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Marc Haentjens, une passion pour le livre qui s’écrit en lettres capitales

Temps de lecture : 7 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

OTTAWA – Engagé depuis une quarantaine d’années dans le milieu culturel et artistique franco-ontarien, Marc Haentjens a quitté la direction des Éditions David, fin mai, après 12 ans de service et de passion. Il feuillète pour nous les pages marquantes de son itinéraire et celles qui lui restent à écrire.

« Pourquoi quittez-vous les Éditions David ?

Ça fait 12 ans que je dirige la maison et je pense que c’est le bon moment pour passer la main à quelqu’un qui viendra avec des idées nouvelles. Je pars avec le sentiment d’avoir accompli un certain nombre de choses.

Quels sont vos principaux accomplissements à la tête de cette maison ?

La première chose à laquelle je me suis attelé, quand j’ai succédé au fondateur Yvon Malette, a été de construire les bases financières et structurelles de la maison pour assurer sa pérennité. Il a fallu aller chercher du financement et ouvrir la maison à un public plus large, jeune et adulte, qui dépasse le milieu universitaire d’origine. Aujourd’hui, entre l’équipe éditoriale et le conseil d’administration, une quinzaine de personnes gravitent autour de la maison, riche de plusieurs collections. On a pignon sur rue et on a développé toutes sortes de collaborations qui nous confèrent un ancrage communautaire dans la région d’Ottawa-Gatineau et en Ontario.

Restent-ils des défis aux Éditions David, en dépit de ces acquis ?

Oui. Il faudra accroître encore le rayonnement en termes de notoriété et commercial, c’est-à-dire augmenter les ventes, à la fois sur le marché canadien et international. Ce n’est pas facile, surtout au Québec car, à Ottawa, on est en périphérie de ce très gros marché, où il nous est toujours difficile de se positionner. L’autre défi sera de bâtir la notoriété de nos auteurs, car le succès d’une maison repose sur la qualité des livres qu’elle produit et la visibilité de ses auteurs.

Comment construit-on la renommée d’un auteur ?

Il faut les faire connaître, parfois même les imposer, car il y a une très grande concurrence entre éditeurs, par exemple dans les médias.

L’auteur Véronique Sylvain, responsable des communications des Éditions David, et Marc Haentjens. Gracieuseté

On comprend que le marché québécois est très important à vos yeux, mais l’Ontario dans tout ça ? Êtes-vous parvenu à intéresser les lecteurs franco-ontariens ?

Au niveau du public adolescent et scolaire, je dirais qu’on a réussi à développer ce marché, à travers notre collection 14-18. Un grand nombre d’écoles s’intéressent à nos livres et invitent régulièrement nos auteurs. En revanche, c’est plus dur pour les adultes même si, dans l’histoire, des champs ont eu du succès comme la poésie. Mais nous, nous avons choisi une autre voie, celle du roman, un genre plus populaire, mais pour lequel le public reste limité en Ontario.

Est-il aussi difficile de trouver des lecteurs que de dénicher de bons auteurs ?

Les auteurs, c’est la clé. Il y en a beaucoup en Ontario français : plus de 150 sont inscrits à L’Association des auteures et des auteurs de l’Ontario français (AAOF). Beaucoup de gens veulent écrire, mais il n’y a pas beaucoup de jeunes auteurs, surtout dans des genres comme la prose. Se lancer dans l’écriture d’un roman est une œuvre exigeante qui prend souvent plusieurs années. On n’a pas cette possibilité à 20 ou 30 ans.

Pourquoi l’Ontario parvient si difficilement à faire émerger de tels talents ?

En Ontario, il nous manque une pépinière. Il y a bien un petit département de français à l’Université d’Ottawa mais il n’a pas vraiment une orientation de création littéraire. Des gens brillants en sortent, mais pas des auteurs. Ça a été aussi le cas au Collège Glendon (Toronto) ou encore à l’Université Laurentienne (Sudbury) à une époque où Robert Dixon animait des cours de création qui ont mis au monde un certain nombre d’auteurs, mais ce sont de petits noyaux qui n’ont rien de comparable avec par exemple le Québec, mieux équipé, avec ses CÉGEP et ses formations universitaires en création littéraire.

Marc Haentjens présente un livre du caricaturiste du Droit, Bado. Gracieuseté

Qu’est-ce qui vous a tant passionné dans cette profession ?

C’est un métier à la croisée de deux fonctions : littéraire et commerciale. J’ai toujours aimé aborder la culture avec cette dimension économique. Je ne suis pas moi-même un littéraire mais le suis devenu à force de lire des manuscrits. Au final, c’est la relation avec les auteurs qui est la plus stimulante. Chaque livre est un projet derrière lequel il y a une personne en chair et en os avec qui on travaille pour aboutir à un livre le plus réussi possible. C’est un travail à deux : éditeur et auteur.

Chercheur de talents, comptable, animateur communautaire… un éditeur en milieu minoritaire doit être multitâche. N’est-ce pas épuisant ?

Le développement est en effet une dimension particulière qui est le lot de tous les organismes artistiques hors du Québec. Que l’on soit un théâtre, une maison d’édition ou un centre d’artistes, on est dans cette logique car les ressources sont comptées. On n’a pas tout l’appareil qui permet de rayonner naturellement. Par exemple dans le domaine du livre, on n’a pas un réseau de librairies, ni un grand réseau de revues littéraires, ni un bassin d’auteurs… Il faut qu’on aille au-delà d’un organisme artistique et qu’on s’engage dans la communauté.

Quelle a été votre plus belle découverte littéraire de ces dernières années ?

