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Luc Bussières, le retour aux racines

Le nouveau recteur de l'Université de Hearst, Luc Bussières. Crédit image: Université de Hearst

[LA RENCONTRE D’ONFR] 

HEARST – Nommé à la tête de l’Université de Hearst le 1er juin dernier, Luc Bussières a connu sa première rentrée universitaire comme recteur. Un nouveau poste qu’il appréhende avec humilité et ambition.

BENJAMIN VACHET
bvachet@tfo.org | @BVachet

«Comment s’est passé votre première rentrée universitaire?

Ça a été très mouvementé, comme toujours! (rires) On se demande combien on va avoir d’étudiants, d’où ils vont venir, quelle sera leur réalité… Et puis, être recteur, c’est une grande responsabilité, d’autant que le départ de Pierre Ouellette avait créé une petite inquiétude. Sans oublier que ma première rentrée coïncide avec le dépôt du rapport de Dyane Adam sur l’université de langue française à Toronto qui est un dossier très important pour l’Ontario français.

Que pensez-vous de ce rapport?

Il contient de bonnes choses, avec un modèle proposé qui est intéressant mais complexe. C’est une aventure qui commence et nous avons le désir d’y collaborer. Même si ce n’est pas la même région, il y a des défis similaires à desservir les francophones en contexte minoritaire. Je regrette toutefois que dans ce dossier, beaucoup d’organismes et de médias oublient de mentionner que nous avons déjà une université de langue française à Hearst! Il y a un peu d’agacement dans la région quand on lit ou entend parler de la création de la «première université de langue française en Ontario». C’est important de rappeler que nous existons et pas seulement symboliquement, mais aussi pour nos étudiants et nos gradués.

L’Université de Hearst. Crédit image: Archives #ONfr

Quel genre de collaboration pourriez-vous envisager?

Nous pourrions partager nos bonnes pratiques. Il y a six ans, nous avons entrepris un gros travail pour assurer la pérennité de l’Université de Hearst. À l’époque, notre bassin d’étudiants diminuait, la région connaissait des difficultés économiques… Nous avons dû repenser notre modèle. Désormais, on fonctionne par bloc, c’est-à-dire que les étudiants suivent autant de cours par an qu’auparavant, mais au lieu de les suivre en même temps, ils le font un à la suite de l’autre. Cela leur permet d’étudier à fond la matière, de se concentrer uniquement dessus et d’avoir les professeurs complètement disponibles pour eux. Cette révision a permis un meilleur taux de réussite et de rétention. Il y a toutefois deux conditions à notre collaboration: nous voulons avoir une place à la table des discussions et que notre modèle de gouvernance et notre autonome soit respecté.

Comment se porte l’Université de Hearst aujourd’hui?

D’ici 2020, nous nous sommes donnés l’objectif d’avoir 150 étudiants sur une capacité d’un peu moins de 400 places. On avait 80 étudiants sur trois campus quand on a entrepris la révision de notre modèle. Cette année, nous en avons déjà près de 140! Nous avons des étudiants qui viennent de l’étranger, d’autres régions de l’Ontario et même du Québec. Notre prochain objectif est de percer le marché du Nouveau-Brunswick.

Revenons à votre parcours. Vous êtes aujourd’hui le recteur de l’Université de Hearst, mais vous en avez également été le vice-recteur et y enseignez depuis près de 25 ans. Quel lien aviez-vous avec la ville avant d’arriver à l’Université de Hearst?

En fait, je suis né à Hearst avant de déménager vers le Québec quand j’avais un an et demi. Mes parents venaient de La Beauce et j’ai passé la moitié de ma vie au Québec et l’autre en Ontario.

Qu’est-ce que cette «double appartenance» vous a appris?

Quand je suis revenu en Ontario, c’était au moment de l’échec de l’Accord du lac Meech et de la crise d’Oka. La perspective était fort différente entre les deux provinces et j’ai réalisé qu’il y avait une vraie incompréhension entre l’Ontario français et le Québec. J’ai aussi pu voir la différence entre évoluer dans un milieu majoritaire et devoir se battre tous les jours pour continuer à parler sa langue, même si à Hearst nous sommes choyés de ce point de vue-là. Si je pouvais, j’aimerais pouvoir faire vivre à chacun l’expérience d’être dans la peau de l’autre, je pense que ça améliorerait la compréhension de chacun.

Y avait-il du militantisme francophone dans votre famille?

Ce n’était pas tellement un souci chez mes parents, même s’ils avaient une sensibilité du fait qu’une partie de notre famille vivait dans une province où le français est minoritaire. Quand je suis revenu à Hearst, je suis arrivé avec la volonté de travailler en français et de contribuer à l’Ontario français car je trouve ça très valorisant. Un de mes collègues m’a dit, un jour, que j’avais une âme de missionnaire!

Luc Bussières. Crédit image: Université de Hearst.

