiffusion. Et, que les chroniqueurs n’avaient pas essayé d’« atténuer l’impact du mot en « n » sur l’auditoire, particulièrement dans le contexte social actuel », rapporte Le Devoir, le 2 juillet dernier. Pour rappel, à cette période, le monde était secoué par la mort tragique de George Floyd et des manifestations Black Lives Matter.

Pour Marc-François Bernier, professeur et spécialiste en éthique, déontologie et sociologie du journalisme à l’Université d’Ottawa, « le CRTC ne va sûrement pas revenir sur cette décision. Radio-Canada devrait résister et faire appel devant la Cour fédérale. Radio-Canada ne s’excuse généralement pas. Même quand la société est accusée de diffamation, ce n’est pas dans leur habitude ».

La liberté des médias

« On peut avoir une conversation intellectuelle autour de ce livre », explique Boulou Ebanda de B’béri, professeur et chercheur en communication interculturelle et représentation des communautés culturelles dans les médias à l’Université d’Ottawa.

« Il faut contextualiser cette conversation », reprend-il. « Au final, rien ne nous censure. Si on utilise le mot en « n » pour provoquer, nous ne sommes pas en droit de le faire. Il y a une différence. On peut tout dire, oui, mais seulement quand on veut éduquer et informer. »

Ce que soutient à son tour M. Bernier, puisque pour lui, « il faut nuancer entre employer un mot dans un contexte pédagogique, créatif, théorique ou critique et juste l’utiliser tel quel. On dirait que certains ne sont pas capables de faire la différence ».

Il y a d’ailleurs eu un précédent à Radio-Canada, comme l’indique M. Bernier. « Il y a un an, la journaliste de CBC Wendy Mesley a été amenée à démissionner pour avoir simplement mentionné ce livre en réunion de production, même pas en onde. »

Liberté d'expression : Professeur Université d'Ottawa. Spécialiste sur le racisme et la représentation dans les médias
Boulou Ebanda De B’béri est professeur et chercheur à l’Université d’Ottawa. Source : Université d’Ottawa

Ces événements semblent suggérer qu’il faille amputer le mot en « n » même quand il s’agit de citer une œuvre, dans le but de respecter les sensibilités. On se souviendra qu’en 2020, le roman policier d’Agatha Christie, un des livres les plus lus et vendus au monde, Dix petits nègres dans sa version française, a été changé pour « Ils étaient dix ». Le mot en « n », cité 74 fois dans l’œuvre, n’est plus présent dans la version traduite.

« Les mots ne sont pas offensants sauf quand ils sont dirigés vers une personne et qu’ils sont haineux. Mais là, dans cette affaire, ce n’est pas le cas » – Marc-François Bernier

Pourquoi ? Parce que, quand le livre a été écrit, le langage était différent. « Notre relation au langage a beaucoup évolué », raconte Boulou Ebanda De B’béri, « dans les années 1940, il y a des mots que l’on disait et qu’on ne peut plus dire aujourd’hui. C’est un fait ».

« Le rapport à la connaissance a, lui aussi, évolué », poursuit-il. « On détient la connaissance nécessaire. On a enrichi notre vocabulaire, on a éliminé les mots qui étaient des mots colonisant. » Pour M. De B’béri, nous devrions prendre en compte les sensibilités.

Liberté d'expression : Timothy Denton ancien comissaire du CRTC
Timothy Denton est un ancien commissaire du CRTC. Source : tmdenton.com

« Votre liberté ne peut pas être plus légitime que mes douleurs. À partir du moment où une personne vous dit que vous lui faites mal, arrêter. »

Marc-François Bernier rappelle, lui, qu’il y a une responsabilité, un contexte et une pertinence dans la façon d’utiliser ces mots. « Les mots ne sont pas offensants sauf quand ils sont dirigés vers une personne et qu’ils sont haineux. Mais là, dans cette affaire, ce n’est pas le cas. »

Le journalisme à l’heure du tabou

Timothy Denton, ancien commissaire au CRTC, explique que « deux commissaires étaient contre cette conclusion. Pour eux, le CRTC n’est pas censé être en mesure de prendre cette décision ».

Pour ce défenseur de la liberté en ligne, « le projet de loi C11 va exploser les juridictions accordées au CRTC. Finalement, les promesses comme quoi, il ne pratiquerait pas de telles ingérences sont nulles. Nous en avons la preuve avec cet événement ».

Marc-François Bernier a encore de l’espoir que « peut-être le CRTC a reçu le signal comme quoi il est allé trop loin (…). J’ose espérer que les commissaires vont réfléchir à leur manière d’aborder la liberté de presse. Surtout quand on pense qu’il n’y a qu’une personne qui ait porté plainte et c’est une activiste ».

Alors que l’ancien commissaire se veut plus tranchant sur la question, pour lui cette décision montre « un pouvoir absolu du CRTC ».

Liberté d'expression : Marc François Bernier est un professeur de l'Université d'Ottawa.
Le professeur Marc-François Bernier. Gracieuseté

M. De B’béri considère tout de même que le CRTC est en droit de légiférer sur ces questions-là et qu’un « rappel à l’ordre est bien correct ».

« C’est important cet événement, car il rappelle que ma liberté doit être sensible. Cela me force à utiliser un langage plus inclusif pour traiter des sujets sensibles. »

Il rajoute : « Je ne peux pas aujourd’hui, sous le principe de la liberté d’expression, avoir des propos dont je sais pertinemment qu’ils vont être insultants. »

« Votre liberté ne peut pas être plus légitime que mes douleurs. À partir du moment où une personne vous dit que vous lui faites mal, arrêter » – Boulou Ebanda De B’béri

M. De B’béri ne pense pas que le CRTC tente de faire la censure du journalisme. « Le journaliste doit être capable d’exprimer des choses profondes en prenant compte des sensibilités des uns et des autres. »

Expert en déontologie journalistique, M. Bernier s’inquiète, « parce qu’on voit de plus en plus de menaces sur la liberté d’expression et la liberté académique. C’est une tendance liberticide et si on laisse passer, il va y en avoir d’autres ».

Est-ce qu’on va s’empêcher d’utiliser le mot en « n » pour ne pas heurter les sensibilités ?

« On ne peut pas faire ça », affirme Bernier. « Mais je pense qu’il faut toujours le faire avec respect et avec le souci de la dignité humaine. On peut parler de tout dans les limites de la loi. Les tribunaux protègent notre liberté d’expression. »

Pourtant, pour M. De B’béri, c’est une question d’éthique journalistique : « Il y a aussi une relation de pouvoir et de privilèges, il ne faut pas se leurrer. »

Les mots chargés, ceux qui parlent de traumatismes ont toujours été difficiles à employer. Les experts s’entendent pour dire que des limites existent. La diffamation, l’injure, la provocation à la haine, le racisme et l’antisémitisme, ou encore l’apologie du terrorisme, sont des crimes que les journalistes réfutent au plus haut point.

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