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Les fonctionnaires fédéraux victimes d’insécurité linguistique en français

Temps de lecture : 4 minutes

OTTAWA – Selon un sondage du Commissariat aux langues officielles du Canada, l’insécurité linguistique toucherait les fonctionnaires fédéraux. Quelque 44 % des francophones ayant participé disent se sentir mal à l’aise d’utiliser le français au travail.

Il n’y a pas que les jeunes francophones en situation minoritaire qui vivent de l’insécurité linguistique. Beaucoup de fonctionnaires fédéraux feraient aussi l’expérience d’un sentiment de malaise, d’inconfort ou d’anxiété lorsqu’ils parlent le français. C’est le constat qui se dégage du sondage mené par le Commissariat, en collaboration avec le cabinet de recherche privé PRA Inc., du 6 au 25 mars 2019.

« L’insécurité linguistique est un phénomène dont on parle depuis plusieurs années et nous voulions voir comment les fonctionnaires se percevaient et comprendre certains comportements », explique le commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge.

Au total, quelque 10 828 questionnaires ont été remplis, à part quasi égale entre anglophones et francophones, dans les régions désignées bilingues de la capitale nationale -englobant Ottawa et Gatineau -, du Nouveau-Brunswick, du Québec et de l’Ontario.

Si l’insécurité linguistique existe « de manière moins courante » en anglais, en français langue première et seconde, elle est « un défi important dans toutes les régions étudiées ». Et cela autant au niveau de l’expression orale, qu’écrite ou à la demande de supervision en français.

Une réalité différente

Chez les répondants francophones, 44 % se disent mal à l’aise d’utiliser le français, alors qu’ils sont 39 % des anglophones à partager leur crainte de s’exprimer dans la langue de Molière. Dans la région de la capitale nationale, ce pourcentage atteint 47 % des francophones, alors qu’il est de 41 % dans le reste du Québec, de 22 % dans les régions désignées bilingues de l’Ontario et de 32 % dans celles du Nouveau-Brunswick.

« Ces résultats confirment certaines de mes hypothèses compte tenu des plaintes que nous recevons sur cette question chaque année », explique M. Théberge qui souligne la forte participation, y compris de personnes hors des régions désignées et donc non comptabilisées. « Cela démontre qu’il y a un intérêt marqué chez les fonctionnaires. »

Raymond Théberge, commissaire aux langues officielles du Canada. Gracieuseté Commissariat aux langues officielles du Canada

Le Commissariat précise toutefois que, comme le sondage a utilisé un échantillon non probabiliste, les résultats ne sont que le reflet des points de vue et des expériences des répondants eux-mêmes.

« Sur le papier, tout le monde a le droit de travailler dans la langue officielle de son choix, mais ce sondage montre bien que la réalité est différente et la pandémie a aggravé la situation », estime Alex Silas, vice-président exécutif régional pour la région de la capitale nationale au sein de l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC).

«  Ne pas être perçu comme un fauteur de trouble  »

Pour expliquer leur malaise, les répondants francophones évoquent le fait que leurs superviseurs et leurs collègues ne sont pas assez à l’aise en français, rappelant les conclusions du rapport du Commissariat sur la façon dont sont pourvus des postes bilingues dans la fonction publique fédérale, paru en novembre.

Ils disent également ne pas vouloir paraître comme « des fauteurs de troubles » et soulignent le manque d’utilisation du français au travail, lors des réunions ou dans la production de documents écrits.

Fonctionnaire fédérale jusqu’en 1995, Diane Desaulniers est spécialiste de la mise en œuvre des politiques de langues officielles au sein de la fonction publique fédérale avec la firme Groupe Vision management consulting. Elle porte un regard critique sur le sondage.

« L’insécurité linguistique est un phénomène qui appartient aux communautés minoritaires. Ici, ça n’a rien à voir ! C’est plus une question de confiance linguistique », dit-elle. « Je trouve que les questions sont très larges et tendancieuses. Ça manque d’analyse. »

Des pistes de solutions

Toujours est-il que plus de 30 ans après qu’ait été précisée dans la Loi sur les langues officielles la possibilité pour un fonctionnaire de travailler dans la langue officielle de son choix, ces réponses interrogent.

« Cela démontre une nouvelle fois à quel point il y a des lacunes importantes dans la Loi et qu’il est important de la moderniser », note M. Théberge.

Plusieurs répondants proposent des solutions, comme un meilleur accès à la formation, que soit encouragée l’utilisation de la langue seconde. Les francophones préconisent aussi une direction bilingue qui assure la promotion égale des deux langues, ainsi que le fait de travailler dans un environnement vraiment bilingue, notamment en favorisant le bilinguisme ou une certaine connaissance du français et de l’anglais chez les fonctionnaires. L’importance que le français et anglais soient parlés dans les activités, comme les réunions ou les ateliers, est également soulignée.

« Depuis longtemps nous demandons une révision des politiques sur le bilinguisme », dit M. Silas, citant notamment l’augmentation de la prime sur le bilinguisme. « On veut plus de formations linguistiques, offertes au sein même de la fonction publique pour répondre aux besoins spécifiques. Il faut changer la culture pour créer un environnement réellement bilingue. »

« On espère que ces données vont faire réaliser au gouvernement qu’il y a un problème » – Alex Silas, Alliance de la fonction publique du Canada

Mais pour Mme Desaulniers, il s’agit d’une occasion manquée.

« Les solutions proposées existent déjà dans les politiques du Conseil du Trésor », explique celle qui a soumis des idées pour améliorer le travail en français dans la fonction publique fédérale dans un mémoire au comité sénatorial sur les langues officielles. « Je regrette qu’il n’y ait aucune recommandation, comme celle que j’avais faite d’appliquer l’offre active à la partie de la Loi sur les langues officielles sur la langue de travail. Les superviseurs comme les présidents de réunions devraient avoir cette obligation. »

Le commissaire rappelle avoir déjà fait des propositions sur cette question dans ses recommandations pour une modernisation de la Loi.

« Ce sondage est surtout un état des lieux, mais en bout de ligne, on sait que cela prend des mesures plus systémiques. »

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