Pour les nouveaux arrivants aînés 2SLGBTQIA+ francophones, l'arrivée en Ontario représente souvent un nouveau départ marqué par la recherche de sécurité, la reconstruction d'un réseau social et l'adaptation à une nouvelle société. Photo : montage Canva
Société

Refaire sa vie après 55 ans : le parcours souvent invisible des nouveaux arrivants 2SLGBTQIA+ francophones

Pour les nouveaux arrivants aînés 2SLGBTQIA+ francophones, l'arrivée en Ontario représente souvent un nouveau départ marqué par la recherche de sécurité, la reconstruction d'un réseau social et l'adaptation à une nouvelle société. Photo : montage Canva

Fuir la discrimination, reconstruire un réseau social, s’adapter à une nouvelle culture et parfois à une nouvelle langue. Pour les nouveaux arrivants francophones de la communauté 2SLGBTQIA+, l’intégration en Ontario s’accompagne souvent de défis particuliers, surtout lorsqu’elle survient après 55 ans. Les parcours d’Hélène et de Bernard, arrivés à plus de quarante ans d’intervalle, illustrent à la fois les progrès réalisés et les obstacles qui demeurent.

Lorsqu’Hélène est arrivée au Canada en novembre 2024, elle découvrait un monde complètement différent de celui qu’elle avait connu toute sa vie au Cameroun.

À bientôt 65 ans, cette nouvelle arrivante francophone doit apprivoiser bien plus que le froid canadien. Les habitudes sociales, les codes culturels, le rapport au voisinage ou encore l’éducation des enfants lui semblent parfois appartenir à une autre réalité.

« Ici, la vie est douce. On ne crie pas sur les gens. Les gens vivent dans l’harmonie tranquillement. Même avec le voisin, il n’y a pas de problème », raconte-t-elle.

Derrière cette adaptation quotidienne se cache toutefois une histoire beaucoup plus douloureuse.

Au Cameroun, une relation amoureuse avec une autre femme a fini par être révélée après le décès de sa partenaire. Hélène affirme avoir alors été victime de violences de la part de sa famille et de son entourage.

« Quand elle est tombée malade, sa famille lui a demandé de se confesser et de dire tout ce qu’elle avait fait. C’est comme ça qu’ils ont appris pour nous. Après ça, ses frères et ses sœurs m’ont frappée. Le quartier les a aidés. Quand elle est décédée, sa famille est même allée chez mon fils pour me chercher. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je ne pouvais plus retourner là-bas. »

Craignant pour sa sécurité, elle choisit finalement d’entamer une demande d’asile pour partir au Canada. Comme beaucoup de nouveaux arrivants, elle doit aujourd’hui reconstruire sa vie dans un environnement qu’elle connaissait peu avant son arrivée.

« C’était l’inconnu pour moi. C’était la première fois que je quittais l’Afrique. Heureusement, ma fille était là pour me guider. Elle me disait : « Maman, ici, on ne fait pas comme ça. On ne crie pas sur les enfants. On ne dérange pas les voisins. » Petit à petit, j’ai appris à vivre autrement. »

Quarante ans plus tôt

L’histoire de Bernard Kenol présente plusieurs similitudes, malgré les décennies qui les séparent.

Originaire d’Haïti, il est arrivé au Canada en 1981 après que ses parents ont compris que son orientation sexuelle risquait de le placer dans une situation vulnérable dans son pays d’origine. À l’école, il subissait régulièrement de l’intimidation.

« Il y avait des groupes qui m’attendaient à la sortie de l’école et qui essayaient de m’intimider. Ça a duré plusieurs années. J’étais perçu comme un garçon trop efféminé et, dans leur mentalité, ce n’était pas acceptable. Je ne pouvais même pas me tourner vers les adultes pour demander de l’aide parce qu’à l’époque, être homosexuel était perçu comme quelque chose de mal. »

Aujourd’hui enseignant dans une école francophone de Toronto, il mesure le chemin parcouru.

« Quand je suis arrivé ici, j’étais heureux de vivre dans une société plus ouverte et plus égalitaire. Aujourd’hui, je peux vous parler ouvertement de qui je suis. Dans mon pays d’origine, j’étais obligé de vivre dans la discrétion et de garder une partie de moi-même cachée. »

Malgré tout, certaines blessures demeurent. Bernard se souvient encore du choc ressenti lorsqu’il a appris le sort réservé à deux amis restés en Haïti.

