Le poste d'administrateur « doit absolument revenir au Canada », confie à ONFR Mme Bâ. Photo : Gracieuseté Coumba Bâ
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 « Le Canada a un rôle plus grand à jouer » dans l’OIF, prône la candidate Coumba Bâ

Le poste d'administrateur « doit absolument revenir au Canada », confie à ONFR Mme Bâ. Photo : Gracieuseté Coumba Bâ

PHNOM PENH (Cambodge) – Médecin, diplomate et ancienne ministre, la Mauritanienne Coumba Bâ est candidate au secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). À quelques jours du scrutin, qui départagera quatre prétendants lors du 20e Sommet de la Francophonie, elle confie à ONFR sa vision d’une francophonie solidaire dans laquelle le Canada pourrait prendre une place plus grande.

Vous plaidez pour un programme cadre de reconquête linguistique du français. Comment comptez-vous vous y prendre, concrètement, à l’heure où le français est fortement concurrencé par l’anglais dans tous les domaines, y compris celui de l’intelligence artificielle?

Je crois profondément que la vitalité d’une langue se construit. Cela commence par la volonté politique. On peut avoir les stratégies les plus ambitieuses du monde, si les chefs d’États et de gouvernements ne s’en saisissent pas, on n’ira pas très loin.

Une langue, on la fait vivre parce qu’on s’en sert pour étudier, travailler, créer, faire des affaires. Aujourd’hui, cela passe énormément par le numérique. Je veux qu’on produise davantage de contenus francophones, qu’on les distribue mieux et qu’on les rende plus visibles sur les plateformes. Il faut qu’on puisse les découvrir, mais aussi les trouver facilement quand on les cherche.

Sur l’intelligence artificielle, je veux qu’on travaille avec nos universités, nos chercheurs et nos entreprises pour mettre à disposition des ressources en français de qualité, dans le respect des droits des créateurs, et pour développer des outils qui répondent à nos besoins. Quand je parle de reconquête linguistique, je parle de cette capacité à donner au français plus d’utilité et plus d’influence, aux côtés des autres langues, et particulièrement des langues nationales.

« Investir dans la création, c’est investir dans l’influence » avez-vous déclaré lors de votre audition ministérielle. Si vous étiez élue, quelle action prendriez-vous dans les 100 premiers jours de votre mandat pour la création?

Je finaliserai une feuille de route qu’on puisse mettre en œuvre, qu’on sache ce qu’on va faire, qui va le faire, avec quels moyens et dans quels délais. Parce que quand on parle des industries culturelles et créatives, on parle de contenus qui font vivre le français et nos récits, bien sûr. Mais on parle aussi d’emplois, d’entreprises, de revenus. Un jeune qui crée doit pouvoir produire, distribuer son travail et en vivre. C’est aussi comme ça que je regarde ce secteur.

Je proposerai donc aux États qu’on se dote d’un dispositif francophone de promotion de ces industries. On discutera de la forme la plus utile, en tenant compte de ce qui existe déjà. Ce à quoi je tiens, c’est qu’on ait un cadre politique, une stratégie et une capacité d’action qui servent réellement les créateurs.

Vous affirmez que l’OIF doit exercer « plus que jamais sa vocation multilatérale » au moment où, à l’international, le bilatéralisme et la loi du plus fort n’ont jamais été aussi prédominants. Comment renverser cette logique?

Je crois fermement au multilatéralisme. Et je vois bien ce que vous décrivez. Il recule, les rapports de force prennent plus de place, et oui, ça doit nous inquiéter. Mais entre dire qu’il ne fonctionne plus comme il devrait et dire qu’il ne pourra plus jamais fonctionner, il y a une différence énorme. Je refuse de me résigner. Si on renonce à se parler, si on quitte les espaces où on peut encore chercher un accord, on fait quoi ensuite? On laisse simplement les plus forts décider pour les autres?

Pendant que certains œuvrent à saper les convergences, d’autres font le choix lucide et responsable du multilatéralisme. C’est le seul qui soit fiable et viable à long terme. Il faut le raffermir et le porter. Je veux garder le contact quand les relations deviennent difficiles. Je veux être la secrétaire générale qui fera en sorte qu’on puisse se parler franchement, même quand on n’est pas d’accord.

