#Francophonie, #Ontario

Réfugiés LGBTQ+: une initiative francophone qui change des vies

Le drapeau LGBTQ+ Crédit image: Thinkstock

[DOSSIER]

TORONTO – L’amour comme prétexte pour emprisonner ou assassiner. Persécutés en raison de leur orientation sexuelle, des centaines de réfugiés LGBTQ+ décident chaque année de venir s’établir en Ontario. Incursion dans le processus d’intégration de deux francophones, dont l’expérience a été transformée grâce à une initiative inédite, dont l’avenir demeure à chaque année incertain. 

ÉTIENNE FORTIN-GAUTHIER
efgauthier@tfo.org | @etiennefg

Adama a toujours fait comme les autres. À l’adolescence, elle fréquentait des garçons, «car c’est ce que toutes les jeunes filles font au Sénégal», confie-t-elle, de sa voix douce. «Je me suis trouvée des petits copains. Je camouflais», rajoute-t-elle, donnant un indice sur la suite de son récit.

Pour célébrer l’obtention de son certificat de collège à ses 18 ans, sa mère organisa une grande fête. L’alcool aidant, elle a laissé libre cours à ses sentiments, cachés au fond d’elle-même depuis toujours. «J’ai osé embrasser cette fille qui me plaisait bien», révèle-t-elle. Témoins de la scène, ses amis ont promis de garder le secret. Pourtant, en l’espace de quelques jours, tout le monde savait.

Adama a dû surmonter les épreuves après s’être affichée lesbienne au Sénégal. Source: Thinkstock

Empreint d’une terrible colère, son père l’a placée dans un «camp de réorientation» pour lui «enlever cette sale idée de la tête», se remémore-t-elle. Le remède inefficace, son père lui glisse à l’oreille «que sans avoir goûté aux garçons, on ne peut pas dire que l’on n’aime pas ça».

La nuit suivante, un inconnu s’est introduit dans sa chambre et la viola. Elle revivra le même cauchemar sept nuits de suite. «Finalement, j’ai dit à mon père que j’aimais les garçons», se rappelle-t-elle, la voix étranglée par l’émotion.

Traumatisée, épuisée et… enceinte de son agresseur, elle trouve au fil des mois un stratagème pour quitter le pays et demander l’asile au Canada. Elle se retrouve à Toronto, loin de la communauté d’expatriés sénégalais du Québec. Ne parlant pas un mot d’anglais dans cette métropole majoritairement anglophone, elle fait face à l’inconnu. «J’étais perdue. Mais, j’étais aussi libre pour la première fois de ma vie.»

Fraîchement débarquée à Toronto, elle a atterri à FrancoQueer, un organisme qui accompagne et aide les francophones de la communauté gaie, lesbienne, bisexuelle, transgenre et Queer (LGBTQ+), en Ontario.

 

Un inconnu qui vous veut du bien

«FrancoQueer, c’est avant tout un humain qui prend soin de toi. Lors de mon passage, c’était Ronald. Il est devenu comme un membre de ma famille et il a écouté ma détresse, il m’a conseillé sans me juger et il m’a orienté vers les bonnes ressources», raconte Adama. «À toute heure du jour, il a été là pour moi. De savoir que quelqu’un est là pour nous et pense à nous, ça change une vie», ajoute-t-elle.

Ronald Dieleman a participé à lancer le programme dédié aux immigrants et réfugiés de l’organisme. «Il y a quatre ans, il n’y avait pas d’aide spécifique en Ontario pour les immigrants et réfugiés LGBTQ+ qui parlaient le français. Pourtant, tout le monde s’entend sur le fait que de recevoir de l’aide dans sa langue fait toute la différence. C’est un déterminant de la santé physique et mentale d’une personne», confie celui qui est devenu, en 2015, coordonnateur du programme d’établissement et d’intégration des immigrants et réfugiés LGBTQ+. Il a donné près de trois ans de sa vie à cette initiative de FrancoQueer.

Chaque mois, de nouvelles demandes d’aide. Chaque fois un récit unique marqué par du rejet et un traumatisme. Aussi, un terrible sentiment de déjà-vu à chaque nouveau visage, se désole Ronald Dieleman. «J’ai accueilli des gens en profonde crise, qui souffraient de plusieurs symptômes post-traumatiques. Qui ont été battus, violés, qui sont recherchés par la police et reniés par leur famille. Tout ça, parce qu’ils sont gays ou lesbiennes!», lance-t-il.

À toute heure du jour et de la nuit, Ronald Dieleman répondait à son téléphone, sachant qu’en décrochant, il pouvait changer la vie d’une personne. Salomon a été l’une de ces personnes au bout de la ligne. «Ronald m’a donné les outils pour sortir du placard. C’est aussi lui qui m’a trouvé mon premier manteau pour affronter l’hiver», se rappelle l’homme originaire du Cameroun.

