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Mani Soleymanlou, un chemin de Téhéran jusqu’au CNA

Temps de lecture : 6 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

MONTRÉAL – Dans un an, Mani Soleymanlou sera le nouveau directeur artistique du Théâtre français du Centre National des Arts. Un poste impossible à refuser pour le fondateur de la compagnie de création théâtrale Orange Noyée. Converser avec Mani Soleymanlou, c’est un peu voyager en Iran, en France, et au Canada, trois pays où il a vécu, et à la base aujourd’hui de ses identités multiples déterminantes dans sa création.

« Le 18 août dernier, vous étiez nommé au poste prestigieux de directeur artistique du Théâtre français du Centre National des Arts. Vous entrerez d’ailleurs en fonction le 1er septembre 2021. Pourquoi avoir postulé ?

Ça fait plusieurs années que j’ai une compagnie de théâtre. J’essaye vraiment de fonctionner de manière très différente dans ma création, mais là, il s’agit d’un poste avec une portée plus large. C’est une direction artistique où on en est libre, avec une latitude dans les moyens de faire. Disons que dans mon domaine, c’est le poste le plus prestigieux qui existe !

Vous succédez à Brigitte Haentjens en poste depuis 2012. Est-ce de gros souliers à chausser ?

Un peu, car c’est une artiste totale, une amie que j’admire. J’aime sa vision, la totalité de son art, sa précision. C’est génial de pouvoir lui succéder, tout en apportant ce que je suis. C’est assez excitant surtout quand je vois la liste des directeurs artistiques avant Brigitte Haentjens, je pense à Robert Lapage, Denis Marleau ou encore Wajdi Mouawad.

Que voulez-vous apporter de nouveau ?

Je viens d’une nouvelle génération. J’arrive avec une autre façon de faire. Je travaille à la représentation sur scène qui se base sur la représentation de notre époque, c’est-à-dire diverse et variée, autant dans la forme que le fond. Je travaille en horizontalité dans la compagnie, en essayant de voir comment les choses vont se dessiner.

J’ai aussi le sentiment que nous vivons une époque charnière avec la COVID-19. Il faut voir comment nous allons pouvoir ramener les spectateurs dans la salle, et comment on paye les artistes. On a la chance inouïe de réfléchir sur ce qui ne marchait pas auparavant.

Le théâtre est-il en transition ?

Il faut faire les choses différemment. Celles et ceux qui font le théâtre doivent mieux comprendre ce qu’ils font, quitte à défaire notre mode de fonctionnement. Par exemple, des théâtres n’ont pas de date de fin spectacle. C’est le cas à Montréal avec la direction du théâtre Duceppe. Chaque spectacle a une date de début au calendrier, mais pas de date de fin, afin de s’adapter à la demande. C’est un exemple parmi d’autres.

Parlez-nous un peu de votre expérience de directeur artistique à Orange noyée, cette compagnie que vous avez fondée en 2011.

C’est à la base même de ma création. Je tente de retracer les lignes rouges qui nous unissent, que ce soit les identités religieuses, ou sexuelles. Je sentais le besoin de désamorcer ce champ miné, à l’encontre des pièges que la société nous tend, déconstruire ce que les gens construisent pour mieux nous séparer.

Les politiciens construisent ça. On vit dans un monde où l’autre est l’ennemi, que ce soit les femmes, les LGBTQ, les autres religions. C’est plus facile de s’opposer à un morceau de linge que face au néo-libéralisme. En d’autres mots, c’est plus facile de dire que le problème vient du voile, que de parler des paradis fiscaux.

Crédit image : CNA

Relier les identités sur scène et analyser les interactions sociales est, on le comprend, à la base de votre travail de création. Comment avez-vous donc vécu les manifestations anti-racistes, cette année ?

Je trouve ça très bien qu’on se concentre sur les oubliés de la société, qu’on les ramène sur scène. Artistiquement, c’est important d’être à l’écoute de ces communautés et multiples identités. Le théâtre est l’art de la collectivité par excellence. 10 20 ou 30 personnes sur scène peuvent parler à des milliers, et communiquer ensemble.

Pour le commun des mortels, expliquez-nous comment se déroule une journée en tant que directeur artistique.

(Rires). Je n’en ai aucune idée. J’imagine qu’il faut être à l’écoute, tenter d’être à la base des projets, être à l’écoute des jeunes compagnies. Être aussi à l’écoute du monde dans lequel on évolue. Il faut aussi intégrer le public, prendre l’espace et l’âme des gens.

Comment à Orange Noyée, arrivez-vous à combiner ce rôle de directeur artistique exigeant avec l’écriture ?

