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Le 6 décembre 1989, un mémoire féministe franco-ontarien

Temps de lecture : 4 minutes

Chaque samedi, ONFR+ propose une chronique sur l’actualité et la culture franco-ontarienne. Cette semaine,  la blogueuse et activiste du Nord de l’Ontario, Isabelle Bougeault-Tassé.

[CHRONIQUE]

On était le 6 décembre 1989. Il y a à peine quelques heures, Marc Lépine était entré à l’École Polytechnique à Montréal. Il avait séparé les femmes et les hommes. « J’haïs les féministes ! » avait-il crié. Et il avait ouvert le feu.

Quatorze femmes allaient perdre la vie : Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte et Barbara Klucznik-Widajewicz.

Je me rappelle les larmes de ma mère. Une féministe. Ses sanglots dans la pénombre d’un hiver sudburois. Chuchotant sa colère à voix basse alors qu’elle racontait les propos de ce collègue qui lui avait dit en ricanant : « C’est ce qui arrive aux femmes qui ne connaissent pas leur place. »

Et papa, avec qui j’allais écouter les nouvelles ce soir-là. Lui, et moi, figés par le récit de Pierre Leclair, ce policier qui allait apprendre que sa fille, Maryse, était parmi celles qui venaient de perdre la vie.

J’avais dix ans. Et j’apprenais qu’être une femme pouvait te faire tuer.

« C’était l’horreur », se souvient Gaëtane Pharand, directrice générale du Centre Victoria pour femmes de Sudbury, une engagée qui opère dans les tranchées de la violence faite aux femmes dans le nord de l’Ontario. 

« Mais je ne me rappelle pas ce jour-là. Il y a un instinct en moi qui fait que je dois me protéger. Puis, sans savoir en 1989 que j’allais travailler dans le domaine et vraiment que cet événement-là allait jouer un rôle très important dans mon travail, jamais je n’aurais pensé. »

Gaëtane Pharand, directrice générale du Centre Victoria. Gracieuseté

C’est à l’ombre des silos du Moulin à fleur que je rencontre Mme Pharand, l’enfant prodigue de cet historique quartier francophone de Sudbury. Avec verve et fierté, elle me raconte que le Centre Victoria choisissait autrefois de s’installer dans le Moulin à fleur afin de se rapprocher du cœur franco-ontarien de Sudbury.

« Il y a 30 ans en Ontario, avant même les événements de Polytechnique, il n’y avait aucun service pour soutenir les femmes, point. Il y avait quand même plusieurs femmes qui étaient impliquées dans la communauté, qui défendaient, qui revendiquaient. Mais, point à la ligne, en termes d’institution propre à nous comme Franco-Ontariennes. Les femmes n’avaient rien. »

« Quand il y a eu un peu une volonté gouvernementale d’augmenter les services en français, alors que la Loi sur les services en français se développait pendant les années 1980, on a pu à ce moment-là revendiquer du financement, pour créer un service pour les femmes victimes de violence », ajoute-t-elle.

Cette année, le Centre Victoria a aidé environ 200 femmes ayant des vécus de violence sexiste, dont certaines étaient des situations dangereuses. Et ce, dans une province qui a recensé 52 féminicides et 52 semaines, selon l’Ontario Association of Interval and Transition Houses (OAITH), réseau d’hébergement pour les survivantes de violence.

À la veille de la retraite, Mme Pharand songe également à la relève et à celles et ceux qui feront avancer la cause pour les prochaines décennies – comme la militante Julie S. Lalonde.

Parmi les éducatrices les plus notables à l’échelle nationale, cette « fille du nord » pure et dure, née à Sudbury et élevée à Sturgeon Falls, est l’auteure primée du texte autobiographique Resilience Is Futile : The Life and Death and Life of Julie S. Lalonde.

« En 1989, je commençais la maternelle – j’avais super hâte parce que j’étais très jalouse de mon frère, plus âgé que moi, qui allait déjà à l’école », souligne Mme Lalonde. « En même temps, ces femmes allaient être tuées parce qu’elles cherchaient une éducation. Je pense souvent à ça – et au fait que l’année après le massacre, il y avait encore plus de femmes qui s’étaient enregistrées pour être ingénieures. »

En conversation via Zoom depuis Ottawa, Mme Lalonde rappelle que la tuerie de l’École Polytechnique – enfin reconnue il y a trois ans comme un attentat anti-féministe – n’est pas que de l’histoire. Elle évoque le spectre de l’attaque du camion-bélier par l’incel Alek Minassian à Toronto en 2018 qui a fait dix morts et 15 blessés.

« Minassian nous disait : “Je suis motivé parce que je hais les femmes.” Mais tout le monde, même des féministes comme Kathleen Wynne, refusait d’admettre que l’attaque était anti-féministe. »

« Le 6 décembre 2018, j’étais en morceaux parce que j’étais vraiment comme : plus ça change… » explique Mme Lalonde. « Je me suis mise dans les pieds des féministes de 1989, qui nous disaient : “il l’a écrit dans une lettre qu’il haïssait les féministes.” Tout comme Minassian, qui nous l’a dit en pleine face ! »

Et pourtant, en dépit des revers du mouvement féministe, Mme Lalonde fait preuve d’espoir : « Pour moi, être féministe, c’est croire que le monde peut changer. »

Julie S. Lalonde, militante féministe. Gracieuseté

C’est un sentiment que partage Gaëtane Pharand : « Le grand portrait nous permet de voir que les femmes peuvent améliorer leur vie, faire des connexions, développer un réseau social, et confirmer qu’elles ne sont pas seules. »

Pour Mmes Pharand et Lalonde, qui poursuivent l’œuvre des féministes de 1989, le 6 décembre – désormais Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes – est une journée pour nos larmes.

Trente-trois ans après la tuerie à l’École Polytechnique, elles portent toujours les 14 femmes assassinées en 1989 dans leurs cœurs. Mais, ajoutent-elles, le 6 décembre est aussi l’occasion de vouer nos pensées à toutes ces autres femmes qui ne sont plus parmi nous.

Comme Savanna Pikuyak. Anastasia Kuzyk, Nathalie Warmerdam et Carol Culleton. Et Zahra Abdille, parmi tant d’autres.

Éteintes.

Parce qu’elles étaient des femmes.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR+ et du Groupe Média TFO.

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