Mais comment concilier les valeurs démocratiques de l’OIF avec des États membres frappés par des coups d’État? Faut-il « à tout prix » réintégrer les membres du Sahel? Quelle serait votre logique diplomatique pour renouer le contact et le processus démocratique dans ces pays?

Il y a trois parties dans votre question, et elles nous ramènent toutes à cette relation entre nos valeurs communes et la souveraineté des États. Je vais commencer par ce qui est très clair pour moi. La Charte de la Francophonie, la Déclaration de Bamako, celle de Saint-Boniface doivent être respectées. Et on doit les appliquer à tous. Si on fait du deux poids, deux mesures, on perd notre crédibilité.

Lorsqu’une rupture de l’ordre constitutionnel appelle une suspension au titre de nos textes, on applique cette suspension. Mais on continue à travailler au retour à un fonctionnement régulier des institutions. L’accompagnement est aussi prévu par nos textes.

Sur le retour des pays de l’Alliance des États du Sahel, j’y travaillerai dès les premières heures si les chefs d’État et de gouvernement me font confiance. Il faut que la démarche soit franche, crédible et respectueuse de nos engagements. On ne peut pas décider de leur retour à leur place. Il faut leur parler, les écouter et voir avec eux comment renouer la relation.

Si elle est élue, Coumba Bâ travaillera « dès les premières heures » au retour des pays de l’Alliance des États du Sahel. Photo : Gracieuseté Coumba Bâ

Quelle pire crise (ou défi) avez-vous traversée dans vos précédentes fonctions et comment y avez-vous fait face? En quoi cette expérience vous prépare-t-elle à diriger l’OIF?

Je pense au coup d’État de 2008. J’étais conseillère à la présidence. C’est une période qui m’a beaucoup marquée. J’ai joué un rôle actif pour rétablir les discussions entre la junte militaire et le président déchu, notamment à travers les efforts qui ont conduit à la médiation du président sénégalais Abdoulaye Wade en 2009.

Ce que beaucoup de gens savent moins, c’est que je me suis aussi personnellement mobilisée pour le respect de l’intégrité physique du président et pour sa libération. J’avais la confiance d’interlocuteurs qui étaient dans des camps opposés. Je pouvais parler avec des responsables de la junte, avec des soutiens du président, avec les négociateurs, mais aussi avec des chefs d’État de pays amis. Ça me permettait de faire passer des messages et de garder des possibilités de discussion, même dans les moments les plus tendus.

Comment qualifieriez-vous la dynamique de la francophonie en Mauritanie et dans quel domaine votre pays pourrait-il inspirer l’espace francophone?

La Mauritanie est très attachée à la Francophonie. Nous l’avons rejointe en 1980, et cet attachement est toujours là. Maintenant, sur la place du français, son usage a beaucoup évolué au gré des nombreuses réformes éducatives du pays, même s’il reste présent dans l’administration, dans l’enseignement, dans les échanges professionnels et dans la vie de beaucoup de Mauritaniens.

Il faut regarder les choses avec pragmatisme. Un pays fait des choix éducatifs, qui ont des conséquences sur les usages des langues. Cela peut aller avec un attachement sincère à une organisation multilatérale. Ce que je veux, c’est qu’on travaille sur l’utilité du français, y compris en Mauritanie, sur les possibilités qu’il ouvre aux jeunes, tout en respectant les autres langues, notamment les langues nationales.

Si vous êtes élue, maintiendrez-vous Mme St-Hilaire au poste d’administrateur? Souhaitez-vous que ce poste d’administrateur reste dans le giron canadien? Sinon, pourquoi? Et quelle serait la place du Canada dans votre organigramme?

Sur le poste d’administrateur, ma réponse est très limpide. Oui, il doit absolument revenir au Canada. Cet équilibre doit être préservé. Le multilatéralisme fonctionne avec des règles écrites, mais aussi avec des équilibres politiques non écrites qui comptent énormément. Je crois qu’on doit les respecter, particulièrement lorsqu’on parle de la gouvernance d’une organisation.

