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Le combat d’Estelle Duchon pour l’accès aux services de santé en français

Temps de lecture : 5 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

TORONTO – L’ex-directrice générale de l’Entité 4 de planification des services de santé en français, Estelle Duchon, a pris la tête cette semaine du département Santé du Centre francophone du Grand Toronto (CFGT), qui concentre tous les services de l’organisme liés à la santé (soins primaires, santé mentale, jeunesse). Également coprésidente d’un groupe de travail réunissant les organismes de santé franco-torontois, elle tente d’en faire des fournisseurs incontournables auprès des équipes Santé Ontario.

« Quel est votre parcours ?

J’ai fait mes études à Paris en analyse des politiques économiques et aménagement du territoire. J’ai travaillé comme consultante dans ces domaines, mais aussi dans les transports, les incubateurs d’entreprise et l’aménagement industriel. J’ai quitté la France en 2007 pour m’installer à Montréal, puis à Toronto où je vis depuis 2009. J’ai essentiellement travaillé dans le domaine de la santé à l’hôpital William-Osler et auprès de Nexus Santé, avant de rejoindre l’Entité 4, en 2014.

Pourquoi ce grand écart de l’économie à la santé ?

Tout est lié. Ce qui me passionne avant tout ce sont les politiques publiques, quel que soit le domaine, et comment est-ce que je peux faire une différence dans la vie des gens, par les politiques qu’on met en place.

Élaborer ces politiques publiques en français dans un univers majoritairement anglophone vous a-t-il déstabilisée ?

Ça oblige à être encore plus innovant, à penser différemment. En même temps, c’est une chance car, dans la francophonie, les acteurs sont très proches. Plus les acteurs sont proches, plus les services sont intégrés, et plus on fait une différence.

Comment avez-vous vécu la pandémie et les confinements depuis mars, sur le plan personnel ?

Comme parent, ça a été tout un défi de travailler, tout en gardant mes trois enfants à la maison. La période de mars à juin a été assez sportive, car elle a demandé énormément d’efforts. On s’est retrouvé à quasiment leur créer un curriculum. Ce qui m’a manqué le plus, c’est le lien social. J’ai hâte de sortir de cette situation.

Estelle Duchon et ses trois enfants. Gracieuseté

Quel regard portez-vous sur la pandémie qui frappe durement les foyers de soins de longue durée, met les hôpitaux sous pression et éloigne les élèves des salles de classe ?

La situation est inquiétante. Les professionnels sont mobilisés pour contenir la pandémie et déployer la vaccination. Si tout le monde dans la communauté continue de poser les bons gestes, c’est maintenant la rapidité de déploiement du vaccin qui va améliorer les choses. On a chacun un rôle à jouer, comme individu pour limiter la propagation du virus.

Quelle a été votre plus grande réussite au cours des six dernières années, à la tête de l’Entité 4 ?

Je suis fière du travail accompli avec les centres de santé communautaires, comme Taïbu à Scarborough. Avant la création des entités, il n’existait aucun service en français dans ce centre. Aujourd’hui, ils font toutes les activités de promotion de la santé en français ; ils ont une infirmière praticienne pour les soins primaires ; et une travailleuse sociale qui parle français. Ils ont été capables en quelques années de cheminer avec nous pour développer tout ça.

Ces agences de planification, au nombre de six en Ontario, sont peu connues du grand public. Comment l’expliquez-vous ?

À partir du moment où on n’offre pas de service direct, c’est compliqué pour la communauté de comprendre ce que font les entités. Leur travail est un peu celui d’un cabinet de conseil : ce qu’on fait derrière les portes, c’est développer de nouveaux services et améliorer ceux qui existent en travaillant avec les fournisseurs. On met plus en avant ces fournisseurs que nous-mêmes. Peu importe que tout le monde ne comprenne pas ce qu’on fait, l’important est que les gens voient une différence en ayant accès à de nouveaux services.

