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Le multiculturalisme s’oppose-t-il aux langues officielles ?

Temps de lecture : 4 minutes

GATINEAU – Dans le cadre de la conférence « Officiellement 50 ans », organisée pour marquer 50 ans de dualité linguistique et d’éducation au Canada, trois panélistes revenaient sur le débat qui oppose parfois multiculturalisme et langues officielles.

Alors que la Loi sur les langues officielles fête, cette année, l’anniversaire de sa première version il y a 50 ans, la Politique canadienne du multiculturalisme soufflera bientôt, elle aussi, ses 50 bougies, en 2021.

Héritages de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme de 1963, les deux notions ont pourtant souvent été opposées. Certains voyant dans la volonté du premier ministre de l’époque, Pierre Elliott Trudeau, d’accepter « la prétention des autres communautés culturelles qu’elles aussi sont des éléments essentiels au Canada » une menace quant à la vision des deux peuples fondateurs.

« Je pense qu’il y a des problèmes de rapports de pouvoir et de définition de ce qu’est l’identité nationale canadienne », explique Yolande Cohen, historienne à l’Université du Québec à Montréal. « Il y a des groupes, comme les francophones du Québec, qui vont revendiquer plus de reconnaissance et qui considèrent donc qu’ils ne sont pas assez représentés dans cette définition. Pour ces francophones, le multiculturalisme ne donne pas assez de place au rôle de la nation francophone comme nation fondatrice. »

Une défiance d’autant plus forte chez les francophones du fait de leur statut minoritaire, ajoute-t-elle.

« Les francophones sont minoritaires, mais ils aimeraient continuer d’être considérés comme un peuple fondateur et d’avoir les mêmes droits que la majorité et pas seulement des droits de minorité. Ils veulent être sur un pied d’égalité. »

Le spectre d’être une minorité comme les autres

Mais en mettant sur un pied d’égalité toutes les communautés, le gouvernement de l’époque n’a-t-il pas semé les germes d’une remise en cause, souvent entendue notamment à Ottawa, de la nécessité d’offrir des services en français quand la communauté francophone est proportionnellement et quantitativement moins nombreuse que d’autres communautés ?

« C’est ce que disent les critiques, mais je ne suis pas sûr que la perte d’influence des francophones soit une conséquence de la Politique sur le multiculturalisme », dit Mme Cohen.

Yolande Cohen. Crédit image : Camille Gladu-Drouin, UDM

Un avis que partage Hubert Lussier, ancien sous-ministre adjoint au sein du ministère du Patrimoine.

« C’est une perception fausse et qui ne date pas d’aujourd’hui. Les gens de l’ouest disaient déjà, dans les années 70, qu’il y avait plus d’Ukrainiens et de germanophones que de francophones chez eux. Ce que ces gens négligent, c’est qu’on s’est donné un cadre à l’intérieur duquel le dialogue national se passe en français et en anglais. »

Une part de l’identité canadienne

Pour M. Lussier, comme pour Mme Cohen, multiculturalisme et langues officielles ne devraient pas être opposés, car les deux notions sont complémentaires.

« Ce sont deux éléments d’une même politique qui vont ensemble. C’est peut-être même l’axe qui a structuré le Canada et l’identité canadienne depuis les années 70. Ça a été un moyen d’unifier ce grand pays qu’est le Canada, autour d’une vision de la diversité canadienne », dit Mme Cohen.

Hubert Lussier. Source : Gouvernement du Canada

M. Lussier remarque que la contestation de la notion de multiculturalisme est surtout une réalité québécoise.

« Ailleurs au Canada, la notion de multiculturalisme est très populaire. C’est un marqueur de l’identité du pays assez unanimement accepté, alors qu’au Québec, cette reconnaissance est beaucoup plus faible. »

Il assure pourtant que l’objectif du multiculturalisme n’est pas de remettre en cause la place de la communauté francophone au Canada.

« Le multiculturalisme dans la façon dont il est mis en place dans les programmes gouvernementaux ou les décisions juridiques consiste à combattre les obstacles à l’intégration à la société canadienne pour des raisons de race, de religion, d’orientation sexuelle… Ce n’est pas incompatible avec les langues officielles. »

Et d’insister sur l’intérêt porté par les autres communautés pour l’apprentissage du français en dehors du Québec qui montre, selon lui, que les deux notions ne se nuisent pas l’une à l’autre.

« Le bilinguisme chez les personnes qui n’ont ni le français ni l’anglais comme langue maternelle est de 10,6 %, selon les chiffres du dernier recensement », souligne-t-il.

Dépasser le débat

Francophone de Colombie-Britannique, Giselle Yasmin appelle à dépasser ce débat.

« La question à la fin de la journée, c’est comment on va vivre ensemble dans cette confédération, dans toute sa diversité et son histoire, celle des Premières Nations, des Métis et des Inuits… tout en se respectant et en ayant accès aux ressources. Il faut regarder ailleurs pour voir ce qui fonctionne. On peut mettre à jour certaines pratiques, sans mettre en péril la notion de base », dit-elle, soulignant ne pas être une « experte dans le domaine ».

Mais comment y parvenir ?

« Pour l’instant, on n’arrive pas à dépasser ce débat. On a un problème ! », sourit Mme Cohen.

Elle ajoute qu’en donnant plus d’accès à l’éducation en langue française, on permettrait de développer la sensibilité au sort des francophones de l’ensemble du Canada.

« Actuellement, les droits ne sont garantis que pour la minorité historique, mais en les élargissant aux Canadiens qui ne sont ni anglophones ni francophones pour qu’ils puissent apprendre le français, ça pourrait aider. Est-ce que c’est faisable ? Cela coûte extrêmement cher évidemment… »

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