Société

Réconciliation : quand foi catholique et traditions autochtones se rencontrent dans une église du Nord

La messe de samedi dernier a suscité une certaine émotion auprès des paroissiens. Photo: Inès Rebei/ONFR

MINDEMOYA – Quelques jours avant la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, la paroisse Notre-Dame-du-Canada, au cœur du village central de Mindemoya sur l’île Manitoulin, a accueilli une messe pas comme les autres. Pour la première fois, la cérémonie a intégré des éléments de la tradition anishinaabée au rite catholique, sous l’initiative d’un père jésuite francophone.

« C’est la première fois et j’espère que nous pourrons en faire une tradition ici à Mindemoya » a lancé le Père Louis-Martin Cloutier, qui dirige trois autres paroisses sur l’Île. Photo : Inès Rebei/ONFR

« L’Île aux esprits » de son nom en ojibwé, abrite une importante population autochtone présente depuis des millénaires, et compte six réserves anishnabées sur son territoire.

« Nous devons connaître nos voisins qui ont souffert d’injustices et porter ensemble ce fardeau. Que cette commémoration favorise donc un dialogue constructif entre les peuples », a aussi déclaré le Père Cloutier qui dirige aussi une messe le dimanche matin dans une paroisse sur le territoire de la Première Nation de M’Chigeeng.

Quand l’invitée Geraldine Ense McGregor, membre du clan de la Loutre, commence le rituel de purification anishinaabe de smudging, ou fumigation, il n’y a plus un bruit dans la salle. 

Le tambour est intervenu à divers moments pour accompagner la liturgie. Photo : Inès Rebei/ONFR

Assise au premier rang, celle qui se fait également appeler Grand-mère Baashkaabgonii fait brûler de la sauge et dirige la fumée avec un éventail de plumes pour bénir l’espace et les participants, qui accueillent ce geste avec recueillement et respect. Elle a également pris un moment pour chanter en anglais Great Spirit, un morceau inspiré par la tradition autochtone.

Plus tard, le père jésuite a guidé les prières en s’orientant dans les Quatre Directions, un geste issu des traditions autochtones visant à relier les participants à la Terre, aux esprits et à l’équilibre du monde.

Les paroissiens ont apprécié le moment de prière tourné vers les quatre directions cardinales. Photo : Inès Rebei/ONFR

Un acte de réparation

Les relations entre les peuples autochtones et les colons européens, arrivés avec les Jésuites il y a 150 ans, ont souvent été difficiles. 

Le Père Louis-Martin Cloutier en est bien conscient depuis son arrivée sur l’Île en 2021 et voit ce mélange des rites comme « un acte de réparation, à modeste échelle ». 

Le prêtre insiste sur l’importance de la participation des paroissiens qui ont montré un intérêt pour ce projet : « J’aime travailler à partir des initiatives des paroissiens. Ce sont eux qui prennent les projets à cœur, assistent à des conférences et se forment pour mieux connaître l’histoire et les tragédies vécues par les Autochtones. »

Celui-ci ajoute que l’Église a récemment pris des mesures pour faire face à son passé : « Il y a deux ans, les Jésuites ont sorti une liste de présumées personnes qui ont commis des actes d’abus sexuels auprès des mineurs. Donc ça, il faut en parler. »

Le Père Cloutier est le dernier Jésuite à s’exprimer dans la langue de Molière sur le district de Manitoulin. Photo : Inès Rebei/ONFR

De son côté, Geraldine Ense McGregor, qui se rendait dans la paroisse pour la première fois, a apprécié l’expérience : « C’est très accueillant, très bien planifié. C’est ma communauté voisine et je suis heureuse de partager ce moment pour la vérité et la réconciliation, en mélangeant nos cultures et nos spiritualités »

Elle souhaite que les fidèles repartent avec un message clair : « Comprendre le peuple anishinaabe, connaître les souffrances qu’il a traversées et travailler à réconcilier nos différences pour atteindre le pardon. » 

Il y a dix ans, la Commission de vérité et réconciliation avait lancé ses appels à l’action pour réparer les torts des pensionnats et promouvoir le respect des communautés autochtones, et le pape a présenté des excuses au Canada en 2022 mais il reste encore une marge de progrès selon plusieurs.