Au moment venu j’en discuterai avec les autorités canadiennes à qui doit revenir le choix de la personne la plus indiquée pour ce poste. Je leur fais confiance pour proposer la personne la plus apte à servir notre organisation à cette responsabilité vitale. La nomination se fera ensuite dans le respect de la Charte, après les consultations d’usage.

Et je vais même plus loin. Le Canada a un rôle encore plus grand à jouer dans notre organisation. Son engagement est déjà déterminant, mais on peut faire davantage ensemble, dans nos programmes, dans la coopération, dans la place qu’on donne à la langue française.

Les membres observateurs de l’OIF ne devraient-ils pas jouer un rôle plus actif, que ce soit dans le financement, le pilotage des programmes ou autres? Sont-ils suffisamment impliqués et sollicités à travers les différentes initiatives de l’OIF?

Chacun peut contribuer selon ses possibilités, et ceux qui le souhaitent peuvent aller au-delà de leur contribution statutaire. Les observateurs aussi. Cela peut être de l’argent, de l’expertise, des partenariats… Et je trouve normal que, si on demande aux observateurs de s’impliquer davantage, on doit aussi être prêts à leur faire davantage de place dans le travail sur les programmes, en respectant leur statut. Les droits et les responsabilités vont ensemble.

Mais, au fond, je crois que la question est surtout celle de la confiance. Un État engage l’argent de ses contribuables. Il doit pouvoir leur expliquer à quoi cet argent sert. Si nos programmes sont peu lisibles, si on ne voit pas ce qu’ils changent, on aura du mal à convaincre. Je veux qu’on fasse mieux avec les moyens qu’on a déjà.

Ce qui va rendre la Francophonie attractive, c’est la qualité de ce qu’on fait et la manière dont on tient nos engagements. Moi, je veux pouvoir regarder chaque contributeur et lui dire ce que son financement a changé dans la vie des personnes. Et pouvoir le lui montrer. C’est comme ça qu’on lui donnera envie de continuer, et peut-être de faire davantage.

Faire du français une langue utile, une langue de diplomatie, d’enseignement, d’opportunité, de proximité… C’est ce que défendent aussi les autres candidats, et ce qu’ont défendu les secrétaires généraux successifs. En quoi feriez-vous mieux?

On veut tous que le français soit une langue utile. Là-dessus, on peut se retrouver. Ma méthode s’articule autour de 4D : Données, Dialogue, Développement et Dépassement. Les données, d’abord. Avant de décider d’un programme, je veux qu’on sache de quoi les gens ont besoin, où sont les difficultés et ce qu’on veut améliorer. Il faut partir de ce qu’on observe sur le terrain et se donner des objectifs qu’on puisse mesurer.

Ensuite, le dialogue. On met autour de la table les États, les opérateurs et les organisations représentant les personnes concernées. On se met d’accord sur les priorités et sur ce que chacun va faire.

Le développement, c’est le moment où on passe à l’action. Avec un organe responsable, un calendrier et des moyens. Je veux qu’on puisse voir concrètement ce qui change pour les personnes auxquelles le programme s’adresse.

Et puis il y a le dépassement. Pour moi, ça veut dire qu’on accepte de regarder honnêtement ce qui marche et ce qui marche moins bien. On corrige. On arrête, si nécessaire. Et quand une expérience donne de bons résultats, on regarde comment l’adapter ailleurs.

Jugez-vous le processus de l’élection du secrétaire général suffisamment transparent?

Les auditions ont permis aux États de mieux connaître les candidats et leurs projets. C’était utile. Mais il faut aussi que les modalités de désignation soient parfaitement claires et comprises par tout le monde. Nous avons exprimé des réserves sur le recours à la majorité simple en l’absence de consensus. Une responsabilité comme celle de secrétaire générale de la Francophonie, une organisation qui regroupe plus de 90 états et gouvernements, doit reposer sur un soutien très large.

J’espère que les chefs d’États et de gouvernements trouveront un consensus autour d’une candidature de renouveau, de rassemblement et qui respecte les équilibres de notre organisation. On a besoin d’une secrétaire générale ou d’un secrétaire général qui puisse rassembler et travailler avec tout le monde. Il y va de la crédibilité, voire de la survie de notre organisation.