Ça a été de voir le paysage démographique évolué avec plus de gens issus de l’immigration, de différents horizons. Monia Mazigh, pour ne citer qu’elle, a par exemple toute une histoire avec son mari exilé en Syrie où il a vécu des choses épouvantables. Publier, c’est donner la voix publique à des personnes qui racontent des histoires d’ailleurs, riches. Plus récemment, je pourrais citer Soufiane Chakkouche, un auteur d’origine marocaine à Toronto. C’est un plaisir de publier une réalité qu’on ignore, une histoire qui nous transporte ailleurs. Ces auteurs de la diversité ont pris de plus en plus de place dans notre programme.

La romancière Monia Mazigh et Marc Haentjens. Gracieuseté

La pandémie a-t-elle été un allié ou un ennemi des éditeurs ?

Ça a été un obstacle. Notre travail de fond s’est poursuivi même si on a dû retarder quelques publications, mais on a perdu beaucoup de ventes au printemps dernier. On a rattrapé et sauvé les meubles depuis, donc on n’est pas en mauvaise posture. Le manque à gagner a été compensé par une aide spéciale du gouvernement fédéral. Par contre, notre grand deuil, ce sont les événements publics. Les salons du livre et les lancements d’auteur avec des formules différentes étaient notre marque de fabrique. On a dû faire une croix sur cet aspect humain et tout transformer en événement virtuel. Le contact nous manque.

Dans quel contexte avez-vous immigré en Ontario ?

Je suis Parisien d’origine. J’ai vécu mon enfance à Paris et ma jeunesse à Versailles. Je suis diplômé HEC (Hautes études commerciales) et j’ai complété par des études en sciences politiques. Je suis venu pour la première fois en Ontario dans un projet de coopération, en tant qu’enseignant au collège Algonquin qui était bilingue à cette époque, avant que soit créée la Cité collégiale. Ma femme et moi avons découvert à cette époque un milieu culturel francophone stimulant. On est ensuite rentrés en France puis revenus, plus tard, pour s’installer et devenir résidents permanents.

À votre retour en Ontario, comment avez-vous amorcé votre virage culturel ?

J’ai pris la direction du Théâtre Action durant trois-quatre ans, une belle expérience franco-ontarienne au cours de laquelle j’ai sillonné la province. Ça m’a donné l’idée avec deux amis, Alain Poirier et André Sarazin, de bâtir une petite entreprise de consultation en services de gestion, planification et formation à l’intention des organismes communautaires et culturels. L’aventure a durée 15 ans. On a accompli beaucoup de choses, grâce à un autre collaborateur, René Guindon, qui nous a apporté un gros volet d’études qu’on a mis à profit quand la province a créé les collèges francophones le Nord et le Sud, dont de Collège Boréal et le Collège des Grands Lacs.

On a aussi de petits contrats avec des organismes culturels. C’est ce qui m’a amené au domaine de l’édition. Les éditeurs francophones s’étaient unis dans les années 90 pour former le Regroupement des éditeurs canadiens-français et j’ai été embauché pour faire une étude de marché et lancer un projet de distribution par catalogue à 50 000 copies à travers le Canada français qui faisait la promotion des livres et des disques. Puis je suis devenu directeur général de ce réseau en 2006.

Marc Haentjens affectionne le Salon du livre de l’Outaouais, une vitrine pour ses auteurs. Gracieuseté

Vous êtes venu en Ontario à deux, avec votre femme, la chorégraphe Brigitte Haentjens, elle aussi happée par cet univers culturel foisonnant…

Oui. On est séparé depuis un grand nombre d’années. Elle venue en Ontario avec moi et a été un des piliers du Théâtre du Nouvel-Ontario à Sudbury qu’elle a dirigé pendant huit ans de 1982 à 1990. Sa réputation a débordé des frontières de l’Ontario et plusieurs de ses mises en scène ont été remarquées à Montréal où elle mène aujourd’hui de front la direction de sa compagnie de création, Sibylline, et la direction du Théâtre français du Centre national des arts (CNA).

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la culture depuis ces quatre dernières décennies ?

Il y a 40 ans, les compagnies étaient des troupes aux moyens modestes sans salle de théâtre. Aujourd’hui, elles sont institutionnalisées de l’Acadie à Vancouver et ont chacune leur propre toit. Plein d’indicateurs montrent cette transformation importante. Il ne reste plus qu’un chaînon manquant que tout le monde souhaite depuis des années : une université franco-ontarienne ancrée dans la communauté. On le voit au Nouveau-Brunswick avec l’Université de Moncton qui joue un rôle considérable dans développement des communautés francophones et acadienne. On a Ottawa qui perd des plumes chaque année, Glendon pas très actif et ce qui arrive à La Laurentienne est épouvantable. Alors, l’espoir du monde culturel, c’est l’UOF (Université de l’Ontario français), qui peut être ce maillon artistique et culturel qu’il nous manque.

Qu’allez-vous faire à présent ?

Mes projets sont assez ouverts. Je vais me donner du temps. Je n’ai pas de plan précis, mais un certain nombre d’idées que je n’ai pas eu le temps de poursuivre durant ses dernières années accaparantes. J’ai toujours eu un volet consultation avec les organismes culturels que je vais peut- être reprendre de façon plus active, tout en me laissant du temps pour moi. »


[LES DATES-CLÉS DE MARC HAENTJENS]

1952 : Naissance à Paris (France)

1977 : Immigre au Canada et s’installe à Ottawa

1980 : Devient directeur du Théâtre Action

2004 : Nommé directeur du Regroupement des éditeurs canadiens-français

2009 : Devient directeur général des Éditions David

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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