L’exigence d’expérience canadienne est révolue, mais les craintes persistent
TORONTO – Depuis le 1er janvier en Ontario, la plupart des annonces d’emploi ne peuvent plus afficher le prérequis d’expérience de travail canadienne. Conformément à la Loi sur les normes d’emploi (LNE), ces changements visent à éliminer les barrières d’intégration des nouveaux arrivants, parmi lesquels nombre de francophones formés à l’étranger qui espèrent un modèle de recrutement plus équitable.
Il y a trois ans, Marco Ilunga Kabamba Betu, titulaire d’une maîtrise en sciences sociales, est arrivé en Ontario. Il a enchaîné quelques emplois au salaire minimum en espérant démarrer une carrière dans la sphère politique. L’homme originaire de la République démocratique du Congo a ensuite postulé à des centaines d’offres d’emploi spécialisé. « J’ai décroché quatre entrevues en un an », déplore-t-il.
Au sein de la maison de transition où il réside avec d’autres nouveaux arrivants francophones à Toronto, le sentiment d’impuissance grandit et l’espoir s’amenuise au fil des démarches infructueuses.

« J’étais choqué que certains n’aient jamais travaillé depuis leur arrivée. J’ai moi-même vu comment les offres d’emplois dégringolaient à cause de la condition d’expérience canadienne et les autres francophones me disaient : pour nous, c’est mort », raconte le chercheur d’emploi.
Pour Marco Ilunga Kabamba Betu, après s’être senti marginalisé vis-à-vis du critère d’expérience canadienne présent dans la plupart des opportunités d’emploi, il compte mettre toutes les chances de son côté : « Il y avait des offres auxquelles je ne touchais plus, mais maintenant que cette condition est retirée, je vais m’étendre à plusieurs secteurs. »
Un pas dans la bonne direction
Au Centre communautaire francophone de Sarnia (CCF), Boubacar Balde qui travaille comme conseiller en employabilité pense que « le fait que le gouvernement donne autant de poids aux demandeurs d’emploi, ça fait une grande différence. »
Néanmoins, il avoue que le pouvoir des centres d’emploi reste limité dans une démarche partenariale dans laquelle il demeure impossible de s’assurer que les entreprises appliquent les règles.

« Pour savoir si réellement ces entreprises respectent la loi, ça ne relève pas de nous », note M. Balde. À l’heure actuelle, le ministère du Travail prévoit quand même un dispositif de dépôt de réclamation si des candidats estiment qu’une entreprise a enfreint la Loi.
Au CCF, Boubacar Balde, qui a, lui aussi postulé à des centaines d’offres depuis la France avant de poser ses valises dans le Sud de l’Ontario, espère que le gouvernement ira plus loin afin d’assurer le respect de la loi.
« Nous accueillons très bien cette nouvelle. Maintenant, tout dépend de l’éthique des entreprises à respecter cette loi-là », conclut-il.
Qu’entend-on par expérience canadienne?
Bien que les lacunes de la nouvelle règle n’échappent pas aux yeux des employeurs, elle les sensibilise aux nouvelles réalités du marché. « Il n’y a pas de législation parfaite. Maintenant, ce n’est pas une raison pour ne pas légiférer », avance Dominic Mailloux qui préside la Fédération des gens d’affaires francophones de l’Ontario (FGA).
Ce dernier explique que les critères d’expérience canadienne sont « des critères qui, à mon avis, sont hérités d’une autre époque et qui étaient des critères discriminatoires », juge-t-il en ajoutant que cette loi encourage les employeurs à sortir de leur zone de confort.

Lorsqu’il s’agit de définir l’expérience canadienne, les opportunités de bénévolat sur lesquelles nombre de nouveaux arrivants misent afin de décrocher leur première expérience restent une voie incertaine.
M. Mailloux impliqué lui-même dans des organisations bénévoles depuis une trentaine d’années affirme que ces opportunités aident à améliorer ses compétences plutôt qu’à l’entrée sur le marché du travail. D’après le président, il s’agit d’une différence en termes de formation : « L’expérience par un professionnel, c’est quelque chose à laquelle je vais m’intéresser davantage parce que je sais ce que c’est. »
Pourtant, dans l’Est, au Centre de services à l’emploi de Prescott-Russell (CSEPR), la conseillère en emploi Farah Louis affirme que « l’avantage de faire du bénévolat pour ces nouveaux travailleurs, c’est qu’ils s’exposent à la culture canadienne. »
Pour Farah Louis à Prescott-Russell, les ateliers régulièrement organisés afin de « permettre aux employeurs de se rendre compte qu’ils risquent de passer à côté de très bons employés », dit-elle, contribuent également à mettre en lumière la contribution des travailleurs formés à l’étranger qui sont à même d’enrichir les entreprises canadiennes.
Une Loi pour donner la chance à tous
Pour Gilles LeVasseur qui enseigne la gestion et le droit à l’Université d’Ottawa, la nouvelle règle découle d’une initiative légitime. En effet, selon lui, « ne pas avoir d’expérience canadienne, ne veut pas dire que l’on n’a pas d’expérience du tout. »
L’ajout au texte de loi stipulant : « Nul employeur qui fait une annonce publique de poste n’inclut des exigences relatives à l’expérience canadienne dans celle-ci ou dans n’importe quel formulaire de candidature », s’applique désormais aux entreprises comptant au moins 25 employés.
Le professeur précise toutefois que les professions règlementées qui nécessitent un encadrement légal spécifique en Ontario sont exclues.

« On ne peut pas faire ce genre de sélection qui amène une discrimination sur les compétences des candidats », soutient-il.
Il espère que la nouvelle règle en vigueur simplifie l’intégration des nouveaux travailleurs dans l’écosystème ontarien.