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Pierre-Yves Mocquais : un départ du Campus Saint-Jean en plein dans un « point tournant »

Temps de lecture : 5 minutes

[LA RENCONTRE D’ONFR+] 

EDMONTON – Après plus de huit ans à titre de doyen du Campus Saint-Jean en Alberta, Pierre-Yves Mocquais cèdera sa place le 30 juin prochain à Jason Carney. Le doyen quitte l’établissement marqué par de nombreuses interrogations au cours des dernières années sur la survie de l’établissement phare des francophones de l’Alberta. Rencontre avec celui qui considère que le vent est en train de tourner pour l’établissement fondé il y a plus de 110 ans.

« Très rapidement, résumez-nous un peu la situation du Campus Saint-Jean et pourquoi il s’est retrouvé en difficulté financière dans les dernières années ?

Il y a eu plusieurs scénarios envisagés face aux compressions budgétaires importantes du gouvernement provincial à l’égard des universités du système postsecondaire. La possibilité de fermer un campus comme le Campus Saint-Jean parce qu’il est séparé du reste de l’Université de l’Alberta, parce ça coûte plus cher a été envisagée. Mais cette option n’a pas survécu très longtemps (…) C’est ça qui a eu tendance à mettre le Campus Saint-Jean sur la carte suite à une campagne très importante de l’ACFA (Association canadienne-française de l’Alberta) avec Sauvons Saint-Jean, qui a fait beaucoup réagir.

Le gouvernement fédéral a annoncé en partenariat avec l’Alberta vendredi une aide de près de 13,3 millions de dollars pour votre campus, comment voyiez-vous cette aide ?

Il y a eu une prise de conscience des élus et des ministres fédéraux en tant qu’institution qui participe de manière fondamentale et au renforcement de la vitalité de la vie des communautés francophones. Je vois cette prise de conscience avec beaucoup d’optimisme. Je vois non seulement du gouvernement fédéral actuel, mais également de l’opposition conservatrice et néo-démocrate, une véritable volonté de faire en sorte d’améliorer considérablement la situation des institutions postsecondaires en contexte minoritaire (…) Il y a eu un certain nombre de facteurs qui ont fait que la situation du Campus Saint-Jean, en mon sens, après cette période difficile est en train de remonter.

Pourquoi dites-vous que la situation est en train de remonter ?

Je vois ça comme un tournant incontestablement. C’est un point tournant, pas en termes de dollars, mais en termes d’attitude. Je n’ai pas une boule cristal, mais je peux dire que je termine huit années aux manettes du Campus Saint-Jean et pendant huit ans, j’ai fait des efforts pour faire comprendre que la situation du Campus Saint-Jean était financièrement préoccupante… mais il y avait un certain nombre de blocages.

Le recteur Pierre-Yves Mocquais. Gracieuseté

Comment expliquez-vous cela ?

Il y a des circonstances qui ont fait que maintenant, il y a quelque chose qui s’est débloqué… Quelqu’un m’a dit que c’était la première fois que le gouvernement provincial mettait de l’argent dans le Campus Saint-Jean en plus de ce qu’il contribue déjà de manière régulière à l’université et comme n’importe quelle autre faculté de l’Université de l’Alberta. Cette personne m’a dit que c’est une première depuis que le Campus Saint-Jean fait partie de l’Université de l’Alberta soit depuis 1977. Je ne suis pas retourné voir si c’était effectivement le cas, mais ça reste un fait qui est marquant.

Peut-on commencer à voir l’avenir de façon beaucoup plus rose ?

Je pense qu’on commence un virage. Est-ce que le virage va se terminer ? Je n’en sais rien… La situation du Campus Saint-Jean est améliorée et prometteuse, mais on n’est absolument pas tiré d’affaire. Je pense la même chose pour l’Université de Sudbury ou l’Université de l’Ontario français. Il doit y avoir au Canada une vision générale et canadienne des gouvernements canadiens pour soutenir un réseau d’établissements en français qui soit aussi vibrant et solide que possible, car c’est fondamental pour la vitalité des communautés en contexte minoritaires.

