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L’église Saint-Joseph d’Orléans a 100 ans

Temps de lecture : 6 minutes

Chaque samedi, ONFR+ propose une chronique sur l’actualité et la culture franco-ontarienne. Cette semaine, l’historien et spécialiste de patrimoine Diego Elizondo.

[CHRONIQUE]

Reconnaissable à des kilomètres à la ronde avec son haut clocher et sa flèche argentés, l’église Saint-Joseph d’Orléans, l’un des édifices les plus imposants et anciens du secteur a franchi le cap des 100 ans cette année. À ses côtés, le presbytère de 1891 et la statue de Saint-Joseph avec l’Enfant-Jésus de 1902 forment avec le cimetière ouvert en 1893 un lieu fort du patrimoine et de l’histoire de ce secteur urbanisé francophone à l’Est d’Ottawa, autrefois agricole.

L’église Saint-Joseph d’Orléans centenaire : deuxième église de la paroisse

L’église Saint-Joseph d’Orléans, située dans le secteur franco-ontarien de l’Est d’Ottawa, a officiellement franchi son premier siècle d’existence en octobre dernier. En effet, de nombreux dignitaires, surtout religieux, et des paroissiens avaient assisté le 1er octobre 1922 à la bénédiction solennelle de ce nouveau temple catholique de la paroisse fondée en 1860 à une époque où Orléans était un village agricole francophone de 282 familles.

Sous la direction du prêtre de la paroisse de l’époque, Monseigneur Hilaire Chartrand, les travaux avanceront rondement pour se conclure deux ans après leurs débuts, en 1920. La construction d’un nouveau lieu de culte était devenue nécessaire en raison de l’étroitesse et de problèmes structurels de la première église de la paroisse construits de 1871 à 1885, selon le style d’architecture québécois.

Pour ce second temple, plus imposant que le premier, mais construit sur le même site que le précédent, suite à sa démolition, c’est le style d’architecture néo-gothique qui est choisi. Les fenêtres en ogive, les rosaces de même que le plafond en arc brisé et ses distinctifs et rarissimes créneaux et merlons qui lui donne un air moyenâgeux sont d’autant d’éléments qui font de Saint-Joseph d’Orléans, un excellent exemple d’église de style néo-gothique en Ontario français, bien que tardif. En effet, déjà au début des années 1920, la mode était de construire des églises en briques en non en pierres comme ce fut le cas à Orléans.

Le clocher depuis le sol jusqu’à la flèche mesure 165 pieds. La longueur de l’église est de 180 pieds, sa largeur, 57. Les transepts mesurent 81 pieds et la voûte, 49. L’église renferme 200 bancs et peut contenir environ 1200 personnes.

Les pierres grises calcaires qui ont servi à la construction de l’église proviennent de la carrière Robillard. Aujourd’hui quelque peu oubliée, cette entreprise franco-ontarienne, remontant aux origines d’Ottawa du temps de la construction du Canal Rideau était un fleuron de l’entrepreneuriat en activité pendant plus d’un siècle et dont les pierres ont servi à la construction de nombreux bâtiments d’Ottawa tel que les terrasses Philomène.

Intérieur de l’église Saint-Joseph d’Orléans avant l’incendie de 1973. Crédit image : Société franco-ontarienne du patrimoine et de l’histoire d’Orléans (SFOPHO).

Œuvre d’un architecte inconnu

Le nom de l’architecte de l’église Saint-Joseph d’Orléans demeure à ce jour un mystère. Certains attestent qu’il s’agit d’une œuvre du fameux Georges Bouillon, architecte-prêtre de l’archidiocèse d’Ottawa. Je crois qu’il s’agit malheureusement d’une légende urbaine qui s’est répandue.

En effet, le réputé historien de l’architecture Luc Noppen a compilé la liste des œuvres du chanoine Bouillon et l’église Saint-Joseph d’Orléans ne s’y trouve pas. De plus, au début des travaux en 1920, Bouillon était âgé de 79 ans. Il serait surprenant qu’il sorte de sa retraite pour dessiner les plans d’une église paroissiale et rurale.

J’ai donc deux autres hypothèses. En m’intéressant à la vie de Mgr Hilaire Chartrand qui était originaire du village de Chénéville dans l’Outaouais québécois, je fus renversé de comparer le clocher de l’église de son village natal avec celui d’Orléans. En effet, les deux clochers et leurs flèches sont pratiquement identiques.

Est-ce que Mgr Chartrand aurait demandé aux architectes Louis-Zéphirin Gauthier (1842-1922) et Joseph-Égilde-Césaire Daoust (1881-1946) de s’inspirer largement de leur église construite en 1915 à Chénéville pour en faire une copie dérivée à Orléans cinq ans plus tard ? C’est possible. D’autant plus que les architectes Gauthier et Daoust étaient des architectes de bâtiments religieux réputés de Montréal et dont des travaux ont été réalisés en Ontario français.

Cependant, plutôt que de dissiper le mystère, un autre nom d’architecte s’ajoute  : celui d’Eugène Larose. Son nom apparaît dans le livre du 150e anniversaire sur l’histoire de la paroisse, paru en 2010 où les auteurs écrivent qu’il a parenté avec Mgr Chartrand. De plus, le quotidien Le Droit ne nomme pas d’architecte officiellement dans son article paru après la bénédiction de l’église en octobre 1922, mais il mentionne qu’Eugène Larose «  a beaucoup contribué aux travaux  ».

