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La passion de Guy Matte : le talent de Sacha Guitry

Temps de lecture : 7 minutes

[UN FRANCO, UNE PASSION] 

OTTAWA – Chaque semaine durant l’été, ONFR+ vous présente Un Franco, une passion. Au travers de rencontres singulières, vous pouvez lire, ici, l’histoire d’un Franco-Ontarien ou d’une Franco-Ontarienne qui partagent une passion hors du commun. Une collection ou un véritable engouement, découvrez la passion qui habite nos Franco-Ontariens, du Nord au Sud et d’Est en Ouest.

Cette semaine, nous rencontrons Guy Matte, qui se passionne pour « le verbe » au travers des œuvres de l’illustre dramaturge et écrivain, Sacha Guitry.

Bien que Guy Matte soit une personnalité connue de la francophonie ontarienne, il est aussi un grand passionné. Cette partie de lui, certainement peu connue, nous rappelle à quel point être passionné, c’est être vivant, comme il nous l’a si bien dit.

Sacha Guitry n’a pas besoin d’être raconté, puisque sa carrière a traversé les continents et le temps. Il faut par contre souligner que cet écrivain – acteur, metteur en scène, scénariste, conteur, peintre et dessinateur – est un artiste plus que complet. Son impressionnante filmographie et bibliographie traduisent du génie et de la versatilité de ce personnage (124 œuvres littéraires et 36 films).

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Une passion didactique

C’est au domicile de Guy Matte que nous le retrouvons pour parler passion. Il nous accueille chez lui à Ottawa. Dans son appartement, nous empruntons un couloir qui nous mène à une pièce, presque isolée, tel un jardin secret. C’est un petit salon, une petite salle de cinéma.

Entre les étagères de livres et de films sur Sacha Guitry, Guy Matte nous met tout de suite dans l’ambiance, puisque se joue sur son écran Faisons un rêve, un film de Guitry datant de 1937. Guy Matte connaît la scène par cœur  : « Allô, Allô, Ah mademoiselle, voilà une demi-heure que j’essaie d’avoir un numéro », répète-t-il, les yeux rivés sur l’écran.

Et reprend, « Allô, Allô, comment ? maison ? quoi ? Oui monsieur, c’est bien ici, de la cerisette, bien monsieur, un litre de cerisette, bien ». Une synchronisation presque parfaite avec son idole.

Voilà clairement ce qui fascine ce passionné : le talent. « Ce qui me plaît, c’est le verbe, la façon de dire les choses. Quand on est jeune et qu’on vit dans un milieu rural, on aime très vite ce genre de personnage », nous raconte M. Matte.

C’est dans sa vingtaine que tout démarre, lorsqu’il découvre Mon père avait raison, un film de 1936.

Il pense l’avoir vu à la télé dans les années 1975 et nous dira « j’ai tout de suite accroché ».

« Sacha Guitry c’est un modèle que j’ai utilisé toute ma vie, ça fait 50 ans que je fais ça avec lui. Il m’accompagne. »

Crédit image : Lila Mouch.

Il rajoutera, « j’étais assez curieux, je me souviens mettre dit que c’était ça que je voudrais être et que je voudrais dire et comment m’exprimer ».

Pour Guy Matte, enseignant retraité, Guitry lui apprit l’art du langage. « Quand on veut convaincre, il faut avoir une langue, qui elle, est possédée. Il faut avoir les bons termes et il faut l’utiliser à bon escient. Il faut être capable de l’exprimer. »

« Dans un sens il m’a mis au défi du langage et de comment l’utiliser » – Guy Matte

Ancien président de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), Guy considère que ce qu’il a appris des œuvres de l’artiste lui a permis de faire une aussi bonne carrière. « D’abord dans l’enseignement, tu joues l’artiste pendant cinq heures par jour avec les enfants, il faut les convaincre. Puis, j’ai été dans le syndical, donc ce sont les adultes qu’il a fallu convaincre, des conseils scolaires et des ministères. C’est là qu’on se rend compte vraiment de l’importance de la langue. »

« C’est un outil, le langage et j’ai eu à l’utiliser de nombreuses fois. Et c’est lui, c’est Sacha Guitry l’exemple que j’ai toujours voulu suivre. »

Pour M. Matte, Sacha Guitry avait toujours une rythmique quand il s’exprimait. « Il y a trois raisons, trois temps. Je l’ai appliqué dans mes écrits, dans mes nomenclatures. Cela a toujours fonctionné, à l’écrit comme à l’oral. »