FrancoQueer a permis à Salomon d’obtenir le «coffre à outils» nécessaire à tout bon canadien pour évoluer en société et prendre sa place. «J’ai suivi des ateliers pour mieux comprendre le système canadien, mes droits comme personne protégée et les services auxquels j’avais droits en français», confie-t-il.

Salomon affirme que l’organisme FrancoQueer a joué un rôle central dans son intégration à la société canadienne. Source: Thinkstock

Ces personnes épuisées, psychologiquement meurtries, traumatisées, Ronald Dieleman leur a fourni son écoute, sa patience, ses conseils, tout en respectant leur rythme d’adaptation et leurs doutes, disent-ils.

«J’étais en reconstruction de moi-même. Grâce à son aide, j’ai pu prendre confiance en moi, j’ai été orienté vers de l’aide en français pour réapprendre à vivre avec qui je suis et avec mon vécu», confie Salomon.

 

Le travail comme outil d’intégration et d’émancipation

«Quand on arrive ici, on ne sait pas par quels moyens s’insérer dans la société canadienne, notamment sur le marché du travail. Le travail permet pourtant de s’intégrer à la société. FrancoQueer m’a donné des formations pour comprendre les subtilités du milieu du travail ici. Et Ronald m’a dit d’apprendre l’anglais pour augmenter mes chances d’être engagé à Toronto, puis il m’a aidé pour que je puisse suivre des cours», se rappelle Salomon.

Le volet emploi du programme a permis à Salomon d’obtenir des formations en ce qui a trait à la culture d’entreprise au sein des sociétés canadiennes, d’apprendre à adapter son curriculum vitae, de se pratiquer pour des entrevues d’emploi et même, de découvrir les dispositions en place pour se lancer en affaire.

Tranquillement, Salomon a repris confiance et… la direction des bancs d’école pour étudier en enseignement. Aujourd’hui, il poursuit ses études, tout en effectuant des remplacements dans les écoles francophones du Grand Toronto. «Comme réfugié, j’ai une sensibilité différente à ce que vivent les élèves. Je me rappelle mes propres moments de difficulté et j’ai de l’empathie pour ce que vivent ces jeunes qui vivent de la discrimination», confie-t-il.

Pour sa part, Adama dit avoir pu compter sur l’aide du programme de FrancoQueer pour véritablement faire sa place dans la société canadienne. En l’espace de quelques mois, elle multiplie les expériences de bénévolat et s’implique dans le milieu culturel, ce qui lui donnera une précieuse expérience canadienne. «En travaillant au festival de film LGBTQ+ de Toronto, j’ai vu du cinéma qui parlait de ma réalité. J’ai entendu les témoignages de personnes comme moi, qui viennent de partout dans le monde», raconte-t-elle.

La rue Church, cœur du village gay de Toronto. Source: Thinkstock

Adama décroche aussi un emploi. «Le patron du magasin m’a embauchée, même si je ne parlais pas un mot d’anglais! Chaque soir, j’allais au cinéma voir des films en anglais pour apprendre», se rappelle-t-elle, amusée. Puis une autre rencontre, qui change sa vie. «Un client du magasin savait que je parlais français, je lui avais parlé un peu de mon parcours scolaire. Il m’a offert un emploi dans son entreprise francophone basée à Toronto», raconte-t-elle. Adama va bien aujourd’hui. Elle a trouvé une certaine paix, elle est maintenant comptable dans un bureau d’avocats et elle est mariée avec une ancienne amie de classe sénégalaise.

 

Certains bons coups du Canada

Le programme FrancoQueer illustre les bons coups du Canada en matière d’accueil des réfugiés LGBTQ+, selon Michael Casasola du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. «Il y a ici une solidarité impressionnante des groupes LGBTQ+ pour leurs semblables d’ailleurs dans le monde», confie celui qui est chargé de la réinstallation des réfugiés au Canada pour l’organisme international. «Et pour avoir une intégration réussie, la clé, c’est d’avoir un réseau social. Comment on peut, par exemple, trouver un emploi sans connaître personne? Ces organisations sont dans la vie des réfugiés à un moment critique», lance-t-il.

Il affirme que les employeurs canadiens sont aussi des alliés névralgiques dans l’accueil des réfugiés. «Ce sont nos meilleurs alliés! Du petit café du coin aux grandes entreprises canadiennes, les employeurs veulent aider. Il peut y avoir des motivations liées à la responsabilité sociale, mais c’est aussi très pragmatique: ils ont besoin de main d’œuvre!», dit-il.

Difficile de chiffrer le nombre réel de réfugiés LGBTQ+ au Canada, certains ne s’identifiant pas comme tels à leur arrivée. «Et il est important de dire que s’ils arrivent dans une précarité extrême, ils deviennent financièrement indépendants dans des proportions équivalentes au reste de la population canadienne née ici. Ils ont une réelle contribution à la société», insiste-t-il. «Le modèle canadien est inclusif, on veut qu’ils réussissent», affirme cet observateur privilégié.