Vous passez beaucoup de temps à convaincre des partenaires dans des domaines où la loi s’impose à eux. Les entités ont-elles assez de pouvoir ?

Ce n’est pas le rôle des entités d’être les garants de la loi. D’autres acteurs le font. Il y a un ombudsman et un Commissariat aux services en français. Je leur laisse ce mandat. Il n’y a pas de fournisseur qui se lève le matin en se disant « aujourd’hui je ne vais pas respecter la loi sur les services en français ». La plupart n’ont jamais réalisé le besoin et ne savent pas comment faire. Les entités sont là pour les accompagner.

Au centre : Estelle Duchon et la ministre de la Santé Christine Elliot, entourées de Narjiss Lazrak (à gauche) et Yves Lévesque (à droite), respectivement vice-présidente et président de l’Entité 4. Gracieuseté

Quel dossier regrettez-vous de ne pas avoir conduit jusqu’à son terme, au sein de l’Entité 4 ?

Je n’aurai pas pu accompagner la transformation du système de santé de l’Ontario jusqu’au bout. La pandémie a retardé le processus. Les entités ont demandé un alignement sur les régions Santé Ontario et veulent avoir une voix provinciale. Mais je vais voir la suite de tout ça dans mes nouvelles fonctions.

Considérez-vous, dès lors, votre arrivée au CFGT comme une continuité dans vos combats pour l’accès aux services en français ?

Complètement. Ma volonté reste d’améliorer l’accès aux services de santé en français mais, au lieu de le faire dans une entité de planification, je vais le faire au sein d’un prestataire de services. Je me rapproche donc du terrain, des services directs, pour avoir un impact différent. Je vais accompagner le CFGT dans la transformation du système de santé et faire mon possible pour qu’ils soit mieux positionné.

Pour quelles raisons le CFGT et une vingtaine de partenaires mettent sur pied un réseau de santé régional ?

Le CFGT va devoir interagir avec des équipes Santé Ontario qui couvriront son territoire, de sorte que les services de santé en français soient bien représentés. L’idée du réseau dont il fait partie est d’avoir un message et une approche communs pour que ces équipes nous intègrent dans leur processus de navigation et de coordination des soins.

La réforme du système de santé est-elle un risque ou une opportunité pour l’accès aux soins en français ?

Je la vois comme une opportunité car je suis d’une nature optimiste. On a les cartes qu’on a et il faut en tirer le meilleur parti. Si on arrive à bien travailler avec les équipes Santé Ontario, elles auront un volet francophone qui aidera les patients à mieux naviguer.

Beaucoup de fournisseurs justifient l’absence de services en français par l’absence de patients francophones, sans prendre la peine de les identifier. Comment changer cette culture majoritaire ?

Pour moi, le nerf de la guerre est d’avoir l’identité linguistique sur la carte de santé. Le jour où ça sera le cas, les fournisseurs ne pourront plus dire qu’il n’y a pas de francophones, car on sera capable de voir directement dans la base de données que tant de francophones ont accédé à tel service et à tel endroit.

Soins virtuels, santé mentale et vieillissement de la population sont des enjeux cruciaux. Comment imaginez-vous l’avenir des services en Ontario ?

Suivant le type de soins, l’aspect virtuel est une belle opportunité à explorer. Pour les francophones en milieu minoritaire, ça ouvre des portes d’avoir accès à des professionnels bilingues à distance. Concernant la santé mentale, on devra mettre les meilleurs services possible pour toutes les personnes qui ont souffert de la période COVID-19. Quant au vieillissement, il faudra répondre à une question : comment mieux desservir nos aînés pour diagnostiquer la démence ou encore offrir des services à domicile. »


LES DATES-CLÉS D’ESTELLE DUCHON

1980 : Naissance à Paris

2007 : Immigration au Canada, à Montréal

2009 : Arrivée en Ontario, à Toronto

2014 : Devient directrice générale de l’Entité 4

2021 : Nommée directrice du département Santé du Centre francophone du Grand Toronto

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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