Pour quelle raison êtes-vous revenu à Hearst?

Après mes études, j’ai débuté comme professeur au niveau collégial à Lévis, au Québec. Je cumulais les contrats mais n’avais rien de stable. Je me donnais 5 ans pour percer dans le métier, car j’avais la passion de l’enseignement. Mais je commençais toutefois à me demander si le prix à payer pour cette passion n’était pas trop élevé.  Et puis, il y a eu cette opportunité professionnelle à Hearst où vivait encore ma tante. Comme je revenais souvent dans la région, j’en avais une assez bonne connaissance. Nous avons donc pris la décision de déménager. Ce qui est amusant, c’est que quand je l’ai dit à ma mère, elle m’a dit qu’elle savait qu’un de ses enfants finirait par revenir à Hearst.

Vous n’avez jamais songé à repartir vivre au Québec?

Nous nous sommes très vite adaptés, même s’il y a eu une période de flottement professionnel pour ma femme. Aujourd’hui, nous sommes établis pour de bon ici et nous apprécions la qualité de vie de Hearst. D’un point de vue professionnel, je rêvais d’enseigner dans une petite institution où, quand tu es motivé, tu peux vraiment faire une différence. C’était très important pour moi. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai voulu devenir recteur. Je crois fermement à notre nouveau modèle et je veux m’assurer de pouvoir contribuer à son épanouissement. Je rêve que dans dix ans des gens viennent nous voir pour savoir comment on a fait!

D’où vient cette passion pour l’enseignement?

Ça remonte assez loin! Je me souviens notamment que quand j’étais enfant, pendant les vacances, on s’amusait avec mes amis à organiser des sessions d’école où tour à tour, on jouait le rôle de l’élève ou du professeur. J’associe cette passion à ma grande curiosité. Si je pouvais, je serais un étudiant perpétuel, je passerais ma vie à lire et à rencontrer des mentors. Le plus proche de ce rêve, c’est donc d’être professeur! (rires) Pour moi, c’est le plus beau métier du monde.

Est-ce la raison pour laquelle vous avez décidé de reprendre vos études après une pause de plusieurs années?

En fait, quand j’ai obtenu ma maîtrise, mon professeur de sociologie m’avait proposé de faire un doctorat à Paris ou à Chicago. Mais ça coûte cher de faire des études et puis je ne voulais pas faire un doctorat pour faire un doctorat. Je m’étais dit que j’en ferais un le jour où je tomberai sur une question importante à régler. C’est finalement arrivé quand je donnais un cours sur les rites funéraires et l’évolution du rapport que nos sociétés entretiennent avec la mort. Je me demandais: comment se fait-il que nous ayons progressivement délaissé les rites funéraires qui, il y a 100 000 ans, ont aidé nos ancêtres à vivre cette étape? C’est devenu une question obsédante et je suis donc retourné à l’école.

Est-ce qu’on arrive à garder le sourire quand on donne des cours sur la mort?

Oui, bien sûr, même si je demande toujours à mes étudiants quel genre de personne bizarre peut bien vouloir donner un cours là-dessus? J’ajoute qu’il faut aussi être bizarre pour vouloir le suivre… (Rires) Mais plus sérieusement, la réflexion sur la mort ne rend pas la vie plus triste, elle permet au contraire de se rendre compte de son caractère précieux. C’est plus dangereux d’en faire un tabou.

En terminant, si vous étiez à la place de Justin Trudeau, quelle serait votre première mesure pour les francophones?

J’essayerais de penser aux ambitions qu’avait son père. Le gouvernement fédéral n’a pas seulement la responsabilité de servir dans les deux langues, il doit aussi contribuer au développement et à l’épanouissement des communautés francophones en situation minoritaire. Et les besoins sont énormes, en matière de santé, d’éducation… Justin Trudeau ne doit pas perdre cette ambition et doit la remettre de l’avant.»

 


LES DATES-CLÉS DE LUC BUSSIÈRES:

1959: Naissance à Hearst

1961: Part vivre au Québec

1990: Commence à travailler à l’Université de Hearst

2009: Doctorat à l’Université Laurentienne

2017: Devient recteur de l’Université de Hearst

 

Chaque fin de semaine, #ONfr rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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Benjamin Vachet
Benjamin Vachet
bvachet@tfo.org @BVachet

Originaire de France, Benjamin Vachet vit au Canada depuis plus de douze ans. Titulaire d'un baccalauréat en Administration économique et sociale et d'une maîtrise de journalisme, il a commencé sa carrière en France, avant de la poursuivre au Canada. Il a travaillé pour les hebdomadaires Le Reflet, puis L’Express Ottawa et pour la radio francophone d’Ottawa, Unique FM. Il a rejoint le Groupe Média TFO en 2014. Passionné de politique ontarienne, fédérale et internationale, Benjamin cumule plus de treize années d’expérience en presse écrite, radio et télévision.