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Le R Premier, une lettre et beaucoup d’ambition

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

TORONTO – D’habitude, Le R Premier aime produire des sons marquants : hip-hop, rap ou encore worldbeat. Sur la scène de la Franco-Fête, à Toronto, ce samedi, c’est encore ce qu’il a fait. Christian Hermès Seglobo Djohossou – son vrai nom – est pourtant bien différent des clichés véhiculés sur son genre musical favori. Calme et posé durant les 45 minutes d’entrevue, le chanteur se montrera même très pudique au moment d’évoquer ses origines.

« La Franco-Fête de Toronto bat son plein jusqu’à demain, dimanche. Vous montez sur la scène en début d’après-midi. Est-ce la première fois que vous chantez à ce festival ?*

Non, ce n’est pas la première fois. J’ai eu à quelques reprises l’occasion d’y jouer, et ça a toujours été un plaisir. C’est clair que l’atmosphère est particulière, comme le Festival franco-ontarien à Ottawa. Mais à Toronto, je suis d’autant content d’y aller que j’ai beaucoup de facilités à communiquer avec le public sur des aspects qui transcendent la langue. Même quand les gens ne comprennent pas, ils connectent avec la musique. De plus, mon album Cœur de pion avait été lancé au bar le Drake Underground, à Toronto, en 2014.

Pour un artiste, qu’est-ce qui est différent entre se produire à un festival et à un concert ?

Le festival, c’est une opportunité différente de communiquer avec un nouveau public. Dans un concert, les gens connaissent mes paroles, ça fait un truc, car ils connaissent ma musique. Dans un festival, ils ne connaissent pas forcément. Ce qui est excitant tout de même, ce sont toutes les personnes que l’on va rencontrer lors d’un festival.

On parle beaucoup de la sortie imminente de votre prochain album… Est-ce que ça sera pour cette année ?

Je vais être très honnête, la musique a beaucoup évolué. Il faut amener la musique dans le format auquel les gens veulent l’écouter. Avant, on faisait de la musique autrement, c’était l’époque du vinyle. Maintenant, on est bombardé par la musique, le streaming. La musique est partout et nulle part.

Catapulter un album comme ça, ça ne fait pas de sens. Voilà pourquoi, j’ai sorti cette année le single Petit prince qui a bien marché, les gens ont bien réagi… Quand le deuxième titre Tandem est sorti, les gens ont capoté. Je suis donc en route vers l’album.

L’environnement joue beaucoup pour sortir ce second album, car j’ai un label L’Armure du son. C’est une donne, ça joue. Ce label a deux artistes : Kimya qui est également en performance à la Franco-Fête avec moi. Donc c’est sûr qu’au niveau de nos projets mutuels, il y a une certaine coordination qui se déroule entre nous.

Le chanteur Le R Premier lors de la Franco-Fête ce samedi. Crédit image : Aimé Majeau Beauchamp

Mais donc ce second album, c’est terminé ?

Oui, l’album est composé, terminé je dirais aussi que oui. Un autre single, le troisième, sera sorti bientôt.

Comment peut-on vous classer musicalement ?

Je suis un artiste hip-hop, avec une déclinaison. Je pense que la manière dont je vois le hip-hop est très large et mes influences sont vachement une musique comme le rap ou le wordbeat. On me définit aussi comme un artiste qui mêle un rap rythme africain et orchestration orchestrale (sic).

En quoi cet album va être différent de Cœur de pion sorti, on le rappelle, en 2014 ?

Je fais confiance à l’oreille des gens. Il y a des gens qui m’ont donné des témoignages. C’est malade quand ça arrive ! Je pense que ça reste du hip-hop dans le procédé, mais les influences musicales typiques sont, cette fois, plus marquées, avec un accent plus marqué sur la musicalité.

Peut-on parler d’un retour aux racines dans cet album ? On rappelle que vous avez quitté le Bénin à l’âge de 16 ans.

(Il réfléchit). Les racines sont toujours là… Mais pour le premier album, cette démarche n’était pas nécessairement assumée, et je pense que j’ai acquis maintenant une maturité en tant qu’artiste qui va se faire ressentir au niveau du son.

Le chanteur Le R Premier sur son Twitter. Source : Twitter

On associe souvent le rap à tort au bling-bling, au monde des gangsters, mais vous êtes très loin de ce cliché…

Je ne cherche pas des conflits. Je suis quelqu’un dont le propos artistique correspond assez à ce que je suis. J’ai un désir de paraître le plus intègre possible par rapport à la pratique et le message que je veux faire passer.

Et quel est ce message ?

Ça a toujours été de montrer qu’il faut foncer ! Sur certaines chansons, j’aborde des thématiques propres à l’Afrique de l’Ouest comme La Cité de 333 saints. C’est une chanson puissante en rapport avec la cité de Tombouctou, au Mali. L’énergie restera toujours. Cette chanson est narrée comme un portrait. Elle a remporté d’ailleurs le Trille Or du Prix de la chanson Radio-Canada en 2015.

Ce fut un grand souvenir ce Trille Or, donc ?

