Monette sortira son cinquième album au printemps. Crédit image: Sean Sisk

MISSISSIPPI MILLS – On peut sortir l’homme de Sudbury, mais on ne peut pas sortir Sudbury de l’homme. Monette, Serge de son prénom, continue de chanter les histoires du Nord de l’Ontario. Cet auteur-compositeur-interprète est aussi enseignant en musique et en art dramatique au Conseil des écoles catholiques du Centre-Est (CECCE). Il souhaite être un passeur culturel, comme l’ont été pour lui des grands de la culture franco-ontarienne. Rencontre avec celui qui prépare la sortie de son cinquième album solo.

« Vous avez fait votre marque avec des chansons qui parlaient concrètement du Nord de l’Ontario. Pourquoi exploiter ce filon?

Je suis natif de Sudbury, plus particulièrement du village de Val Thérèse. Mon père était camionneur. Je passais beaucoup de temps à voyager en écoutant de la musique country, qui parle souvent d’histoires personnelles, mais aussi de monuments historiques.

La musique de Bob Dylan et de Neil Young jouait beaucoup à Sudbury. Dans sa chanson Long May You Run, Neil Young raconte la fois où sa voiture s’est brisée à Blind River, et ça devient un éloge au Nord de l’Ontario.

C’était normal d’écrire ma recherche d’identité et d’en relater les histoires.

À l’époque de Cormoran, le groupe qui l’a fait connaître. De gauche à droite : Shawn Sasyniuk, Monette, Alain Dorion (Radio-Canada), Jacques Grylls et Don Kingsley. Gracieuseté

J’ai étudié en Histoire à l’Université d’Ottawa. J’étais dans la troupe de théâtre avec Madeleine Azzola et Hélène Gravel. Ces deux enseignantes m’ont donné le goût d’aller plus loin dans mon écriture. Hélène Gravel m’a donné cette fierté d’être franco-ontarien et de parler dans l’accent de chez nous.

Puis, il y a eu La Brunante, diffusée à Radio-Canada. On était des jeunes punks, on arrivait sur une scène télévisée, au national. On avait des ateliers avec Robert Paquette, Breen Leboeuf, John Mcgale et Toyo.

Sur ma chanson L’autre bord d’la track, Toyo m’a demandé : ‘Pourquoi tu dis le moulin à fleur? C’est le moulin à farine.’

J’ai dit aux organisateurs : ‘Toyo est bon, mais il ne comprend pas notre langue, il ne comprend pas notre identité.’

Le Moulin à fleur, c’est le quartier francophone de Sudbury.

De gauche à droite : Serge Monette, Paul Demers et Robert Paquette, lors d’un spectacle à North Bay. Gracieuseté

Au secondaire, on se questionnait déjà au niveau de l’identité. Pour moi, ça se passait moins bien en anglais. Mon émotif est en français.

À un moment donné, on jouait dans un Battle of the bands entre les écoles secondaires. Avec mon groupe, on avait chanté moitié-moitié en français et en anglais.

J’ai vu les visages inquiets des francophones dans la foule. Et j’ai commencé à entendre des pings, pings! Les gens nous lançaient des cents noirs. Je pensais qu’ils allaient nous frapper.

En débarquant de scène, la première personne que j’ai vue, c’est Chuck Labelle. Il m’a dit : ‘C’était vraiment bon, ne lâche pas.’ Puis, CTV a fait une entrevue avec nous, probablement parce qu’on était différents.

Avec le projet Monette, Serge Monette continue de chanter les histoires du Nord de l’Ontario. Crédit image : Sean Sisk

Je suis un peu de cette époque de l’engagement des années 1970. Moé, j’viens du Nord, sti!

Mais vous étiez à peine né à l’époque de Moé, j’viens du Nord

Oui, mais ces gens-là venaient dans nos écoles. Je me souviens d’avoir vécu des ateliers avec François Lemieux ou Robert Paquette. Et Hélène Gravel a aidé beaucoup de jeunes.

Dans ma génération, la Fédération de la jeunesse franco-ontarienne (FESFO) n’existait pas. On n’avait pas d’animateurs culturels comme Félix St-Denis. Et même le drapeau franco-ontarien, on ne l’affichait pas.

