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Les programmes de sciences infirmières en français menacés

Temps de lecture : 4 minutes

OTTAWA – À long terme, le faible taux de réussite des étudiants de sciences infirmières à l’examen en français et leur décision de se tourner vers sa version anglaise pourraient menacer la survie des programmes en français, craignent des intervenants. Pour eux, c’est même la capacité de desservir les patients franco-ontariens qui se jouent dans le dossier NCLEX-RN.

« Si je me mets à la place d’un étudiant francophone, c’est sûr que je vais me poser la question : pourquoi faire mes études en français si c’est pour passer mon examen final en anglais ? », lance la professeure adjointe à l’École des sciences infirmières de l’Université d’Ottawa, Michelle Lalonde.

En 2017, Mme Lalonde a mené une étude auprès des étudiants francophones des programmes en français et en anglais de l’Université d’Ottawa. L’objectif : comprendre leur choix d’étudier en français ou en anglais et récolter leur témoignage sur la préparation à l’examen qui leur permet d’accéder à la profession.

« Beaucoup m’ont dit qu’ils auraient aimé passer leur examen en français et quelques-uns m’ont même confié que si c’était à refaire, ils auraient étudié en anglais. Pourtant, parmi ceux qui font le choix d’étudier en français, il y a un fort attachement à la francophonie. Ils étudient par fierté et pour pouvoir offrir des soins aux patients dans la langue officielle de leur choix. »

4 % en français

Depuis la mise en place de l’examen américain NCLEX-RN (National Council Licensure Examination), en 2015, les étudiants francophones sont de moins en moins nombreux à passer l’examen dans leur langue maternelle.

Récemment, ONFR+ rapportait que sur 130 étudiants ontariens des programmes en français, seulement cinq ont décidé de passer l’examen en français, en 2018, soit 4 %. Une baisse qui se confirme année après année, puisqu’en 2015, ils étaient 46 étudiants sur 111 inscrits, puis 16 sur 120, en 2016, et 15 sur 117, en 2017.

« C’est un choix qu’ils font souvent à la dernière minute, en entendant parler de l’examen, en regardant le faible taux de réussite en français, en entendant les témoignages d’étudiants qui l’ont déjà passé et en constatant le faible nombre de ressources préparatoires en français… », énumère Mme Lalonde.

Car le taux de réussite est beaucoup plus bas en français qu’en anglais. En 2018, il était de seulement 40 % pour les étudiants ayant passé le test en français, contre un taux de réussite global de 79,3 % en Ontario.

Impact sur la profession

Si les chiffres des inscriptions aux programmes en français restent plutôt bons jusqu’ici, Mme Lalonde s’inquiète à long terme.

« On ne peut pas se permettre de perdre deux ou trois infirmiers par année ! Ce serait trop important par rapport aux besoins de professionnels bilingues dans le secteur. Il y a un risque pour la relève francophone. »


« Si on ne fait rien, ma crainte est de voir baisser le nombre d’étudiants dans les programmes en français » – Michelle Lalonde, professeure adjointe, Université d’Ottawa


Pour le directeur adjoint aux études de premier cycle et professeur agrégé à l’École des sciences infirmières de l’Université d’Ottawa, Jean Daniel Jacob, il s’agit d’un « scandale imposé aux francophones » qui pourrait conduire à remettre en cause la pertinence des programmes en français.

Incompréhension de l’Ordre

L’examen NCLEX-RN a été mis en place par le Conseil canadien des organismes de réglementation de la profession infirmière (CCORPI). Et malgré des résultats toujours très inégaux entre francophones et anglophones, l’Ordre des infirmières et infirmiers de l’Ontario (OIIO) lui maintient son appui.

« On dirait que l’Ordre essaie de se déresponsabiliser », s’étonne Mme Lalonde. « Mais ce sont eux qui ont pris la décision de l’implanter, sans consultation et sans s’assurer d’avoir des ressources en français ! »

Et les quelques mesures prises depuis 2015 pour corriger la situation n’ont pas vraiment produit de résultats, constate-t-elle.

« Les ressources préparatoires en français comme les examens pratiques restent minimes par rapport à l’offre en anglais. L’Ordre n’a aucune idée des besoins particuliers des Franco-Ontariens. Ils n’ont jamais pensé à ça. Pour eux, tous les francophones sont bilingues. Il y a un vrai travail d’éducation à faire. »

M. Jacob ne s’étonne pas de l’attitude de l’OIIO.

« L’Ordre essaie de s’en laver les mains », dit-il, racontant qu’un groupe de discussions pour parler des problématiques francophones a été mis en place sur lequel l’Ordre n’a aucune représentation francophone et où les réunions se déroulent en anglais.

Un espoir venu du Nouveau-Brunswick

Les yeux sont désormais tournés vers le Nouveau-Brunswick où le problème est le même. La Fédération des étudiants et des étudiantes du Centre universitaire de Moncton (FÉÉCUM) intente une poursuite avec la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) contre son ordre professionnel dans ce dossier.

« Ce qu’on demande, c’est que soient développés des ressources, des documents préparatoires et un examen égalitaires en anglais et en français », explique la présidente de la FÉÉCUM, Pascale Rioux.

Elle rappelle que malgré un rapport accablant de l’ancienne commissaire aux langues officielles du Nouveau-Brunswick, Katherine d’Entremont, en 2018, ses recommandations n’ont pas été mises en œuvre.

Aucune date d’audience n’a encore été fixée, mais Mme Rioux espère voir les choses avancer.

« Et si ça peut aider ailleurs, nous en serons heureux ! », dit-elle.

Ce jeudi, l’Association des infirmières et infirmiers du Nouveau-Brunswick (AIINB) a indiqué, à la suite d’une plainte déposée auprès du Commissariat aux langues officielles par un groupe d’infirmières actives et d’infirmières à la retraite, être « sur le point de négocier un financement pour permettre la traduction du guide d’étude en ligne sur le NCLEX-RN, publié à l’origine par le fournisseur de l’examen en 2015. »

Mais pour Mme Lalonde, la solution est simple : « On a besoin d’un examen bilingue canadien. »

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