« Après avoir quitté le pays, j’ai appris qu’ils avaient été lynchés par la population de leur quartier. C’était deux personnes qui vivaient ensemble, qui s’aimaient. Un groupe est entré chez eux, a pillé leur maison et les a lynchés. C’est une violence injuste et révoltante. Quand une société ne prône pas la tolérance, le respect et les droits humains, la porte est ouverte à tous les excès. »

Le défi de reconstruire sa vie

Pour les personnes 2SLGBTQIA+ qui immigrent à un âge avancé, l’obtention d’un statut ou d’un emploi ne constitue qu’une partie du parcours. Il faut aussi recréer un cercle social, développer un sentiment d’appartenance et trouver sa place dans une nouvelle communauté.

Bernard connaît bien cette réalité. Comme plusieurs immigrants qualifiés, il a dû retourner aux études pour faire reconnaître ses compétences avant de pouvoir s’établir professionnellement en Ontario.

Hélène, arrivée au Canada en 2024, et Normand Babin, membre de la FARFO Fierté Toronto, ont participé à une discussion sur les réalités vécues par les nouveaux arrivants aînés 2SLGBTQIA+ francophones en Ontario. Photo : Mickael Laviolle/ONFR

Mais avec le recul, il estime que l’un des plus grands défis se situait ailleurs.

« Je dirais à un nouvel arrivant d’essayer de construire son réseau. Je sais que ça peut prendre plusieurs années. Le développement de l’amitié est tout aussi important que le reste. C’est une façon de briser l’isolement et de construire son pays d’accueil. »

À Toronto, l’intégration passe également par l’apprentissage de l’anglais.

« J’ai été chanceux de travailler dans un milieu francophone, mais pour quelqu’un qui choisit Toronto ou l’Ontario, développer ses compétences en anglais est important. Sinon, on risque de limiter beaucoup ses possibilités professionnelles et même sociales. »

Une réalité encore trop peu visible

Pour Normand Babin, membre de la FARFO Fierté Toronto, ces défis sont amplifiés par l’âge.

« On a fait une étude avec FrancoQueer sur les besoins des personnes queers francophones de plus de 55 ans en Ontario et c’est toujours la même chose qui revient : l’isolement. Qu’on soit nouvellement arrivé ou qu’on soit né ici, c’est la même réalité. »

Selon lui, plusieurs aînés 2SLGBTQIA+ vivent une forme de vulnérabilité particulière.

« En vieillissant, les gens autour de nous disparaissent, les amitiés s’effritent. Et comme personnes queers, on n’a souvent pas d’enfants ou de structures familiales traditionnelles sur lesquelles s’appuyer. On se retrouve seul. C’est probablement la plus grande peur. »

Même si le Canada est souvent perçu comme une société accueillante, le travail n’est pas terminé, ajoute-t-il.

« Il y a eu des progrès immenses, mais le combat n’est pas terminé. C’est la première fois de ma vie que je vois que certains de nos droits pourraient reculer. Je ne pensais pas vivre ça. Le chemin parcouru n’est jamais garanti. »

Trouver une famille choisie

Face à ces défis, les organismes communautaires jouent un rôle déterminant. Pour Hélène, ils ont permis de mieux comprendre les démarches administratives liées à son installation et à sa demande d’asile. Pour Bernard, ils ont surtout permis de créer des liens durables.

« FrancoQueer me donne autant que moi je peux lui apporter. Les programmes de jumelage, les activités et les rencontres permettent de construire un réseau social et de briser l’isolement. »

Au fil des années, cette communauté est devenue ce que plusieurs appellent une « famille choisie ». Une réalité particulièrement importante pour des personnes qui ont parfois dû quitter leur pays, leur entourage et même une partie de leur identité pour vivre en sécurité.

Pour Normand Babin, le message à retenir est simple.

« Il n’y a pas d’âge pour changer sa vie. Plus on avance en âge, plus c’est difficile de recommencer ailleurs. Ça demande énormément de courage. Mais ces parcours montrent qu’il est toujours possible de bâtir quelque chose de nouveau. »