Hormis cette potentielle œuvre à Orléans, cet architecte montréalais diplômé de l’École Polytechnique de Montréal n’a pas œuvré en Ontario français, selon mes recherches. Né en 1900, il aurait eu que 20 ans au début des travaux de construction de l’église d’Orléans.

Peinture de l’artiste-peintre Ben Babelowsky (1932-2019) d’Ottawa bien connu pour ses oeuvres mettant en valeur les lieux emblématiques du patrimoine régional. Cette peinture de 2001 se retrouve dans le grand foyer de l’hôtel de ville d’Ottawa. Crédit image : Société franco-ontarienne du patrimoine et de l’histoire d’Orléans (SFOPHO).

Cent ans après, le mystère de la paternité de l’œuvre historique, qui trône depuis un siècle maintenant, plane toujours. Ce printemps, j’ai fouillé pendant des heures dans les archives de la paroisse pour y dénicher les plans architecturaux d’origine, en vain. La seule chose que j’y ai découverte en lien avec l’architecture de l’église fut dans le livre des comptes de la paroisse, écrite à la main par Mgr Chartrand. Le curé y avait inscrit que les plans et devis ont coûté 150 $… sans préciser à qui ils ont été versés.

Qui sait ? Puisque l’église Saint-Joseph d’Orléans représente certaines caractéristiques communes avec l’église Saint-Félix-de-Valois de Chénéville, mais qu’elle a ses propres attributs uniques tels que ses créneaux et merlons, peut-être que l’église d’Orléans fut une œuvre réalisée à trois, voire quatre : Gauthier et Daoust reprenant les grandes lignes maîtresses de leur précédente église à Chénéville avec le jeune architecte Larose qui y met du sien. Le tout, sous l’impulsion de Mgr Chartrand qui préconisa un rappel architectural à l’église de son village natal et en offrant une première opportunité de projet architectural à un membre de sa famille.

Trésors intérieurs

L’église Saint-Joseph d’Orléans est tout aussi belle à l’intérieur qu’à l’extérieur. En pénétrant en son sein, on est saisi par ses beaux vitraux. Ces derniers sont tous, à une exception près, l’œuvre de l’artiste hollandais Gerald Mesterom (1933-1912) qui les créa entre 1976 et 2012, jusqu’à son décès.

Le vitrail d’exception fut le seul rescapé des vitraux originaux de 1955 réalisés par un paroissien de l’église Napoléon Roy, disparus la foulée des changements introduits par le concile du Vatican II et des suites de l’incendie qui endommage fortement l’intérieur de l’église en 1973. Une faite d’un chêne provenant de la terre du villageois Joseph Drouin située tout près de l’église croix porte encore la marque calcinée du brasier.

Dans une brochure publiée dans les années 1990, la coordonnatrice du Regroupement des organismes du patrimoine franco-ontarien (actuel RPFO) Sylvie Jean écrivait que « ces verrières traduisent les récits bibliques, tout en éclairant l’église. Le soleil contribue à la beauté du lieu en projetant des reflets multicolores et des jeux de lumière sur les murs, les arches et les nombreuses colonnes d’un des plus vieux bâtiments d’Orléans. »

On trouve aux côtés des vitraux, sur le long des deux murs latéraux intérieurs de l’église, le Chemin de la Croix en 14 stations datant de 1954, œuvre de l’artiste italo-montréalais Joseph Guardo (1901-1978).

Les murs de pierre de l’intérieur de l’église proviennent d’une carrière du pionnier d’Orléans Pierre Rocque et furent recyclés de la première église, construite entre 1871 et 1885, démolie en 1920.

L’église Saint-Joseph d’Orléans illuminée de soir Crédit photo : Diego Elizondo.

Enfin, différents objets sacrés religieux patrimoniaux sont exposés de façon permanente, de même que les vestiges d’un orgue Casavant dans les deux transepts.

Une église qui mérite une désignation patrimoniale

L’église Saint-Joseph d’Orléans est un point marquant dans le paysage historique, architectural et patrimonial d’Orléans.

Symbole de la localité, une peinture la représentant se trouve même à l’hôtel de ville d’Ottawa.
Elle est l’épicentre de la communauté et renvoie directement aux origines du secteur fondé au XIXe siècle quelques années avant la Confédération canadienne.

En 1997, le curé de la paroisse, le Franco-Ontarien Jean-Pierre Pichette fit circuler au sein des paroissiens de l’église Saint-Joseph d’Orléans après les messes dominicales la pétition en faveur de la sauvegarde l’hôpital Montfort, dont c’est le 25e anniversaire cette année. Plus de 3 000 signatures ont été amassées à St-Joseph d’Orléans.

Photo de l’intérieur de l’église, telle qu’elle apparaît aujourd’hui avec l’importe campagne de rénovation de 2015-2020. Crédit photo : Diego Elizondo. 

L’Ordre des architectes de l’Ontario a sélectionné l’église Saint-Joseph d’Orléans en 2018 parmi son palmarès annuel de « Queen’s Park Picks » qui souligne la richesse architecturale en province. Une première pour un bâtiment franco-ontarien.

Une importante campagne de financement s’échelonnant de 2015 à 2020 a permis d’amasser 5 millions de dollars afin de réparer la structure de l’église et d’embellir son intérieur.

La prochaine étape logique est que ce bâtiment d’importance pour la francophonie ontarienne et orléanaise est d’obtenir enfin une désignation patrimoniale en guise de reconnaissance officielle et pour la protéger pour les générations futures.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteur(e)s et ne sauraient refléter la position d’ONFR+ et du Groupe Média TFO.

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