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« Mot en n » : un torchon qui brûle toujours à l’U d’O

Temps de lecture : 5 minutes

OTTAWA Près de quatre mois après les événements entourant l’histoire du « mot en n » et de la professeure Verushka Lieutenant-Duval, les tensions et les polémiques autour de l’histoire sont toujours bien vivantes à l’Université d’Ottawa (U d’O). D’un côté, des professeurs soutiennent que l’administration les laisse tomber alors que des étudiants souhaitent que l’administration en fasse plus pour lutter contre le racisme.

Il faut rappeler qu’il y a près de quatre mois, la chargée de cours avait été suspendue par l’administration, suite à une plainte d’une étudiante, pour avoir utilisé le terme en entier dans la salle de classe. L’affaire a par la suite été grandement reprise dans les médias, surtout au Québec où le premier ministre François Legault a affirmé récemment que « l’histoire de l’Université d’Ottawa avait choqué pas mal de monde, moi compris ».

Pour le professeur de traduction et de philosophie, Charles Le Blanc, l’intensité du débat vient du recteur Jacques Frémont, notamment avec ses sorties dans les médias. Selon l’enseignant, M. Frémont a collé une étiquette sur le dos des professeurs en encourageant « en quelque sorte une vision selon laquelle l’Université serait percluse de racisme ».

« L’Université serait gangrénée par le racisme, les professeurs seraient des racistes qui utiliseraient de leur privilège blanc et nieraient tout ce qui n’est pas blanc. (… ) On dit aussi que les professeurs utiliseraient leur liberté universitaire pour les (étudiants) insulter, les diminuer, les humilier. Je n’ai jamais vu ça de ma vie. Ce n’est pas ça l’Université d’Ottawa. L’expérience que j’ai est celle d’un campus où il fait bon vivre et où c’est agréable », avance le professeur de la Faculté des Arts.

Selon le Syndicat étudiant de l’Université d’Ottawa (SÉUO), le récent événement avec l’histoire de Verushka Lieutenant-Duval a fait état « d’un problème de racisme à l’Université ». Le SÉUO avance aussi que ce n’est pas la première fois que des problèmes surviennent.

« Il y a une insensibilité institutionnelle à l’Université d’Ottawa par rapport au traitement des étudiants noirs et il faut y remédier » – Babacar Faye, président de la SÉUO

En 2019, il y a eu deux incidents où des étudiants noirs avaient affirmé avoir été détenus par la sécurité du campus pour avoir refusé de s’identifier. Sur la détention d’un de ces étudiants, le recteur Jacques Frémont l’avait qualifiée comme « une bonne crise ». Ensuite, en décembre de la même année, des étudiants avaient tenu un sit-in de six jours dans un bâtiment administratif de l’établissement de la capitale canadienne.

« Il y a une insensibilité institutionnelle à l’Université d’Ottawa par rapport au traitement des étudiants noirs et il faut y remédier. On a toujours parlé d’action concrète et ça a toujours pris du temps à l’Université. Si ce débat persiste, c’est parce que la situation n’a pas évolué et il n’y a pas eu de leadership de la part de l’Université », affirme Babacar Faye, président de la SÉUO.

Suite aux événements du trimestre d’automne, l’établissement ottavien avait annoncé au début janvier la création d’un comité « antiracisme et inclusion » mené par le professeur Boulou Ebanda de B’béri. Un geste posé qui ne convainc pas le syndicat étudiant.

« Au syndicat, on accueille toujours ces étapes contre le racisme avec un peu de scepticisme. On se souvient qu’après la détention d’un étudiant au campus en 2019, il y a un comité qui a été créé et qui n’a pas vraiment abouti à grand-chose », souligne M. Faye.

Un comité pour « poser des actions »

Pour M. Ebanda de B’béri, s’il a pris ce comité en charge au mois de janvier, « ce n’est pas pour faire du blablatage », mais, car il est « un homme d’action ».

« J’ai une réputation assez claire. Je ne me lance pas dans des dossiers si je ne peux pas y apporter des changements assez clairs. Si j’ai accepté ce dossier, c’est parce que je sais ce que je peux apporter autour de la table. S’il y a des gens qui veulent apporter des changements en manifestant, c’est leurs droits, mais moi je pense qu’il y a d’autres façons de le faire. Il faut être autour de la table et dire la vérité à ceux qui ont le pouvoir institutionnel. »

« Est-ce qu’il y a des racistes à l’Université d’Ottawa ? Oui, mais est-ce qu’il y en a plus qu’ailleurs ? Non, car je ne verrais pas pourquoi ça serait le cas » – Charles Le Blanc

Ce dernier avance déjà quelques mesures que son comité a présenté, comme l’accélération de l’embauche de professeurs issus des minorités, bonifier l’aide financière destinée aux étudiants et la mise en place d’activités de formation contre le racisme. Il espère que ces mesures permettront d’apporter des changements aux « problèmes systémiques » à l’Université, et ce dès cette année.

Le professeur Boulou Ebanda de B’béri. Source : Université d’Ottawa.

« Il y a du racisme systémique à l’Université d’Ottawa comme partout dans notre société contemporaine. Dans toutes les institutions académiques canadiennes, il y a du racisme », croit M. Ebanda de B’béri.

Ces propos font bondir M. Le Blanc qui ne croit pas qu’on peut « déduire qu’il y a du racisme systémique sur deux cas de profilage racial ».

« Moi, je ne crois pas au concept de racisme systémique. Est-ce qu’il y a des racistes à l’Université d’Ottawa ? Oui, mais est-ce qu’il y en a plus qu’ailleurs ? Non, car je ne verrais pas pourquoi ça serait le cas. ( …) Il n’y a pas de raisons statistiques, montrez-moi les chiffres, car il n’y a pas d’études. »

Liberté académique

Suite au traitement de Mme Lieutenant-Duval, plusieurs professeurs avaient dénoncé que l’établissement ait « confondu le racisme sur le campus, les microagressions, la discrimination » avec le rôle de l’enseignement universitaire et de la liberté universitaire. Pour Pierre Anctil, qui enseigne sur l’histoire juive du Québec et du Canada à la Faculté des Arts, la liberté académique a pris un pas de recul avec les événements des derniers mois.

« Il n’y a pas eu de censure, mais il y a eu des pressions de la part du recteur et de ceux qui sont sur les réseaux sociaux. (…) Je fais partie de ceux qui se sont fait attaquer en ligne. Ça crée un climat malsain et de censure qui ne facilite pas notre travail. On préférerait que la liberté académique soit garantie par l’Université. Si on est sûr et que c’est documenté, qu’un abus est arrivé, on le dénoncera. En ce moment, c’est partout à gauche et à droite et ce n’est pas rigoureux dans un environnement universitaire », soutient l’historien.

Pour Boulou Ebanda de B’béri, les professeurs devraient avertir leurs étudiants qu’ils vont toucher un sujet sensible dans la salle de classe par exemple « des avertissements à la télévision comme lorsqu’il y a de la violence » à l’écran.

Pierre Anctil s’explique mal comment l’U d’O prend certaines actions alors qu’il n’y a « aucun moyen de savoir qui pense quoi à quel moment ». Ce dernier ajoute « qu’il n’y a pas du tout d’unanimité chez les étudiants dans cette situation ».

« Il faut faire attention avant de dire qu’il y a une majorité d’étudiants. Je pense qu’il y a une minorité agissante qui fait pression sur M. Frémont. La majorité n’a pas d’opinion, est indifférente ou pense qu’il ne faut pas empêcher la liberté universitaire », pense M. Anctil.

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