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Livres brûlés : l’opération du conseil scolaire Providence met le feu aux poudres

Temps de lecture : 3 minutes

WINDSOR – 5 000 livres jeunesse en français ont été écartés, voire brûlés, par le conseil scolaire catholique du sud-ouest ontarien, selon une enquête de Radio-Canada. Ce geste s’inscrivant dans une volonté de réconciliation avec les peuples autochtones sème la discorde parmi la communauté. Les uns saluent une initiative réparatrice envers les Premières Nations. Les autres reprochent à l’institution d’effacer l’histoire plutôt que d’y faire face. Embourbé dans la polémique, et alors que des révélations concernant les origines non autochtones de la conseillère à l’origine de cette idée ont fait surface, le conseil Providence a suspendu son opération.

« Ils auraient pu faire ça de façon un peu plus élégante », lâche Gabriel Osson. Le président de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français (AAOF) décrit une action insensée et une absence totale de consultation. « En tant qu’auteur, je déplore toute mise à l’indexe de n’importe quel livre. Il faut remettre les livres dans leur contexte historique, sous peine d’oblitérer l’histoire. Je peux comprendre que la situation des peuples autochtones soit dérogatoire, mais de là à brûler des livres, je ne crois pas que cela fasse avancer la cause. »

Parmi ces milliers de livres retirés ou même brûlés depuis 2019, figuraient des séries jeunesse et des bandes dessinées ancrées dans la culture populaire de langue française, à l’image de Tintin et Astérix. Le Conseil scolaire défend les avoir brûlés en raison des préjugés qu’ils véhiculaient sur les Premières Nations.

Les parents franco-ontariens divisés

« Ce n’est pas de l’Histoire, mais la vision imposée par un côté qui a massacré et dominé l’autre », estime Alice Audrain-Gauthier, parent d’élève d’Ottawa, pour qui « ces livres perpétuent des stéréotypes et de la violence symbolique inacceptable. Je soutiens 100 % et j’espère bien que mon conseil scolaire s’engage à ce que mes enfants n’aient pas accès à des œuvres problématiques en dehors de moment spécifiquement conçus pour cela. »

« Je suis complètement d’accord avec ce très sain processus d’assainissement de la collection mais je ne suis pas d’accord avec leur liste, ni avec la méthode », nuance Guylaine Tremblay-Jespersen, mère de famille à St. Catharines

« Pourquoi vouloir effacer notre histoire sous prétexte qu’elle n’est pas parfaite ? », s’interroge Cecile Ecoiffier Villard, dans l’Est ontarien. « Tirons plutôt des leçons et discutons avec les lecteurs. Nos jeunes ne sont pas dupes et ça met beaucoup de choses en péril : les auteurs, les maisons d’édition… La politique de l’autruche n’a plus sa place. »

« Mon fils a lu Huck Finn à 12 ans. Son premier commentaire après la lecture était une question : « pourquoi y a le mot en « n » aussi souvent ? » relate Mona Rochon, résidente d’Ottawa. « Ça nous a permis d’avoir une discussion sur l’esclavage, le racisme et le respect de l’autre, peu importe ses origines. La littérature, même dans les bandes dessinées, peut servir à ça, aussi. En plus, si le racisme est présent, il ne cessera pas parce qu’on a brûlé les livres. Il faut lire les oeuvres et en parler. »

L’initiative suspendue sur fond de nouvelles révélations

S’estimant dupé par Suzy Kies, dont les origines ne seraient pas autochtones selon les derniers développements de l’enquête de Radio-Canada, le conseil scolaire a décidé ce mercredi de mettre entre parenthèses son initiative, se déclarant « troublé et inquiet ».

« Ces révélations nous poussent à entreprendre une nouvelle réflexion sur notre processus de refonte. En ce sens, nous mettons sous révision notre processus et mettons sur pause l’ensemble du projet Redonnons à Mère Terre », a expliqué par courriel la directrice des communications. Lyne Cossette.

« Nous n’étions pas au courant qu’elle n’a pas de statut d’Indien en vertu de la Loi et pensions sincèrement avoir la chance de travailler avec une femme autochtone possédant une grande expérience, a réagi le CSC Providence. (…) Nous pensions que son expérience saurait nous guider dans nos initiatives de réconciliation. Nous avons le regret de ne pas avoir fait des recherches plus approfondies à son sujet. »

Résonnance planétaire

En pleine campagne électorale, la polémique s’est évidemment invitée sur la scène fédérale. Il y a eu des millions de livres écrits dans l’histoire. La quasi-totalité d’entre eux véhicule sûrement des idées qu’on ne cautionne plus. On ne va pas tous les brûler », a réagi le chef du Bloc québécois.

La presse francophone à travers le monde s’est aussi saisie de la nouvelle, au Québec, en Suisse ou encore en France, l’hebdomadaire français Le Point parlant d’une « purge littéraire », une « mise à l’index sous forme d’autodafé visant à l’ »inclusivité ».

« Tintin en Amérique, cela vous parle ? Hergé y évoque les « Peaux-Rouges », une appellation jugée dégradante : ouvrage censuré. Même chose pour Le Temple du Soleil et trois albums de Lucky Luke, où les Indiens incarnent soit des méchants, soit des paresseux, soit des alcooliques (soit tout à la fois) : c’est caricatural, irrespectueux, on jette ! ironise pour sa part la radio publique française, France Info.

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