Vous quittez votre poste de doyen du Campus que vous occupiez depuis 2014 dans quelques jours, comment avez-vous vécu ces années ?

Il y a deux points principaux. En premier, ça été pour moi une grande joie de contribuer, je l’espère, au renforcement d’une institution qui joue et doit jouer un rôle absolument fondamental dans la vie de la communauté francophone. Le deuxième point, qui contrebalance l’autre, est que ça été extrêmement difficile. J’ai été doyen de la faculté des sciences humaines à l’Université de Calgary, qui avait trois fois la taille et le nombre de professeurs que le Campus Saint-Jean et c’était beaucoup plus simple à gérer. Gérer le Campus Saint-Jean est complexe.

Qu’est-ce qui vous a marqué à votre arrivée au Campus Saint-Jean ?

C’était une bulle ! C’est une bulle minoritaire avec des minorités mêmes à l’intérieur. Des minorités grandissantes en particulier d’origine africaine. Donc, c’est une bulle à l’intérieur d’une autre bulle, qu’est la communauté francophone, qui elle-même se trouve à l’intérieur de la majorité. Fonctionner en contexte minoritaire est beaucoup moins simple que les gens pourraient le croire. Il y a une certaine mentalité minoritaire et il y a une certaine manière de voir le monde quand on est une minorité.

Vous soulignez le fait que vous avez fait carrière uniquement dans les Prairies depuis votre arrivée de France dans les années 1970 ?

J’ai fait toute ma carrière dans les Prairies. Jamais je n’aurais pensé que ça aurait été le cas ! Initialement, j’avais l’intention de retourner en France après avoir obtenu mon doctorat (…) On m’a ensuite offert un poste à l’Université de Regina et je me suis dit que j’allais y aller pour quelques années. De fil en aiguille, on se retrouve à rester même si ce n’était pas prévu.

Gracieuseté

Vous en avez fait du chemin ?

Oui, j’en ai parcouru du chemin et ce n’était pas quelque chose que j’avais prévu. Vous m’aviez demandé si j’envisageais de rester au Canada ? Avant même que je déménage au Canada, j’avais dit oui à partout sauf dans les Prairies. J’aurais finalement passé la plus grande partie de ma vie dans les Prairies ce qui est intéressant, car ce n’est pas du tout ce que j’avais prévu.

Vous laissez votre place à Jason Carey qui va rentrer en poste après votre départ. Quel message avez-vous pour votre successeur ?

On arrive toujours dans un poste — c’est ce qui m’est arrivé — avec un certain nombre d’idées, que ce soit des idées toutes faites ou des idées dures. Je dirais donc, de faire preuve de beaucoup d’humilité parce que les solutions que l’on peut avoir dérivent de quelque chose d’autre et d’expériences passées comme ça a été le cas. Certaines choses que j’avais apprises par le passé s’appliquaient, mais la majorité non. Donc il faut apprendre à connaître la réalité du Campus qui est très complexe, nuancée et délicate.

Quel héritage pensez-vous avoir laissé ?

C’est difficile pour moi de répondre à ça, car il y a certaines choses spécifiques que je comptais terminer avant la fin de mon mandat (…) Je considère que quand je suis arrivé au Campus Saint-Jean, la situation financière était extrêmement précaire, je considère qu’elle est davantage solidifiée maintenant. Disons qu’il y a une assise un peu plus solide.

La deuxième chose est que je suis fier d’avoir engagé de jeunes chercheurs et professeurs tout à fait performants. J’espère aussi que la prise de conscience auprès de l’Université de l’Alberta et de la province de la valeur d’avoir cette institution unique en Alberta et dans l’Ouest a été augmentée. J’espère aussi avoir laissé un sentiment comme avant tout être au service du Campus Saint-Jean. »


LES DATES-CLÉS DE PIERRE-YVES MOCQUAIS :

1951 : Naissance à Angers en France

1976 : Arrivée au Canada à l’Université Western

1978 : Obtient un poste de professeur à l’Université de Regina

1999 : Nommé doyen de la faculté des sciences humaines de l’Université de Calgary

2014 : Nommé doyen du Campus Saint-Jean

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.

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