Le gouvernement canadien a réitéré sa capacité d’accueil de réfugiés LGBTQ+ au Haut Commissariat. Les personnes qui sont vulnérables et qui ont des besoins impérieux en matière de protection, sont considérées comme prioritaires, affirme le fédéral.

Rémi Larivière, porte-parole d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, révèle que le gouvernement canadien injecte 762 millions de dollars cette année pour aider les nouveaux arrivants, grâce notamment à des dizaines de fournisseurs de services qui accompagnent les réfugiés LGBTQ+. «À long terme, nous visons à ce que chaque réfugié soit autonome et occupe un emploi lucratif, mais cet objectif exige la participation de l’ensemble des intervenants, c’est-à-dire le gouvernement, les entreprises et la société civile. Bien que le processus d’intégration demande du temps, en fin de compte, il permet aux réfugiés de réussir et profite également au Canada», dit-il.

Il reste que des critiques demeurent. Certains dénoncent les délais d’attente pour être acceptés comme réfugiés au Canada, d’autres affirment que les équivalences de diplômes sont difficiles à obtenir. Et tout n’est pas rose non plus dans le milieu de l’emploi, selon d’autres intervenants. Mais le cadre législatif canadien offre une protection aux réfugiés LGBTQ+, ce qui leur donne certains outils pour se défendre avec l’aide de différents groupes.

 

Un programme essentiel, mais fragile

Si la poignée de participants au programme de FrancoQueer interrogés au cours des derniers mois est unanime sur sa pertinence, il demeure que sa pérennité n’est pas assurée. Malgré une forte demande, l’organisme FrancoQueer s’est fait refuser une augmentation de sa subvention par le gouvernement provincial.

«Le volume de travail requis est énorme, et présentement repose sur une seule personne. L’idée était de répartir ce travail entre l’intervention directe auprès des clients d’une part, et la coordination et développement du programme d’autre part. Le ministère a choisi de renouveler le programme avec le même montant qu’il y a trois ans, pour un seul poste, sans même tenir compte de l’augmentation des prix», s’attriste Arnaud Baudry, coprésident du conseil d’administration de FrancoQueer.

Ronald Dieleman, lui, n’en pouvait plus. Épuisé, il a passé le flambeau. «Après le refus du gouvernement, j’ai décidé de quitter, j’étais inquiet pour ma santé. Je faisais le travail de deux ou trois personnes, seul. À 64 ans, ça devenait invivable», dit-il.

Ronald Dieleman est un consultant en établissement et intégration des immigrants et réfugiés francophones LGBTQIA, autrefois à l’emploi de FrancoQueer. Gracieuseté Ronald Dieleman

Un manque de ressources, combinée à un accès difficile aux logements abordables à Toronto et à des listes d’attente importantes pour des soins de santé mentale ont des conséquences, insiste Arnaud Baudry. «Ça augmente les risques de dépression aggravée, d’isolation sociale, de dégradation générale de leur santé, voire de pensées suicidaires», s’attriste le coprésident de FrancoQueer.

Pourquoi une augmentation du budget n’a-t-elle pas été accordée, étant donnée la croissance des besoins? La question a été posée à Matt Gloyd, porte-parole du ministère des Services à l’enfance et des Services sociaux et communautaires de l’Ontario. «En 2018-2019, FrancoQueer reçoit 73 484$ du ministère pour son programme d’établissement pour offrir de l’orientation et de l’aide à l’intégration pour les immigrants et réfugiés francophones», a-t-il indiqué, sans en dire davantage sur les raisons du refus.

Ronald Dieleman a été remplacé par une autre intervenante, Naima Hazem, et le programme se poursuit, malgré les défis auxquels il fait face.

 

*Afin de protéger l’identité des deux réfugiés qui ont accepté de témoigner pour ce reportage, ainsi que de leurs proches, leurs noms ont été modifiés et les différentes années de leur cheminement laissées sous silence. 

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
5+

Étienne Fortin-Gauthier
Étienne Fortin-Gauthier
efgauthier@tfo.org @etiennefg

Étienne Fortin-Gauthier est journaliste depuis une dizaine d’années. Il a collaboré à plusieurs grands médias canadiens et européens, dont La Presse Canadienne, le quotidien La Presse, l’Agence France-Presse et le groupe de presse L’Avenir (Belgique). Il s’est initié aux dossiers de la francophonie canadienne lors d’un séjour au Réseau francophone d’Amérique, qui travaille de près avec les stations radiophoniques francophones en milieu minoritaire. Étienne est diplômé de l’École des affaires publiques et internationales de Glendon, à Toronto, et du programme bidisciplinaire en communication et science politique de l’Université de Montréal.