« Le financement provincial n’a augmenté que de 3,8 % en 7 ans », selon Santé publique Ottawa
[ENTREVUE EXPRESS]
QUI :
Mohammad Kibria est gestionnaire du soutien aux politiques, à la santé des Autochtones et à l’administration des affaires à Santé publique Ottawa (SPO). Il est chargé de l’élaboration du budget et de la supervision financière.
LE CONTEXTE :
SPO se heurte à un déséquilibre structurel aggravé par une croissance limitée du financement provincial. Résultat : un déficit anticipé de 2,3 M $ pour 2026, qui menace le maintien des services, y compris ceux en français, dans une ville où la population francophone est en pleine expansion.
L’ENJEU :
Alors que la province évoque une hausse de 27 % du financement depuis 2018, SPO souligne qu’il s’agit surtout de transferts comptables vers le « partage des coûts », faisant porter la charge à la Ville d’Ottawa. En réalité, l’appui provincial n’a progressé que d’environ 3,8 % en sept ans.
« Vous demandez à la province de réviser la formule de financement. Quels ajustements spécifiques considérez-vous comme essentiels pour combler le déficit structurel de 2,3 M $ que vous anticipez?
Alors que SPO entre dans le cycle budgétaire de 2026, elle est confrontée à un déficit de financement structurel croissant qui aura un impact sur sa capacité à maintenir les niveaux de service actuels. Bien qu’elle n’ait pas l’intention d’étendre son programme, SPO doit faire face à une pression financière estimée à 4 M $, principalement due à l’ajustement du coût de la vie, à l’inflation générale et à l’augmentation du coût des services essentiels imposés par la province. Par ailleurs, les augmentations de financement attendues de la part de la Ville et de la province s’élèvent à 1,7 M $, ce qui laisse un déficit de 2,3 M $. Cet écart n’est pas le résultat d’une ambition de croissance, mais plutôt dû à l’augmentation des coûts nécessaires pour maintenir les activités actuelles.
Quelles solutions temporaires avez-vous déjà mises en place pour 2026, et pourquoi estimez-vous qu’elles ne suffisent pas à long terme?
Pour gérer ce déficit, SPO s’appuie sur des mesures temporaires, notamment le remplacement temporaire du personnel, la réaffectation du budget non lié à la rémunération, un prélèvement supplémentaire sur la réserve informatique, une allocation ponctuelle de la province en cours d’exercice et un soutien d’urgence de la Ville d’Ottawa.
Si ces mesures permettent de stabiliser le budget de 2026 à court terme, elles ne constituent toutefois pas des solutions durables. La province a la possibilité de renforcer la durabilité à long terme en actualisant sa formule de financement afin de remédier au déficit structurel.
Le ministère de la Santé affirme avoir augmenté le financement de Santé publique Ottawa de près de 27 % depuis 2018. Comment évaluez-vous ces augmentations par rapport aux besoins réels actuels?
Alors que le ministère de la Santé souligne une augmentation de 27 % du financement de SPO depuis 2018, ce chiffre ne reflète pas toute la réalité. Un examen plus approfondi des calendriers de financement de la province montre que cette augmentation résulte en grande partie d’une restructuration et non de nouveaux investissements.
En 2018, environ 7 M $ ont été consacrés à des programmes financés à 100 % par la province. Depuis lors, la plupart de ces programmes ont été transférés vers le modèle de « partage des coûts », ce qui signifie que la Ville d’Ottawa est désormais responsable de couvrir 25 % de leurs coûts. Ce transfert donne l’impression d’une augmentation du financement provincial, mais dans la pratique, il transfère une plus grande partie du fardeau financier à la municipalité.
Si l’on exclut les changements comptables et les nouveaux programmes ajoutés après 2018, l’augmentation réelle des contributions provinciales à SPO est plus près de 3,8 % sur sept ans, et si l’on tient compte de la part municipale des programmes transférés, le soutien provincial a en fait diminué.
En août 2023, le ministère de la Santé de l’Ontario a annoncé une stratégie en trois volets visant à renforcer les capacités et la durabilité du système de santé publique. Cette stratégie comprend la mise à jour des normes, la fusion volontaire des agences de santé locales et l’augmentation progressive du financement, avec une révision prévue de la formule de financement en 2025-2026.
Vous attendiez-vous à ce que cet examen du financement règle déjà une partie du problème?
SPO prévoyait que l’examen du financement permettrait de combler son déficit chronique, mais la province n’a donné aucune indication quant au moment prévu ni aux résultats attendus.
