Philippe Blanchard ou l’art de diriger une faculté torontoise
[LA RENCONTRE D’ONFR]
TORONTO – Casquette vissée sur la tête, le vélo à portée de main, passionné d’art au discours habité, Philippe Blanchard, artiste multidisciplinaire, nous a ouvert les portes de la Faculté des arts visuels de l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario (OCAD), dont il est doyen intérimaire et professeur agrégé.
À quoi ressemble une journée de travail de doyen dans la plus grande et ancienne université d’art au pays?
Je supervise plusieurs programmes, notamment en photographie, arts imprimés, gravure et animation. Mon travail consiste à coordonner les équipes, gérer les budgets, régler les enjeux liés aux étudiants et aux professeurs, et définir la vision stratégique de la faculté. C’est aussi un rôle de gestion humaine et administrative important.
Un francophone à ce poste dans une université anglophone, c’est plutôt rarissime…
Oui, assez. À ma connaissance, il n’y a jamais vraiment eu de francophone dans ce type de rôle de cadre à l’université. Nous sommes peu nombreux parmi les professeurs francophones ici.
Comment avez-vous vécu le passage d’une pratique artistique et d’enseignement à un rôle plus administratif?
Ça s’est fait progressivement. Avant ce poste, j’avais déjà dirigé des programmes et développé différents projets administratifs. J’avais aussi travaillé dans la publicité et l’animation, donc j’étais habitué à concilier créativité et contraintes professionnelles. Mais aujourd’hui, le poids administratif est beaucoup plus important. Il faut apprendre à trouver un nouvel équilibre.
Craignez-vous de perdre le lien avec votre propre pratique artistique?
C’est un défi, oui. J’ai moins de temps pour mes projets personnels. Je pense qu’à long terme, une pause ou une sabbatique pourrait devenir nécessaire pour me ressourcer et rester à jour par rapport aux nouvelles technologies et aux pratiques artistiques contemporaines.

Vous êtes particulièrement attaché à transmettre vos savoirs aux étudiants. Parvenez-vous à enseigner malgré vos responsabilités?
Je n’ai plus de charge de cours régulière pour l’instant, mais l’enseignement reste très important pour moi. Je continue à mener de petits projets avec des groupes de trois à dix étudiants, souvent avec des partenaires internationaux ou des institutions culturelles. Ça me permet de rester connecté à l’expérience étudiante et à la création.
Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans l’enseignement?
Le grand privilège d’être enseignant, c’est de pouvoir ouvrir l’imaginaire des étudiants. Parfois, une œuvre, une technique ou une idée peut complètement transformer leur manière de créer. Vivre ces moments-là, sentir qu’on participe à leur développement intellectuel et artistique, c’est extrêmement stimulant.
Avez-vous en tête un exemple de projet étudiant qui vous a particulièrement marqué?
L’an dernier, j’ai développé avec des collègues de Mons (Belgique) un projet d’animation réunissant une vingtaine d’étudiants et entièrement en français. Plusieurs étudiants non francophones de naissance ont dû dépasser certaines appréhensions linguistiques tout en collaborant à distance. Ce qui m’a marqué, c’est de les voir gagner en confiance et développer un véritable esprit de groupe.
Comment êtes-vous arrivé dans le milieu artistique?
Je viens d’Ottawa et j’ai étudié à l’École secondaire publique De La Salle, qui était alors la seule école secondaire artistique francophone spécialisée en Ontario. Ensuite, je me suis dirigé vers le cinéma à l’Université Concordia parce que je voulais à la fois travailler l’image et raconter des histoires.

Pourquoi avoir quitté le cinéma traditionnel?
Je me suis rendu compte assez vite que le cinéma est un travail très collectif, alors que je cherchais quelque chose de plus intime et expérimental. À cette époque, les outils numériques comme Adobe Photoshop permettaient enfin de créer ses propres animations et vidéos à la maison. Je me suis donc tourné vers l’animation et les arts numériques.
Vous avez ensuite travaillé dans la publicité. Était-ce un compromis?
En partie, oui. Mais j’ai eu la chance de travailler dans un petit studio très créatif où chacun occupait plusieurs rôles : animation, storyboard, décors, montage… Ça m’a énormément appris. On nous encourageait constamment à inventer de nouveaux styles visuels et à expérimenter.
Pourquoi avoir repris des études après cela?
Après environ six ans dans ce milieu, je ressentais une forme d’épuisement créatif. J’ai voulu retrouver une pratique plus personnelle et expérimentale, ce qui m’a amené à faire une maîtrise.