Geraldine Ense McGregor est une résidente de la Première Nation de M’Chigeeng. Photo : Inès Rebei/ONFR

«  Tout le monde n’est pas réceptif, mais c’est compréhensible. Au moins, nous avons maintenant ce mélange, notre pardon de ce qui s’est passé, et nous prions pour que notre peuple se trouve dans une meilleure situation. »

Apprendre du passé

Après la messe, plusieurs fidèles francophones ont confié avoir été profondément touchés par le message et le geste symbolique de samedi soir.

Même son de cloche chez Ginette Lapointe, également paroissienne : « On lit souvent ce qui se passe dans les réserves, mais célébrer ensemble dans notre messe, c’est une autre expérience. Ça fait réfléchir et ça rapproche. »

Lise Farquhar a ramené plusieurs œuvres artistiques d’inspiration autochtone pour orner la paroisse. Photo : Inès Rebei/ONFR

Pour Madeleine et Louis Rancourt, originaires d’Azilda, la cérémonie a permis de « réunir les deux cultures » et de rappeler que, malgré le passé, « on peut vivre ensemble et apprendre du passé pour ne pas répéter les erreurs ». 

« C’est une première, et j’espère que ça va continuer. J’aimerai qu’on ajoute encore plus de choses à l’avenir, comme la chanson Notre Père en ojibwé comme dans la paroisse de M’Chigeeng, parce que l’air est semblable et qu’on peut chanter avec les syllabes », lancent-ils.

Des données de recensements n’existent pas pour les villages de l’Île, mais selon le dernier recensement de Statistique Canada seuls 3 % des 13 800 habitants ont le français comme première langue officielle parlée près de 41 % sont autochtones.

Louis Rancourt ajoute que vivre sur le territoire autochtone et côtoyer la communauté locale depuis plusieurs années a toujours été une expérience enrichissante : « Nous avons une très bonne relation avec les Autochtones ici. Pouvoir travailler et partager avec eux est très précieux. »

Le Père Cloutier est entouré des quelques paroissiens francophones venus assister à cette messe. Photo : Inès Rebei/ONFR

Un pont entre les cultures

Pour le Père Cloutier, qui gère trois autres paroisses sur l’Île, l’objectif de sa démarche est aussi de construire des ponts entre les différentes communautés, et non des barrières. 

« Le partage des cultures, le pont entre les générations et les peuples, c’est ça la vraie essence de la réconciliation »
— Geraldine Ensel McGregor

« Le fait d’être francophone dans un milieu anglophone me permet aussi de créer des liens entre deux cultures, ce qu’on appelle souvent les deux solitudes. Ce soir, nous faisions de même avec le peuple autochtone », précise-t-il.

Il souligne également que sa langue et son identité culturelle ont un rôle dans la célébration : « Même si je dis la messe en anglais, mon accent et mes expressions trahissent mon identité francophone. Cela contribue à créer des liens et à rapprocher des cultures souvent perçues comme séparées. »

Contrairement à celle de Mindemoya, la messe du dimanche matin à M’Chigeeng accueille plusieurs paroissiens autochtones. Reconstruite après un incendie en 1971, l’église de l’Immaculée-Conception combine aujourd’hui architecture inspirée des tipis autochtones et d’autres éléments culturels comme les attrape-rêves suspendus.

À la paroisse de l’Immaculée-Conception de M’Chigeeng, des attrape‑rêves et d’autres symboles de l’iconographie autochtone voisinent avec la croix dans l’espace de culte. Gracieuseté de Louis-Martin Cloutier

Geraldine Ensel McGregor constate que l’intégration des traditions autochtones dans les messes précédentes à M’Chigeeng – auxquelles elle a participé – a suscité curiosité et gratitude : « Les paroissiens, autochtones et non-autochtones, sont reconnaissants que nous partagions notre culture et que nous la mélangions avec la foi catholique. »

Selon elle, l’intégration de ses traditions au rite catholique est bien plus qu’un symbole : « Le partage des cultures, le pont entre les générations et les peuples, c’est ça la vraie essence de la réconciliation. »