SPO prépare son budget pour 2026 en mettant l’accent sur le maintien de son effectif actuel, l’équivalent de 511,11 postes à temps plein, et sur la prestation de services essentiels conformes aux priorités stratégiques. Aucune extension majeure des services n’est prévue sans obtenir de financement supplémentaire.
Au cours des 14 dernières années, SPO a connu une augmentation considérable de la demande de services, due à l’augmentation du fardeau des maladies infectieuses influencée par la croissance démographique, les voyages et l’immigration, l’inflation et les changements climatiques. Malgré cela, les effectifs de SPO n’ont augmenté que de six postes équivalents temps plein (ETP) au cours de cette période (soit une augmentation de 1 %), malgré une croissance démographique cumulative d’environ 19 % à Ottawa.
SPO continue de s’adapter et de trouver des moyens novateurs pour maintenir la prestation de services malgré des ressources insuffisantes. Le manque chronique de ressources a limité la capacité de SPO à se conformer pleinement aux normes provinciales en matière de santé publique. Les pressions visant à maintenir le niveau attendu des services en matière d’inspections de salubrité alimentaire, de promotion de la santé, de croissance et de développement sains et de lutte contre les maladies infectieuses se sont intensifiées. Les fonds disponibles n’ont pas suivi le rythme de l’augmentation des coûts de prestation des services. Bien que SPO continue de rechercher des gains d’efficacité, elle demeure préoccupée par le risque de non-conformité aux normes provinciales et par le risque de ne pas pouvoir répondre à la demande de services.

Quel est l’impact de ce déficit sur les services de santé publique à Ottawa?
Chaque année, SPO doit faire face à des contraintes budgétaires récurrentes simplement pour maintenir ses programmes et ses activités existants. Ces pressions découlent d’un déséquilibre structurel entre la hausse des coûts d’exploitation et la croissance limitée du financement provincial.
Les principaux conducteurs de coûts comprennent l’indexation sur le coût de la vie, qui varie généralement entre 2,5 % et 3,5 %, et une augmentation d’environ 6 % des coûts liés aux avantages sociaux des employés. En revanche, l’augmentation annuelle du budget de base à frais partagés de SPO par la province est demeurée autour de 1 % depuis 2024.
L’augmentation de 1 % ne s’applique pas aux programmes entièrement financés par la province, tels que le Programme ontarien de soins dentaires pour les aînés, le Programme Bébés en santé, enfants en santé et le Programme de santé publique autochtone, qui ne bénéficient d’aucune augmentation annuelle de la part de la province, ce qui crée un déficit de financement persistant et croissant.
Ottawa est officiellement bilingue. Quelle est la situation actuelle en matière d’offre active de services en français au sein de SPO?
SPO met en œuvre l’offre active de l’ensemble des services de santé publique en français. SPO rend cela possible grâce à une surveillance continue et au renforcement des capacités nécessaires, telles que la formation obligatoire, le recrutement de personnel bilingue, les communications bilingues, ainsi que l’éducation à la santé publique, la prestation directe de services et l’engagement.
Notre engagement à offrir activement des services en français découle de l’engagement du leadership de SPO, de la politique de bilinguisme de la Ville d’Ottawa et des lignes directrices provinciales. SPO joue également un rôle de premier plan dans le renforcement des capacités linguistiques en français au sein des bureaux de santé publique de la région.
SPO dirige, en collaboration avec le Bureau de santé de l’Est de l’Ontario, une communauté de pratique provinciale qui se consacre à la mobilisation des connaissances et des outils pour soutenir la planification des services en français.
Au cours des dernières années, SPO a mis en œuvre des approches novatrices afin de mieux servir les populations francophones prioritaires à Ottawa. Parmi celles-ci figure l’initiative des centres de santé et de bien-être de quartier, qui offre aux résidents des quartiers à revenus faibles un accès à obstacles réduits à des services sociaux et de santé publique essentiels.
Le financement insuffisant touche-t-il particulièrement certains programmes destinés à la communauté francophone?
Le manque de financement affecte l’ensemble de nos activités, y compris notre capacité à répondre aux besoins émergents résultant de la croissance démographique et des nouvelles complexités liées aux pressions socio-économiques et environnementales.
Quelles mesures spécifiques recommandez-vous pour assurer un financement stable des services en français?
Ottawa abrite la plus grande population francophone de l’Ontario, et ce nombre a augmenté ces dernières années, accéléré par l’immigration croissante de francophones dans la ville. Comme indiqué, SPO recommande que le financement des services en français suive le rythme de la croissance démographique et de la demande croissante due aux pressions socio-économiques et environnementales. »