Francophonie Ontario Drapeau franco-ontarien
Drapeau franco-ontarien. Archives ONFR

Aujourd’hui, on n’investit plus dans cette identité franco-ontarienne. On est dans le pluralisme. Ça fait en sorte que de parler des histoires comme je le fais, c’est un peu difficile à passer, parce que ça fait très folklorique.

Reesor Siding a connu un certain succès. Je l’ai chantée au lancement du Mois du patrimoine, pour lequel le Réseau du patrimoine franco-ontarien (RPFO) m’a demandé d’être ambassadeur. On m’a demandé de la chanter, car on a attribué le prix Michel-Prévost à Danielle Coulombe, pour son article Une grève, une fusillade et des accusations en 1963, paru dans la revue Le Chaînon l’été dernier.

Vous êtes aussi enseignant. On dit souvent que les jeunes n’écoutent plus de musique en français. Est-ce pire qu’avant, ou c’est notre perception d’adulte?

Ça a toujours été, et ça va toujours être, aussi longtemps qu’on ne se demande pas pourquoi on est inconfortables avec la musique ou les films francophones. As-tu honte de qui tu es? Moi, je trouve que c’est une beauté de parler plusieurs langues.

Les enseignants ont cette honte aussi. L’insécurité linguistique dans nos écoles existe encore.

Il y a des gens d’ailleurs et des gens d’ici, mais ils se comprennent mal. L’enseignant devrait être un défenseur de la langue et de la culture générale.

Comment insuffler cette fierté franco-ontarienne chez les jeunes, tout en respectant cette pluralité?

Il faut leur donner des plateformes. Les En bref de ce monde n’auraient pas été les mêmes sans La Brunante.

Ces gens ont ouvert la porte à des élèves, à des petits punks, à des Stef Paquette. Ils leur ont dit : ‘Tu n’aimes pas ce qui se passe en français? Viens, on va créer quelque chose.’

Okféfé, son groupe avec Ferline Régis, en performance à la Bastringue de Contact ontarois. Gracieuseté

À Ottawa, ils ont investi énormément d’argent dans les sports-études. C’est excellent. C’est comme ça que l’école franco-ontarienne va survivre. Par contre, elle devient une école d’immersion, parce qu’on ne nourrit pas la culture.

Quand j’entends l’harmonie de l’école jouer The House of the Rising Sun, même si c’est instrumental, mon cerveau ne pense qu’aux paroles en anglais. Je n’entends pas Les portes du pénitencier.

Y a-t-il des initiatives actuelles qui donnent ce genre de plateformes?

Le festival en milieu scolaire Quand ça nous chante est un moteur culturel dans lequel on doit investir. Mais il faut convaincre les élèves, les profs et les directions.

J’ai passé près de huit ans à faire de l’enregistrement et de la tournée avec le CECCE pour un programme qui s’appelait Focus – chanson et musique. C’est le plus beau projet que j’ai pu vivre. Le programme est mort en raison de coupures de budget et de pandémie. J’ai dit que si je ne pouvais pas retourner en studio et faire 25 spectacles avec les élèves, je ne le faisais plus.

Est-ce que ça pourrait revenir?

Il faudrait que quelqu’un le reprenne. Moi, je suis à la fin de ma carrière. Pour plusieurs, la pandémie a changé nos priorités. Est-ce que je veux retourner au stress que j’avais avant? Non.

C’est aussi ça l’album Le diable dans le corps. La chanson Je fais de mon mieux, c’est de dire que puisque le monde est en train d’arrêter, je ne peux pas me stresser pour demain.

Quels sont les thèmes abordés dans cet album?

Crache ton sang est une réaction à mon expérience de demi-finaliste au Festival international de la chanson de Granby (FICG), en 1997 et 1998. La première année, on m’avait présenté en anglais. The next artist is Serge Monette, all the way from Sudbury!

J’étais en beau maudit. Je me disais : ‘Je suis venu ici pour chanter en français, pas me faire écœurer en anglais. Je peux faire ça chez nous.’

Ensuite, j’ai été au Festival de la chanson de Saint-Ambroise (au Saguenay-Lac-Saint-Jean). On m’avait invité à aller retrouver les autres au bar en me disant : ‘Viens chanter des chansons en cajun, tu dois connaître ça, tu as l’accent!’

