Passer au contenu Passer au pied de page

Niagara Falls, la ville qui ne dort jamais plongée dans un sommeil forcé

Temps de lecture : 5 minutes

NIAGARA FALLS – La ville la plus touristique de la province après Toronto est devenue une ville fantôme depuis son placement en état d’alerte pour tenter d’endiguer la pandémie de COVID-19. Le printemps est pourtant synonyme d’afflux massif des touristes du monde entier. Ils sont près de 13 millions chaque année à remplir les hôtels et se presser devant les chutes les plus célèbres de la planète.

Jour de semaine. L’endroit est désert. Ou presque. Un renard traverse la promenade Niagara – d’ordinaire une des plus embouteillées de la ville – et s’approche à trois mètres de l’objectif photographique, dans le parc Queen Victoria. Clic ! Cet animal nocturne ne s’égare jamais ici en pleine journée. La surpopulation du lieu l’incite à une méfiance extrême.

Un renard roux dans le parc Queen Victoria : la nature reprend ses droits en l’absence d’activité humaine. Crédit image : Rudy Chabannes

Mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Niagara Falls entre dans son vingtième jour d’état d’urgence. Depuis le 3 avril, les installations récréatives et les entreprises non essentielles sont fermées, les rassemblements de plus de cinq personnes interdits et les sorties limitées à une fois par semaine fortement recommandées.

Le risque de contracter le coronavirus – conjuguée à celui de recevoir une contravention salée de 750 $ – a dissuadé les curieux les plus téméraires. Sans compter les écoles, où les élèves ne sont pas retournés depuis le 13 mars.

Un décor post-apocalyptique

À l’exception de quelques épiceries, stations-service et autres activités autorisées, situées plus en périphérie, tous les commerces de l’hyper-centre sont bouclés avec, partout, des affiches conçues dans la précipitation et collées sur les vitrines des boutiques, hôtel et restaurants : « Closed due to COVID-19 », « This ride is currently closed »…

Seulement, personne n’est là pour les lire.

Les rues, les stationnements, les espaces verts, le casino, les attractions… tout est vide. Sur la corniche, le brouhaha multilingue qui se mêle d’ordinaire aux embruns des Chutes américaines, du Fer à cheval et du Voile de la mariée s’est mué en un silence assourdissant que seuls rompent la rivière et le chant des oiseaux.

Assis sur un banc, le mort vivant d’une attraction attend un public qui n’est pas près de revenir. Crédit image : Rudy Chabannes

Plus au centre, près de la grande roue autour de laquelle gravitent les attractions les plus prisées, un mort-vivant contemple impassible la place où se pressent d’ordinaire des milliers de visiteurs. Assis sur un banc, l’effrayant personnage en plâtre et ses acolytes de l’installation Zombie attack, en sont généralement les vedettes.

Quelque chose ne tourne pas rond. La grande roue non plus d’ailleurs.

Les résidents dans une étrange tranquillité

« C’est un gros coup dur pour les gens qui travaillent dans le tourisme », confie sans détour Geneviève Girard.

Cette francophone cumule trois emplois. Elle travaille dans la restauration au casino, dans le monde du spectacle et dans un conseil scolaire à Niagara Falls. Tous ses projets sont en suspens. Elle poursuit son travail à distance avec le conseil scolaire et aide ses trois enfants à suivre l’école à la maison

Autour d’elle, beaucoup se sont retrouvés, du jour au lendemain, inscrits à l’assurance-emploi.

« La situation est critique étant donné qu’on est dans un endroit très touristique », soulève-t-elle. « On est habitué à aller jouer aux arcades et à voir les rues pleines jusque très tard en soirée, à ce temps-ci de l’année. C’est vraiment mort. Tout a fermé d’un coup. On se croirait en hiver. »

Les mesures de distanciation physique ont considérablement changé les rapports humains. Mme Girard, qui profite des beaux jours pour faire une marche avec ses enfants, s’arrête régulièrement devant la maison de ses parents pour voir s’ils vont bien.

« On se parle à distance. Ils restent à l’intérieur. Nous à l’extérieur. C’est très différent. »

Pour Geneviève Girard, les conséquences sur l’emploi et le tourisme sont palpables. Gracieuseté

Vic Pépin, lui, en profite pour repeindre sa maison, tout en travaillant à distance. Le président du Club Richelieu local évoque un climat étrange dans sa ville.

« Les gens sont tannés. Tout est bloqué. Les gros hôtels sont fermés. Quelques-uns restent ouverts pour les travailleurs de première ligne. La frontière aussi est fermée. Les infirmières qui travaillent de l’autre côté peuvent encore traverser. Elles sont payées plus cher aux États-Unis. »

La situation s’est aggravée récemment, explique-t-il, depuis la mort de plusieurs résidents d’un foyer de soins de longue durée.

« Un monsieur revenu de New York, il y a deux semaines, est allé voir sa maman. Il n’avait pas de symptôme. Il n’a rien eu, mais sa mère est décédée et 7-8 autres ont été contaminés. Je trouve qu’il y a 15 % des gens qui sont ignorants ou se pensent plus fins que les autres », regrette-t-il.

Les arrière-grands-parents de M. Pépin ont été victimes, en 1919 au Québec, de la première pandémie du XXe siècle, l’influenza, souvent appelée grippe espagnole.

Selon lui, une telle tragédie « change le cours de la vie, c’est certain ».

« Mais on va passer à travers. Dans les années à venir, on va faire plus attention aux plus vulnérables et être moins exigeants les uns envers les autres. »

Un désastre économique annoncé

Un récent rapport de Niagara Canada évaluait à plus de 4 milliards de dollars l’argent dépensé chaque année par les touristes. Quand on sait que 30 % de ces revenus émanent des visiteurs américains, l’état d’alerte et la fermeture de la frontière représentent une perte commerciale immense pour Niagara Falls et son industrie touristique.

La Ville vient, par ailleurs, d’annuler les grandes festivités entourant, sur plusieurs jours, la Fête du Canada du 1er juillet.

Alors que l’on commence à peine à en mesurer l’impact, des entreprises se sont engagées, à leur manière, dans la lutte contre la pandémie. C’est le cas d’International Sew-Right, une société de confection de vêtements de protection, basée à Niagara Falls.

« On a réorienté une partie de notre production pour faire des masques », explique Suzanne Rose. Cette autre francophone est la gestionnaire de l’entreprise. « On coupe le tissu et on l’offre à des bénévoles qui les cousent, On a produit la matière première pour plus de 24 000 masques non-médicaux qui serviront aux aînés dans les foyers de soins de longue durée et aux patients sous dialyse à l’hôpital. »

Ces protections ne seront pas de trop dans une région qui déplore 34 décès et compte 405 cas positifs, dont 20 % sont des travailleurs de première ligne dans le système de santé et plus de 30 % des résidents de foyer de soin de longue durée.

Cliffton Hill, une des artères les plus achalandées de Niagara Falls, est littéralement désertée depuis un mois. Crédit image : Rudy Chabannes

Vous aimez ? Faites-le nous savoir !
1+