Est-ce à ce moment-là que vous vous êtes tourné vers le textile?
Oui. Je voulais explorer l’animation sous une forme plus immersive et physique. Je me suis intéressé à la relation entre lumière, couleur et perception. Mes premières installations étaient imprimées sur papier, mais c’était difficile à transporter pour les expositions internationales. Le textile s’est imposé pour des raisons très pratiques, puis il est devenu central dans ma démarche artistique.
Vos œuvres ont voyagé dans plusieurs pays. Qu’est-ce que cela représente pour vous?
C’est toujours satisfaisant de voir que ces œuvres peuvent toucher des publics très différents. J’ai exposé notamment à Mexico, Paris et Shanghai. Ça me confirme que les questions autour de la perception ou de l’image peuvent avoir une portée assez universelle.
Vos installations changent-elles selon les lieux?
Oui, toujours. Le textile est souple et vivant. Une installation n’a jamais exactement la même apparence d’un espace à l’autre. Le contexte architectural modifie constamment l’œuvre.

Que cherchez-vous à provoquer chez le public?
D’abord une réaction instinctive, presque hypnotique. Les gens essaient de comprendre ce qu’ils voient, comment fonctionne l’illusion visuelle. Ensuite, j’espère ouvrir une réflexion sur l’image en mouvement, le cinéma et même l’acte de regarder lui-même. On oublie souvent que voir est déjà une expérience complexe.
Le son fait-il aussi partie de votre travail?
Oui, certaines installations utilisent des bandes sonores synchronisées avec l’éclairage ou les animations lumineuses.
Comment percevez-vous l’évolution des technologies et de l’intelligence artificielle dans les arts visuels?
Nous sommes dans un environnement saturé d’images. Le rythme de production visuelle est devenu immense. Je pense que cela va créer une forme d’épuisement de l’attention. Dans ce contexte, les expériences physiques, immersives et collectives vont devenir de plus en plus importantes.
Vous pensez donc que l’avenir passe davantage par des expériences « vécues »?
Oui. On le voit déjà dans la musique avec le retour en force des concerts. Les gens cherchent une expérience réelle, partagée, impossible à reproduire sur un écran. Je pense que les artistes devront de plus en plus intervenir dans l’espace public ou créer des œuvres immersives capables de surprendre les gens dans leur quotidien.

Les artistes sont-ils suffisamment soutenus en Ontario?
À mon avis, il reste beaucoup de travail à faire. Le Québec possède une infrastructure culturelle plus solide et une vision plus identitaire de la culture. En Ontario anglophone, la consommation culturelle est davantage dominée par les grands produits nord-américains.
Et du côté des artistes francophones en Ontario?
La communauté est petite, mais très intéressante. À Toronto, la francophonie est extrêmement diversifiée : Canadiens français, Québécois, Européens, Africains, Caribéens… C’est un contexte culturel unique qui mériterait d’être davantage raconté et représenté.
Quels sont aujourd’hui vos projets ou vos rêves artistiques?
J’ai envie de revenir à une animation plus traditionnelle : dessin sur papier, court-métrage projeté en salle. C’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment exploré jusqu’au bout, notamment dans les festivals de cinéma d’animation.

Vous vous intéressez aussi au vidéo-mapping architectural…
Oui, beaucoup. J’aimerais créer des projections sur des bâtiments, comme dans certains festivals de lumière. C’est un médium très immersif, très spectaculaire, mais aussi accessible à un large public. On revient à cette idée d’expérience collective et physique. Ce sont des œuvres éphémères qui existent pleinement seulement pour les gens présents sur place ce soir-là.
Qu’est-ce qui vous motive encore aujourd’hui comme artiste?
Créer des œuvres capables d’attirer immédiatement la curiosité du public, tout en ouvrant ensuite vers une réflexion plus profonde. J’aime l’idée d’un langage artistique accessible à tous, mais qui peut aussi amener des questions plus complexes sur l’image, la perception et notre manière de regarder le monde.
Avec tous ces projets en tête, envisagez-vous de poursuivre votre mission de doyen de la faculté après votre mandat intérimaire?
Mon mandat se termine en janvier prochain. Il y aura ensuite un appel de candidatures pour le poste permanent, et je pense présenter la mienne.
LES DATES-CLÉS DE PHILIPPE BLANCHARD
1974 : Naissance à Washington DC (États-Unis)
1998 : Étudie les Beaux-Arts à l’Université Concordia
2011 : Débute comme professeur adjoint à OCAD University
2016 : Devient professeur associé à OCAD University
2023 : Prend la direction du programme Experimental Animation
2025 : Devient doyen intérimaire de la Faculté des arts visuels à OCAD University
Chaque fin de semaine, ONFR rencontre un acteur des enjeux francophones en Ontario et au Canada.