Il y a des temps différents, comme l’avant-répétition, puis la période de création. C’est par vague, et par projet, parfois c’est intense quand une production s’en vient, et on a moins le temps d’écrire. Cependant, la mise en scène et l’écriture, je n’arrive pas à les séparer en soi. Des bureaux, à la représentation de la première, en incluant l’écriture, tout cela entre dans le projet artistique.

Parlez-nous un peu de votre parcours. Vous êtes né à Téhéran. Pourquoi avoir quitté l’Iran ?

Je suis né au début des années 80, au moment de guerre Iran-Irak. Mes parents ont décidé de quitter le pays et d’aller vivre dans une société moins bouillante. Ils ont immigré en France, et ensuite au Canada. Avant d’arriver à Montréal où je vis aujourd’hui, je suis passé par Toronto et Ottawa.

Est-ce que vous vous considérez comme perse ?

(Hésitation). C’est loin tout ça. Je parle la langue, mais ça se limite à ça, car j’ai vécu 95 % de ma vie en dehors de l’Iran. Je dirais plutôt que je suis une accumulation de ma vie passée en France, à Toronto, ou encore dans la société québécoise.

Quelle est la force pour vous aujourd’hui d’avoir vécu dans tant d’endroits ?

Je considère le travail avec mes collègues comme un lien sportif, un sport d’équipe, l’équipe qui travaille ensemble pour un but commun. J’ai une formation en jeu, et j’aime cette idée de travailler en collectivité, malgré nos différences, pour le bien-être de quelque chose.

Crédit image : Jérémie Battaglia (Facebook Orange Noyée)

Comment êtes-vous passé d’un rôle d’acteur à celui de la création ?

Par accident. Tout a commencé quand le metteur en scène Éric Jean m’a donné carte blanche, une soirée, pour une pièce sur mes origines, et mon identité. Et ça a donné Un, une pièce de théâtre que j’ai finalement fait 200 fois.

Cette pièce Un, vous l’avez poursuivie par la suite avec « Deux », « Trois », « Zéro », et même « Ils étaient quatre », « Cinq à sept », « 8 »…

Oui car quand j’ai fait Un, j’avais ce besoin de pousser encore plus loin, un besoin de savoir « être à l’autre ». Avec les autres pièces, je me suis éloigné des identités culturelles, pour l’identité de genre, puis l’identité artistique.

On parle beaucoup du concept d’appropriation culturelle, qu’en pensez-vous ?

 (Longue hésitation). L’excès dans tout m’énerve un peu, car si on va trop loin, je ne pourrais jouer rien d’autre qu’un Iranien. Mais on vit dans un monde multiple, il faut être à l’écoute. L’inclusion est la multiplicité des voix. Tout est dans la manière de présenter les choses, quel est le sujet abordé, la prise de position. Il y a un réel travail d’écoute, avant de créer.

Vous nous avez dit avoir vécu à Toronto et Ottawa, donc vous sentez-vous proche de l’identité franco-ontarienne ?

J’ai fait mes études dans cette minorité dans un océan de majorité. À la base, je suis une minorité depuis ma naissance. Sur la question franco-ontarienne, je suis très conscient de la richesse de cette communauté, de l’importance de maintenir le fait français constamment menacé par le nombre d’anglophones, d’où l’intérêt dans mon futur poste de voyager beaucoup, afin de rester au contact de cette identité.

Appréciez-vous le théâtre franco-ontarien, êtes-vous familier avec ?

Complètement, que ce soit le Théâtre du Nouvel-Ontario à Sudbury ou la Nouvelle-Scène à Ottawa. Toute cette génération de créateurs Marjolaine Beauchamp, Pierre Antoine Lafon Simard, Louis-Philippe Roy, Julien Morissette font un travail remarquable, et le public est très fidèle. Quand j’ai vu M.I.L.F.de Marjolaine Beauchamp, j’étais sur le cul ! J’ai hâte d’aller davantage dans les théâtres franco-ontariens pour mieux comprendre !

En terminant, quels sont les projets pour Orange Noyée en attendant votre prise de fonction en septembre 2021 ?

Avec la troupe du Quat’Sous, nous avons un projet « Prologue » qui sera annoncé à Ottawa. À partir de janvier, je mets en scène et joue, puis je vais travailler un peu avec le CNA pour qu’en septembre j’arrive prêt. »


LES DATES-CLÉS DE MANI SOLEYMANLOU :

1982 : Naissance à Téhéran (Iran)

1990 : Arrivée au Canada

2001 : Commence ses études à l’Université d’Ottawa

2004 : Débute ses études à l’École nationale de théatre à Montréal

2011 : Création de Un, et fondation de la compagnie de théâtre Orange Noyée

2020 : Nommé directeur artistique du Théâtre français du Centre National des Arts

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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