Des livres et des films

Guy Matte possède une trentaine de films où l’acteur figure, « j’en ai en DVD et en VHS ». Pour les visionner, Guy a dû se procurer plusieurs lecteurs DVD et magnétoscopes, cinq au total trônent sur son étagère. « Il m’a fallu avoir des lecteurs compatibles, des machines européennes et nord-américaines. »

Parmi ses œuvres favorites, Mon père avait raison reste une œuvre importante à ses yeux, puisqu’il s’agit du premier film qu’il eut vu. Mais il souligne les prouesses de toutes des autres réalisations. « Faut savoir qu’un des films les plus courus en France était Quand Versailles m’était contée… il y avait une flopée d’artistes dans ce film. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a des bouts d’histoire, de la vraie histoire de France, ce sont un peu des documentaires, même si toujours romancés bien sûr. »

Guy Matte nous parle des actes qu’il aime, Le mot de Cambronne, une histoire hilare datant de 1937, qui tourne autour de l’emploi du mot « merde ». Il nous parle des œuvres audio du conteur ou encore du film Napoléon que Guitry a réalisé en 1955, peu de temps avant sa mort.

Guy Matte
La collection complète de Sacha Guitry. Crédit image : Lila Mouch

M. Matte est presque habité par ses textes, et quand il nous joue certains dialogues, nous pouvons étrangement entendre Guitry. Une imitation naturelle peut-être. Après 50 ans de passion, à écouter et à lire et relire les œuvres de l’artiste, ne devenons-nous pas un peu l’artiste ?

« J’ai vu tous les films de Guitry et lu à peu près tout son théâtre et tout ce qui a été écrit sur lui. »

Ce qui touche M. Matte, c’est aussi l’injustice dont Guitry a souffert. Pour rappel, Sacha Guitry pendant l’Occupation en France était déjà très populaire. Il jouera de son influence auprès d’Allemands haut placés pour obtenir la libération de personnalités juives comme l’écrivain Tristan Bernard ou Maurice Goudeket, le mari de Colette.

Ses interventions auraient permis de libérer de nombreux artistes. Pourtant, en 1944, il se fera arrêter pour « intelligence avec l’ennemi » et passera 60 jours en prison, au Vel d’Hiv et à Drancy, puis sera libéré par un non-lieu.

Pour Guy Matte, « c’était monsieur Paris, très adulé et très respecté et c’est pour ça qu’on lui a fait de la misère et à dire toute sorte de choses à son sujet ».

M. Matte défendra Sacha Guitry, il nous dit que « si quelqu’un l’attaque, je le défendrais, c’est sûr ».

« Il a quand même travaillé jusqu’à son dernier souffle. Alors cette collection, c’est comprendre son histoire. Quand j’ai commencé à m’intéresser à lui, je ne savais pas cette accusation de collaboration avec les nazis, et ça n’aurait pas pu marcher, je ne pouvais aimer quelqu’un comme ça. Alors, j’ai étudié cette période de sa vie et j’en suis arrivé à la conclusion qu’il n’avait rien. »

Un vulgarisateur de l’histoire

« Il a rendu ça intéressant, il m’a appris à rendre l’histoire intéressante », raconte, avec reconnaissance, M. Matte.

Parmi ses nombreux livres. Guy possède, un livre des plus étonnants, De 1429 à 1942 – de Jeanne d’Arc à Philippe Pétain. Une œuvre originale de seulement 4935 exemplaires, qui raconte 500 ans d’histoire de France avec des auteurs tels que Colette, Paul Valéry, Aristide Maillol ou encore Jean Cocteau. Cet in-folio se termine par le mot « Fin », barré d’une croix avec l’inscription manuscrite de Guitry « ça jamais ».

Sacha Guitry De 1429 à 1942 - de Jeanne d'Arc à Philippe Pétain
Guy Matte qui tient la dernière page de l’œuvre “De 1429 à 1942 – de Jeanne d’Arc à Philippe Pétain”. Crédit image : Lila Mouch

« C’est une passion qui m’a permis de faire des choses », avoue l’intéressé. « Il faut avoir une passion qui correspond à chacun. Il faut que ça vous touche. Il ne faut pas collectionner juste pour collectionner. »

Pour le fan, « avoir une passion, c’est ça qui te garde vivant. Cela te tient loin du cimetière, loin des hôpitaux. Ça te permet d’oublier tes maux et ça te permet d’avoir des mots pour pouvoir t’exprimer ».

« C’est important d’avoir une passion qui te fait rencontrer du monde. Le grand danger en vieillissant, c’est de ne plus rencontrer personne. Il faut trouver des moyens afin de rester passionné. »

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