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Michel Bénac : pop-trad, succès, fausses notes et vérités

Temps de lecture : 8 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+]

OTTAWA – Adulé, accusé, éprouvé, regonflé à bloc… Michel Bénac est passé par toutes les émotions ces derniers temps. Le leader de LGS, ex-Le Groupe Swing, renoue dans quelques jours avec la scène, en tournée dans le Nord après une longue parenthèse due à la pandémie. Il retrace avec nous plus de vingt ans de carrière dans une entrevue-vérité au cours de laquelle il évoque, sans filtre, sa fausse retraite en 2018, les controverses Thibodeau et Flippons, sa complicité avec ses musiciens et les chansons qui ont fait de lui la référence franco-ontarienne de la pop-électro-trad.

« Comment vous sentez-vous à l’approche de votre tournée du temps des fêtes qui débute jeudi prochain ?

Je n’ai jamais été aussi nerveux de ma vie, car on monte un nouveau spectacle et ça fait deux ans qu’on a pas tourné. Notre dernière scène dans une salle avec du public remonte au 29 février 2020. En même temps, j’ai la sensation que cette tournée va devenir une tradition annuelle.

Qu’est-ce qu’on va entendre au cours de ces cinq concerts à Chapleau, Kapuskasing, Hearst, North Bay et Ottawa ?

C’est un retour aux sources, au folklore, au swing. On retourne dans nos premiers albums. On sort le violon. On a besoin de cette énergie, de se rassembler. Mais on va aussi jouer les œuvres du nouvel album, LGS, sorti au mois d’août.

Pourquoi avoir choisi le Nord ontarien pour ce retour sur scène ? Quelle importance revêt cette région à vos yeux ?

Le Nord est l’endroit où j’ai appris ma culture franco-ontarienne. Venant de l’Est, c’est après avoir voyagé dans le Nord que j’ai compris qu’il y avait une communauté vibrante dans toute la province.

Comment décririez-vous votre nouvel album ?

Ce sont huit nouvelles chansons, 15 chansons au total, très pop, très électro, qui gravitent autour de la fête, de l’amour et de réflexions personnelles, comme dans le titre Pyromane qui dit qu’on a le droit de se tenir debout, d’être fort et fier. Suite au succès du titre On perd la tête, j’avais le goût de m’aventurer dans l’univers plus rétro-pop.

Michel Bénac. Source : LGS/LaFab Musique

Une des chansons, Feels Right, est entrée dans le top 5 du top 100 radio correspondant francophone. Que représente cette reconnaissance ?

C’est everything, man. Le plus important évidemment c’est de voir les gens vibrer avec toi en spectacle, mais la beauté des palmarès radio c’est que ta chanson fait partie de la vie de quelqu’un que n’aurais jamais rencontré autrement. Ça nous fait visiter de nouvelles régions, un nouveau public. C’est une reconnaissance qu’on a jamais eue à ce niveau-là auparavant. Ça nous fait rayonner. On accompagne les gens qui nous ajoutent sur leur playlist.

Cette chanson est-elle un plagiat d’une création de Vanessa Thibodeau, cette chanteuse qui a jeté la suspicion sur les réseaux sociaux au moment de la sortie du titre ?

J’ai composé cette chanson-là avec Domeno qui a créé toute la musique sans aucune influence. J’ai retravaillé le refrain car il manquait quelque chose dedans. C’est une mélodie non originale, dans le sens où elle a été tellement utilisée dans le folklore qu’elle est reconnaissable. Vanessa et moi, on en a discuté et on s’est compris. On continue à essayer de régler ça. Je comprends le soupçon, je comprends l’accusation. C’est extrêmement délicat, car elle a fait sa musique chez elle et j’ai fait la mienne chez moi, et personne ne veut le malheur de l’autre.

Pourquoi avoir mis en demeure Mathieu Fortin, le journaliste-blogueur qui a rapporté, en mai dernier, les allégations de l’artiste Vanessa Thibodeau ?