Le diable dans le corps est le cinquième album de Monette, après 18 roues (2002), Bad Luck (2008), Capital humain (2015) et Sonnez l’éveil (2020). Crédit image : Sean Sisk

Quand on chante de la chanson francophone, on aimerait être acceptés pour ce que c’est. Pourquoi les radios en Ontario ne font pas jouer de la musique franco-ontarienne tous les jours? En Acadie, il n’y a pas cette gêne.

Parlez-nous des autres chansons sur l’album…

Le diable dans le corps, je l’aime beaucoup. Ça veut dire que tu as de l’énergie, et que si tu ne te calmes pas, tu vas être dans le trouble!

J’aimerais faire une vidéo en dessins animés pour Le vieux coq, parce que c’est l’histoire de mon père. C’est un reflet du bon Canadien français. Il venait d’une grande famille. Il a grandi sur une ferme, à Noëlville. Il a été en ville. Il a travaillé dans l’industrie minière. Puis, il a pris le highway pour conduire des camions.

La chanson est un beau message pour mon père, qui a 82 ans, mais c’est aussi une chanson drôle qui me fait penser à plusieurs membres de ma famille.

Avec sa fille Élodie Monette-Dugas lors de La nuit sur l’étang. Gracieuseté

Joe et Lola, ce sont deux immigrants qui quittent le vieux pays pour aller travailler à Timmins, vers 1900. La ruée vers l’or, ce n’est pas facile. La chanson est basée sur une histoire vraie. Lola va le tuer parce qu’il est alcoolique et violent. Dans ces années-là, qu’est-ce qu’elle pouvait faire?  

Comme Reesor Siding, c’est une histoire du développement économique de la région du Nord. Il ne faut pas les oublier, même si elles ne sont pas faciles.

Pourquoi avez-vous quitté Sudbury?

Je ne suis pas là, mais je suis toujours là.

J’ai d’abord travaillé dans des écoles de Toronto. Ma copine de l’époque et moi avons décidé de déménager à Ottawa, un juste milieu entre mon Sudbury et son Acadie. Beaucoup de gens avec qui je collaborais habitaient à Ottawa et Montréal : Patrice Desbiens, Paul Demers, Marcel Aymar.

C’était naturel de quitter Sudbury. Il n’y avait pas de jobs en enseignement et faire de la musique était difficile.

Vous avez côtoyé plusieurs grands noms de la culture franco-ontarienne. Que vous ont-ils apporté?

Ils ont été des passeurs culturels, chacun à leur façon.

En 2017, lors d’un spectacle pour souligner les 20 ans du mouvement SOS Montfort. De gauche à droite : Damien Robitaille, Robert Paquette, Marcel Aymar, Chuck Labelle, Serge Monette. Gracieuseté

Robert (Paquette) est comme le père de toutes les générations. Il m’encourageait. Il est le Gordon Lightfoot francophone. C’était tout un apprentissage.

Marcel (Aymar) m’a aidé à enregistrer mon premier disque et à poser ma voix. Il m’a donné une identité musicale.

Paul (Demers) était un grand frère. On a passé beaucoup de temps sur la route avec lui et Josée (Lajoie).  Et on a tous les deux été présidents de l’Association des professionnels de la chanson et de la musique (APCM). On avait des divergences d’opinions, parce qu’il voulait que l’APCM soit présente d’un océan à l’autre. Je trouvais que ça n’avait pas de sens, car ce sont les Franco-Ontariens qui payent pour l’APCM.

Quelle importance a eu Cormoran sur votre parcours?

Au secondaire, il y avait un jeune prof qui venait d’arriver, Jacques Grylls. Moi, j’étais à ma 14e année… J’avais le diable dans le corps, je devais faire une 14e année (rires)!

Jacques Grylls et Serge Monette se sont réunis pour former Cormoran en 1995. Gracieuseté

Quand j’étais à l’université, j’ai recontacté Jacques pour créer un groupe, Cormoran, pour La Brunante. On a perdu contre En Bref la première année, et on l’a remportée l’année suivante. Ça a apporté plein d’opportunités. On a même joué avant les Colocs au Festival franco-ontarien, en 1995.