Ouais, définitivement ! Ça change quelque chose. Après, c’est sûr que c’est une grande reconnaissance de l’industrie de la musique. Le Trille Or m’a donné l’envie d’aller plus loin !

Pourquoi avec quitté le Bénin à 16 ans ?

(Hésitant). On s’entend que c’est un secret pour personne qu’une grande partie des jeunes issus du continent africain, surtout de la zone subsaharienne, sont à la recherche de nouvelles opportunités. Quand tu as un certain âge, tu regardes ce que le monde peut t’offrir de nouveau.

Pourquoi le Canada ?

Les gens ont généralement une attirance vers l’anglais, et donc le fait de venir au Canada, c’était d’être dans un lieu où je pouvais parler couramment français et anglais, et profiter du bilinguisme.

Est-ce que vous avez eu des défis d’intégration en arrivant au Canada ?

Pour être très honnête, je n’ai pas eu besoin de m’intégrer. Quand on met des individus pèle-mêle dans un groupe, l’intégration arrive toute seule. J’ai eu de très très bon amis, que je me suis fait dès mon arrivée sur tous les plans, mais je ne suis plus en contact avec eux. C’est un peu le côté dur de la vie. J’étais avec mes potos !

Pourquoi cette passion pour la musique ?

Ça date réellement de l’époque où j’étais au Bénin. Du côté de ma mère, j’ai une famille très musicale. Mes oncles me montraient les trucs, et en plus, je n’étais pas un étudiant très assidu, mais j’ai eu la chance d’avoir cet entourage. J’ai eu la chance de prendre quelques cours au piano, et c’était mon instrument de prédilection adolescent. Plus tard, c’est devenu la guitare. Avec la guitare, j’ai appris mes accords. Quand je travaille sur mes chansons aujourd’hui, c’est d’abord avec la guitare.

Votre carrière vous a mené à donner parfois quelques concerts dans votre pays d’origine. Racontez-nous cette expérience.

Oui, c’était particulier parce que les gens comprenaient mes chansons directement. Ils comprenaient ce qu’il y avait derrière les paroles, et la musique.

Est-ce que chanter en anglais est quelque chose que vous envisagez ?

Je l’ai déjà fait… Mais je n’écris pas mes textes en anglais, car l’écriture des chansons demande une autre capacité créative dans le langage. Seulement ceux qui le maîtrisent peuvent le faire. Si je pouvais nécessairement le faire et croire dans la qualité fournie, je n’aurais pas de problème avec ça !

Le R Premier et Mathilde Hountchégnon lors de la Soirée du Gala Trille Or 2019. Crédit image : Stéphane Bédard

Peut-on vivre aujourd’hui de la musique en tant qu’artiste franco-ontarien ?

Bien sûr, mais par contre, c’est un choix. Ça dépend du type de sacrifices que l’on est prêt à faire, car une carrière n’est pas sans embûches. Il y a tout d’abord la précarité, tant aussi bien que c’est la musique qui te nourrit. Tu es à la merci de l’appréciation des autres !

Mais les albums, est-ce que cela rapporte ?

Ça dépend de qui on est ! Je ne vis pas de mes albums. On vit dans un monde qui a beaucoup changé vis-à-vis du rapport des gens à la musique. Beaucoup de personnes aujourd’hui, bien que mélomanes, si tu leur tends un CD, elles ne le prennent pas ! La technologie baisse en arrière avec Spotify et le streaming.

Qu’est ce qui fait manger alors les chanteurs ?

Lorsqu’on doit se produire en concert, c’est quelque chose qui rapporte, mais il ne faut pas oublier que c’est le talent aussi qui peut faire marcher les choses qui sont importantes pour nous !

Sortir des albums, est-ce que c’était un rêve atteignable pour vous, il y a quelques années ?

C’était possible, mais par contre, il fallait vraiment être sûr de ce qu’on sort. J’ai quand même eu beaucoup de chances de rencontrer des artistes. J’étais dans un collectif Le huitième art, ce qui m’a beaucoup aidé.

Dernière question qu’on a dû déjà vous poser 1 000 fois, mais pourquoi ce nom de scène Le R Premier ?

Au sein du huitième art, c’est comme ça qu’ils m’appelaient, du moins ça a commencé avec l’un des membres. Mon nom de membre et d’artiste, c’était Hermès comme mon deuxième prénom, et de ce fait c’est devenu Le R. Mais bon, les meilleurs surnoms ne sont pas ceux que l’on choisit.

Pour « Le Premier », il y a réellement cette démarche de perfectionnement, car je cherche la perfection et aller de l’avant. Le R, c’est comme mon prénom, Premier mon nom de famille, et Christian, c’est pour les intimes ! »

* L’entrevue a été réalisée avant que le chanteur ne se produise à la Franco-Fête, ce samedi.


LES DATES CLÉS DU R PREMIER :

1984 : Naissance à Djougou (Bénin)

2002 : Arrivée au Canada

2012 : Sortie de son premier EP Maktub

2014 : Sortie de son premier album Cœur de pion

2015 : Sa chanson La Cité des 333 saints remporte le Trille Or du Prix de la chanson Radio-Canada

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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