Quand quelqu’un te pointe du doigt sur quelque chose que tu n’as pas fait et que tu n’as pas la chance de t’expliquer, et qu’il continue à aborder des sujets inventés (…), je trouve ça de mauvaise envergure. On mérite toujours d’avoir une discussion pour mieux se comprendre. Face aux fausses accusations en rafale, on a le droit de s’exprimer. Malheureusement, on vit dans un système dans lequel, si on ne réagit pas, les gens ne comprennent pas le mal qu’ils peuvent faire et faut y aller plus fort, avec une mise en demeure. Je me suis fait conseiller par un avocat. Par la suite j’ai vécu la vague. J’étais embarrassé et, en même temps, j’avance.

House Parté, une chanson diffusée en février puis retirée à la suite d’une rupture de contrat avec le diffuseur public TFO, a suscité l’incompréhension du public. Que s’est-il passé exactement et que va devenir cette chanson ?

J’ai coécrit cette chanson pour (la revue annuelle d’humour) Flippons 2020 avec les gens de TFO. Cette chanson était assez bonne pour être dans un album LGS, mais dans l’excitation je l’ai sortie en février 2021 au lieu de février 2022. La date de sortie autorisée a changé avec mon consentement mais dans ma tête j’avais tellement hâte que j’ai fait un faux pas qui me coûte cher. J’ai dû la retirer. J’espère qu’un jour on va me pardonner d’avoir fait cette erreur-là et qu’une collaboration sera à nouveau possible avec TFO, car l’expérience a été extraordinaire et je veux me racheter.

DJ Mars et Michel Bénac sur scène. Source : LGS/LaFab Musique

Comment avez-vous négocié le virage forcé de la pandémie ?

Une fébrilité artistique m’a paralysé au début, car c’était l’inconnu. Mais une fois qu’on a compris que ça allait durer un certain temps, on s’est replongé dans la création et on a exploré de nouvelles choses. On a même ouvert un compte Tik Tok. On est passé de 35 à 500 abonnés. Puis ça a été un retour à l’écriture et au studio, en même temps qu’on a essayé le virtuel. J’ai adoré l’expérience au cinéparc. J’avais aussi plus de temps pour mes enfants, mon rôle de papa.

Pourquoi avoir orchestré un faux départ avec une tournée d’adieu, en 2018 ? Votre retour était-il prémédité à cette époque ?

Oui, j’avais cette idée en tête au moment où j’ai annoncé le départ du groupe. Ça a été la retraite du Groupe Swing et la naissance de LGS (acronyme de Le Groupe Swing). Le folklore a pris sa retraite pour laisser la place à la nouvelle musique qu’on interprète.

L’acronyme LGS est-il vraiment une réussite marketing ? N’avez-vous pas perdu du public en cours de route avec un nom qui « parle » moins aux gens ?

La beauté du nom LGS, c’est que ça peut dire ce que tu veux : Les Gentils Salauds, Les Girafes Sautantes… Mais le changement n’est jamais facile. Ça prend du temps. Les gens vont s’habituer au fait que LGS est l’avenir du Groupe Swing. On ne pouvait pas évoluer musicalement sans se départir de cette connotation folklorique « swing ».

Le Groupe Swing lors de la cérémonie de clôture des Jeux PanAm à Toronto en 2015. Source : LGS/LaFab Musique

Au cours de toutes ces années de carrière, quel moment vous a fait le plus vibrer ?

Il y a tellement de spectacles, près de 2000… Mais des moments comme la cérémonie de clôture des Jeux PanAm (en 2015) en première partie de Pitbull, Kanye West et Serena Ryder, c’est sûr que c’était extraordinaire. Ça a fait partie de ma lune de miel que j’ai dû raccourcir pour saisir cette opportunité. Mais les shows qui me touchent le plus, ce sont tous ces spectacles où il n’y a pas d’accueil, où tu portes toi-même tes instruments, où tu te laisses embarquer dans la culture des gens qui font ce festival, tu discutes avec eux, tu manges avec eux et tu finis par faire un party avec eux. Rien ne remplace ces moments.

Les musiciens Bobby Lalonde et Jean-Philippe Goulet ont été vos deux complices historiques. Quel rôle ont-ils joué dans l’ascension du groupe ?