Quand j’ai déménagé à Toronto, je revenais à Sudbury toutes les fins de semaine. On partageait un studio avec En bref dans l’ancienne morgue du Carrefour francophone, dans un ancien hôpital. Après nous, c’est Konflit Dramatik qui a repris le studio. Je pense que l’album Morgue (2005) est une référence à ça.

Vous avez mentionné la tournée avec Paul Demers et Josée Lajoie. Quel était ce projet, 30 ans de chansons?

C’est né de l’idée que de vendre de la musique originale est extrêmement difficile. Même Paul sortait un album et vendait 10 spectacles. On a décidé de se mettre ensemble pour faire des interprétations. Notre angle était de relater 30 ans de chansons franco-ontariennes et franco-canadiennes.

On savait aussi qu’il y avait des 20e et 25e anniversaires qui s’en venaient. Le Centre culturel les Trois p’tits points à Alexandria, La Slague à Sudbury… On a eu le prix coup de foudre à Contact ontarois en raison de ce momentum. On a joué pendant deux ans.

Avec Josée Lajoie et Paul Demers, à l’époque de la tournée 30 ans de chansons. Gracieuseté

J’aurais aimé continuer et faire la Bonne Chanson. Mais honnêtement, nous étions épuisés. Paul se donnait à 100 %. Il était en rémission de son cancer. Quand il tombait malade, ça tournait automatiquement en pneumonie.

Josée avait des raisons familiales, c’était beaucoup à gérer avec le travail, les enfants, le divorce.

Moi aussi j’avais mon travail et j’étais père monoparental, en garde partagée donc je l’avais quand même plus facile.

Quel souvenir gardez-vous de Paul Demers, dont la chanson Notre place (avec François Dubé) a été intronisée au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens?

C’est un grand frère qui voulait le bien de tout le monde. Il était simplement un bon gars. S’il avait eu un dollar chaque fois que sa chanson avait joué, il aurait été millionnaire. Malheureusement, le système a fait en sorte qu’il n’a pas pu profiter pleinement de ce succès.

Comment en êtes-vous venu à vivre dans une ancienne église?

J’ai habité longtemps dans Vanier, à Ottawa. Mais j’étais fatigué de la ville. J’ai acheté une église anglicane à 45 minutes à l’Ouest, sur le bord de la rivière Mississippi.

J’y ai fait un projet avec Ferline Régis et d’autres musiciens, Les sessions du Mississippi. C’était un concept de spectacles en direct sur Facebook, à l’époque où les live Facebook commençaient, avant la pandémie.

Une ancienne église devenue maison et lieu de création. Gracieuseté

L’album Sonnez l’éveil (2020) a été enregistré dans l’église. Depuis, j’ai fait un studio dans mon garage. Il y a des groupes qui viennent d’Ottawa, mais aussi de Boston ou New York pour enregistrer. C’est mon ami Corey Bergeron qui fait du mixage et qui aime bien mon studio, car j’ai un équipement plus vintage. Il y a très peu de synthétique dans ce que je fais.

Y a-t-il un côté métaphysique à vivre dans une église?

Non. Quand je suis arrivé, c’était vacant depuis quatre ans. J’ai fait tellement de rénovations que je pense que tous les mauvais esprits sont partis (Rires).

Avec George Turcotte, qui l’accompagnera aussi sur scène pour les lancements d’album. Crédit image : Sean Sisk

Quand auront lieu vos lancements d’album?

À Ottawa, c’est le 7 avril à 14 h. Megan Francoeur et Brian Stephenson feront la première partie. Megan a beaucoup chanté comme choriste sur mes albums.

Et le 13 avril, on va être au Lounge à Sudbury, toujours à 14h. Philippe Mathieu va faire la première partie. Il a un bel album, c’est un bon guitariste aussi. »


1972 : Naissance à Sudbury

1996 : Victoire à La Brunante avec Cormoran

1997 : Demi-finaliste au FICG, où l’animateur le présente en anglais

2002 : Lancement de son premier album, 18 roues

2004 : Prix Coup de foudre à Contact ontarois et début de la tournée 30 ans de chansons avec Paul Demers et Josée Lajoie.

2012 : Prix de la meilleure animation au Cinéfest de Sudbury pour Reesor Siding, court-métrage dérivé de sa chanson lancée en 2008 sur l’album Bad Luck

2024 (à venir) : Lancement de son cinquième album, Le diable dans le corps

Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.