Débuter mon band avec une légende comme Bobby Lalonde, ex-membre de Garolou, a été une occasion extraordinaire. Quand il a quitté le groupe et que Jean-Philippe a rejoint, cela a changé la chimie et nous a fait évoluer dans la musique expérimentale. Ça a apporté une nouvelle saveur qui continue à exister sur scène aujourd’hui. Il fera partie intégrante de la tournée, avec DJ Mars et des danseurs.

Quelle est la recette miracle pour imprimer dans la tête des gens des sons comme On perd la tête, Un bon matin, Ça va brasser, C’est okay ?

Si j’avais la recette, j’aurais encore plus de chansons comme ça. Les gens s’attachent à des mélodies faciles et reconnaissables. Les mélodies du refrain sont puissantes quand elles connectent avec le peuple. Ça permet d’avoir un double message dans les paroles, de parler de choses dark, présentées de façon souriante, comme dans Pyromane.

Comment imaginez-vous l’avenir de la pop-trad, un style qui défie les modes, et comment vous y préparez-vous ?

La création est plus instinctive et spontanée. Il y a vingt ans, tu bâtissais un album sur plusieurs mois avec un thème que tu suivais. Aujourd’hui, on y va au coup par coup avec des singles. Je sens, j’écris, je compose et j’enregistre une chanson… puis dans quatre mois, j’ai le droit de me laisser influencer par de nouvelles tendances musicales.

Avant votre carrière francophone, vous avez tenté de percer en anglais, dans le groupe Michael B and the Power, en vain. Quels souvenirs gardez-vous de cette période qui vous a décidé à faire le saut en français ?

Quand tu es jeune, tu es tellement inspiré par les gros succès américains qui sont everywhere que tu te fais influencer par des Michael Jackson, des Princes, et ta musique leur ressemble et tu te retrouves à plus imiter que créer. Cette période m’a beaucoup appris : comment écrire des œuvres et performer devant un public, par exemple. Mais l’affaire cruciale que j’ai retenue c’est d’être soi-même, laisser sa personnalité transparaitre dans son œuvre. Quand j’ai viré dans la francophonie, je me suis retrouvé moi-même, en tant que Franco-Ontarien. J’ai exploré qui je suis et les gens ont connecté à ça. Il faut se donner le droit d’être soi-même, même si on ne plait pas à tout le monde.

Comment se porte LaFab Musique, la maison de disque que vous avez fondée il y a dix ans ?

Très bien. LaFab Musique représente LGS et aide les artistes dans leurs créations, comme Gabrielle Goulet, qui est de retour en enregistrement avec une musique plus country. Ou encore Vincent Bishop, un génie de l’écriture qui réinvente le trad franco de sa culture en apportant sa touche. Il nous accompagnera dans notre tournée. On est toujours à la recherche de nouveaux talents.

Quels autres projets avez-vous dans les cartons ?

Je sors en ligne ce mois-ci l’album complet de Michael B and the Power, mon premier band et j’aimerais sortir des versions en anglais de ce qu’on fait avec LGS pour voir si des artistes anglophones voudraient les interpréter avec moi. Mais pour l’instant, on va se concentrer sur une tournée et on se croise les doigts pour que 2022 soit une année de spectacle importante pour LGS. »

Michel Bénac, voix-guitare, et Jean-Philippe Goulet (à droite) au violon. Crédit image : Rudy Chabannes

LES DATES-CLÉS DE MICHEL BÉNAC :

1999 : Création du Groupe Swing et sortie du premier album, La chanson sacrée

2001 : Remporte le premier d’une série de 13 prix Trille Or

2009 : Le 3e album Tradarnac est nominé aux JUNO dans la catégorie album francophone de l’année

2016 : Le Groupe Swing devient LGS et diffuse des albums en Europe et aux États-Unis

2020 : Nommé groupe de l’année, chanson de l’année et vidéoclip de l’année aux Capital Music Awards

2021 : Sortie du 6e album et tournée dans le Nord après deux ans loin des scènes

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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